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juillet
- août 2002
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Le
miroir des âmes simples et anéanties
Marguerite de
Porete (1250-1310)
Mystique française née dans le
Hainaut, dans le diocèse de Cambrai. Sa démarche s'inscrit
dans le mouvement des béguines et sa parenté spirituelle
avec Hadewijch d'Anvers et Béatrice de Nazareth est manifeste.
Le miroir des âmes simples et anéanties ,
(vers 1290) est un chef-d'uvre de la première littérature
mystique de langue française dont la richesse spirituelle
place son auteure dans la lignée de saint Bernard et Maître
Eckhart. Le Miroir est condamné par l 'évêque
de Cambrai, qui le fera brûler publiquement à Valencienne
en 1300. Traduite devant le tribunal de l'Inquisition, Marguerite
est excommuniée et brûlée vive le 1er Juin 1310
sur la place de Grève à Paris.
Chapitre 118
Des sept états de l'âme dévote, que l'on appelle
aussi êtres
L'âme : J'ai promis, dès qu'Amour eut lancé
son emprise, de dire quelque chose des sept états que nous
appelons êtres , car ils sont sept. Ce sont les
degrés par où l'on monte de la vallée au sommet
de la montagne si isolée que l'on n'y voit que Dieu, et chaque
degré est établi en un état particulier.
[L'auteur :] Le premier état, ou degré, c'est que
l'âme touchée de Dieu par la grâce et dépouillée
de son pouvoir de péché, ait l'intention de garder
au prix de sa vie même - autrement dit, dût-elle en
mourir - les commandements que Dieu donne en la Loi. Pour autant,
cette âme regarde et considère avec grand respect que
Dieu lui a commandé de l'aimer de tout son cur, et
son prochain comme elle-même. Cela lui semble bien du travail
à côté de ce qu'elle peut faire, et il lui semble
que si elle devait vivre mille ans, son pouvoir aurait assez de
seulement tenir et garder les commandements.
L'âme libre : En ce point et en cet état, je me suis
trouvée jadis un temps. Mais nul ne craint d'arriver au sommet,
si son cur est généreux et intérieurement
rempli de noble courage; seul un cur mesquin n'ose pas entreprendre
de grandes choses ni monter plus haut, par manque d'amour: c'est
là de la couardise, et elle n'est pas surprenante chez les
gens qui demeurent ainsi en une paresse qui ne leur permet pas de
chercher Dieu; or, ils ne le trouveront jamais s'ils ne le cherchent
pas avec diligence.
[L'auteur :] Le second état, ou degré, c'est que
l'âme considère ce que Dieu conseille à ses
amis intimes, au-delà de ce qu'il commande; car celui-là
n'est pas un ami, qui peut s'écarter d'accomplir tout ce
qu'il sait plaire à son ami. Aussi la créature s'abandonne-t-elle
elle-même et s'efforce-t-elle d'agir au-dessus de tous les
conseils des hommes, dans les uvres qui mortifient la nature,
dans le mépris des richesses, des délices et des honneurs,
pour accomplir en perfection les conseils de l'évangile,
ce dont Jésus-Christ est modèle. Aussi ne craint-elle
ni la perte de ce qu'elle a, ni les paroles des gens, ni la faiblesse
du corps, car son bien-aimé ne les a pas craints, et l'âme
envahie par lui ne peut les craindre davantage.
Le troisième état, c'est que l'âme se considère
en l'affection d'amour de l'uvre de perfection, là
où son esprit décide, par un bouillonnant désir
de l'amour, de multiplier en elle ces uvres; cela se fait
par la subtile connaissance de l'entendement de son amour, qui ne
peut offrir à son bien-aimé pour le réconforter,
rien d'autre que ce qu'il aime. En effet, rien n'a de prix en amour,
que de donner au bien-aimé la chose la plus aimée.
Maintenant, la volonté de cette créature n'aime donc
plus que les uvres de bonté, à travers la difficulté
de ses grandes entreprises en tous les travaux dont elle peut repaître
son esprit. D'où il lui semble, à juste raison, qu'elle
n'aime que les uvres de bonté; et pour autant, elle
ne peut rien donner à Amour si elle ne lui en fait le sacrifice;
en effet, nulle mort ne lui serait un martyre, sinon celle qui consiste
à s'abstenir de l'uvre qu'elle aime, c'est-à-dire
des délices de son bon plaisir et de la vie selon la volonté
qui s'en nourrit. Et c'est pourquoi elle abandonne de telles uvres
où elle trouve de si grandes délices, et met à
mort la volonté qui y prenait vie; et elle s'oblige, pour
être martyre, à obéir au vouloir d'autrui en
s'abstenant d'uvre et de vouloir, et en accomplissant le vouloir
d'autrui pour détruire son vouloir. Et cela est plus difficile,
beaucoup plus difficile, que les deux états susdits, car
il est plus difficile de vaincre les uvres du vouloir de l'esprit
que de vaincre la volonté du corps ou de faire la volonté
de l'esprit. Aussi faut-il se broyer soi-même, en se cassant
et en se brisant soi-même, et élargir ainsi la place
où Amour voudra se tenir; et il faut s'encombrer soi-même
de plusieurs états pour se désencombrer et pour atteindre
son état.
Le quatrième état, c'est que l'âme soit absorbée
par élévation d'amour en délices de pensée
grâce à la méditation, et qu'elle soit détachée
de tous les travaux du dehors et de l'obéissance à
autrui grâce à l'élévation de la contemplation;
cela rend l'âme si fragile, si noble et si délicieuse,
qu'elle ne peut supporter que rien la touche, sinon l'attouchement
du pur délice d'Amour dont elle jouit avec une grâce
singulière. Cet attouchement la rend orgueilleuse en abondance
d'amour, car elle en est maîtresse grâce à l'éclat,
c'est-à-dire grâce à la clarté, de son
âme qui la remplit merveilleusement d'amour, en une grande
foi et par la concorde de l'union qui l'a mise en possession de
ses délices.
L'âme prétend alors qu'il n'y a pas de vie plus haute
que de posséder cela, dont elle a seigneurie; en effet, Amour
l'a si grandement rassasiée de ses délices, qu'elle
ne croit point que Dieu puisse faire ici-bas à une âme
un don plus grand que cet amour qu'Amour a répandu en elle
par amour.
Oui, il n'est pas surprenant que cette âme soit envahie,
car Amour Gracieux l'enivre complètement, si fort qu'il ne
la laisse rien comprendre d'autre que lui, en raison de la force
dont Amour la délecte. Et pour autant, l'âme ne peut
apprécier un autre état; en effet, la grande clarté
d'Amour a tellement ébloui sa vue, qu'elle ne lui laisse
rien voir au-delà de son amour. Mais là, elle se trompe,
car il y a deux autres états que Dieu donne ici-bas, et qui
sont plus grands et plus nobles que celui-ci; mais Amour a trompé
bien des âmes à cause de la douceur de la jouissance
de son amour, qui envahit l'âme dès qu'elle s'en approche
! Et nul ne peut s'opposer à cette force: cela, l'âme
le sait, qui, par fin amour, a exalté Amour au-delà
d'elle-même. (suite du texte dans l'édition de septembre)
Marguerite Porete . Le miroir des âmes simple et anéanties.
Introduction, traduction et notes par Max Huot de Longchamps , Collection
Spiritualités vivantes, éditions Albin Michel, Paris,
1997.
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