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Décembre
2002 |
Le
mystère de Noël * (1ère partie)
édith
Stein (Sainte Thérèse Bénédicte
de la Croix. 1891-1942)
Philosophe et religieuse allemande d’origine
juive. Convertie au catholicisme en 1922, elle entre au carmel de
Cologne (1933), puis doit fuir au carmel de Echt (Pays-Bas) en 1938.
Elle est arrêtée par les nazis en 1942, déportée
au camp d’Auschwitz-Birkenau où elle meure gazée.
Béatifiée en 1987, canonisée en 1998, elle
est proclamée co-patronne de l’Europe en 1999.
L'Avent
et Noël
uand
les jours se font courts, quand les premiers flocons d'un véritable
hiver se mettent à tomber, timidement, silencieusement montent
en nous les premières pensées de Noël. De ce
simple mot se dégage un tel charme que nul cœur ne peut
lui résister. Même les fidèles d'une autre foi,
les incroyants, ceux pour qui l'histoire de l'enfant de Bethléem
ne signifie rien, se préparent à la fête et
se demandent comment, ce jour-là, faire jaillir autour d'eux
une étincelle de joie. C'est, déjà des semaines,
des mois à l'avance, comme un chaud courant d'amour qui se
répand sur la terre. La fête de l'amour et de la joie
— c'est bien cela, l'étoile vers laquelle tous marchent
en ce début d'hiver.
Mais pour le chrétien, surtout le chrétien catholique,
Noël est encore autre chose. C'est à la crèche
que l'étoile le conduit, à l'Enfant qui apporte la
paix à la terre. C'est ce que l'art chrétien nous
dépeint en tant d'images émouvantes, et que nous chantent
de vieilles mélodies, toutes pleines de la magie de l'enfance.
Dans le cœur de celui qui vit avec l'église, les cloches
du Rorate et les chants de l'Avent réveillent une sainte
nostalgie ; et celui à qui s'est ouverte l'inépuisable
source de la liturgie entend jour après jour le grand prophète
de l'Incarnation marteler ses exhortations et ses promesses : Cieux,
répandez d'en haut votre rosée, et que les nuées
fassent pleuvoir le Juste. Le Seigneur approche ! Adorons-le ! Viens
Seigneur, ne tarde pas ! —Jérusalem, crie ta joie car
ton Sauveur vient à toi !
Du 17 au 24 décembre, ce sont ensuite les grandes antiennes
« 0 » du Magnificat : 0 Sagesse, 0 Adonaï, 0 Fils
de la race de Jessé, 0 Clé de la Cité de David,
0 Orient, 0 Roi des Nations qui, avec une ardeur et une ferveur
grandissantes, lancent leur appel : Viens pour nous sauver. Et,
toujours plus pressante, retentit la promesse : Voyez, tout est
accompli, et finalement : Sachez aujourd'hui que le Seigneur vient,
et demain vous le verrez dans sa gloire.
Lors de la veillée, quand scintille l'arbre de lumière
et que s'échangent les cadeaux, le désir inassouvi
d'une autre lumière monte en nous, jusqu'à ce que
sonnent les cloches de la messe de minuit et que se renouvelle,
sur des autels parés de cierges et de fleurs, le miracle
de Noël. Et le Verbe s'est fait chair. Nous voilà parvenus
à l'instant bienheureux où notre attente est comblée.
Les fidèles du Fils de Dieu fait homme
Cette
joie de Noël, chacun de nous a pu l'éprouver ; mais
le ciel et la terre ne se sont pas encore unis. Aujourd'hui encore,
l'étoile de Bethléem brille dans une nuit profonde.
Déjà au lendemain de Noël, l'église dépose
ses ornements blancs pour revêtir la pourpre du sang et, au
quatrième jour, le violet du deuil. Etienne, premier martyr
à suivre le Seigneur dans la mort, et les saints Innocents,
les nourrissons de Bethléem et de Juda impitoyablement massacrés,
font cortège à l'Enfant dans la crèche. Qu'est-ce
que cela signifie ? Où donc est l'allégresse des cohortes
célestes, où est la tranquille félicité
de la nuit sainte ? Où est la paix sur terre ?
Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais tous
ne sont pas de bonne volonté. Le Fils du Père éternel
dut descendre de la gloire du ciel parce que le mystère du
mal avait enveloppé le monde de ténèbres. La
nuit couvrait la terre, et il vint comme la Lumière qui brille
dans les ténèbres ; mais les ténèbres
ne l'ont pas reçu. A ceux qui l'accueillirent, il apporta
la lumière et la paix : la paix avec le Père céleste,
la paix avec tous ceux qui, comme eux, sont des fils de lumière
et des enfants du Père, et la profonde paix du cœur
— mais non la paix avec les enfants des ténèbres.
A eux, le Prince de la Paix n'apporte pas la paix mais le glaive.
Pour eux il est la pierre d'achoppement contre laquelle ils s'élancent
et se brisent. C'est là une vérité difficile
et grave, que l'image poétique de l'Enfant dans la crèche
ne doit pas nous masquer.
Le mystère de l'Incarnation et le mystère du mal sont
étroitement liés. Sur la lumière descendue
du ciel se détache, d'autant plus sombre et menaçante,
la nuit du péché.
L'Enfant de la crèche tend les mains, et son sourire semble
déjà exprimer ce que l'Homme dira plus tard : Venez
à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez
sous le fardeau. Les premiers à suivre son appel sont les
pauvres bergers des champs de Bethléem, à qui l'éclat
du ciel et la voix de l'ange annoncèrent la bonne nouvelle
et qui, disant : Allons à Bethléem, se mirent en marche
; ce sont les rois, venus du lointain Orient, qui, avec la même
foi simple, suivirent la merveilleuse étoile. Sur eux les
mains de l'Enfant répandirent une rosée de grâces,
et ils se réjouirent d'une grande joie.
Ces mains donnent et exigent à la fois : sages, déposez
votre sagesse et devenez simples comme des enfants ; rois, donnez
vos couronnes et vos trésors et rendez humblement hommage
au Roi des rois ; prenez sans hésiter votre part des peines,
des souffrances et des fatigues que son service exige. Et vous,
enfants, qui n'avez encore rien à offrir, c'est votre tendre
vie, avant même qu'elle ait vraiment commencé, que
vous prennent les mains de l'Enfant — et à quelle meilleure
fin pourrait-elle servir que d'être sacrifiée au Seigneur
de la vie ?
Suis-moi, disent les mains de l'Enfant, comme plus tard la bouche
de l'Homme. Ainsi a-t-il appelé le disciple que le Seigneur
aimait, qui appartient lui aussi à la suite de l'Enfant.
Saint Jean partit sans demander où ni pourquoi. Il abandonna
la barque de son père et suivit le Seigneur sur tous ses
chemins, jusqu'au Golgotha. Suis-moi. Cet appel, le jeune Etienne
l'entendit à son tour. Il suivit le Seigneur dans son combat
contre les puissances des ténèbres, contre l'aveuglement
et le refus obstiné de croire. Il témoigna pour lui
par sa parole et par son sang. Il le suivit aussi dans son esprit,
l'Esprit d'amour qui combat le péché mais qui aime
le pécheur, et qui devant Dieu plaide en faveur du meurtrier
jusque dans la mort.
Ces silhouettes agenouillées autour de la crèche sont
des figures de pure lumière : les frêles Innocents,
les Bergers confiants, les humbles Rois-mages, Etienne, le disciple
ardent, et Jean, l'apôtre de l'Amour ; tous ont répondu
à l'appel du Seigneur. En face d'eux se dresse la nuit de
l'inconcevable endurcissement, de l'aveuglement : celui des docteurs
de la Loi, capables de prévoir l'heure et le lieu de la naissance
du Sauveur du monde, mais incapables d'agir en conséquence
et de dire : Allons à Bethléem, et celui du roi Hérode,
qui veut tuer le Seigneur de la vie.
Devant l'Enfant de la crèche, les esprits se divisent. Il
est le Roi des rois, celui qui règne sur la vie et la mort.
Il dit : Suis-moi, et qui n'est pas pour lui est contre lui. Il
le dit aussi pour nous, et nous place devant le choix entre lumière
et ténèbres.
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*Conférence prononcée par Edith Stein le 31 janvier
1931 à Ludwigshafen, parue sous le titre « Das Weihnachtsgeheimnis
». Le Mystère de Noël fait pendant à quatre
méditations sur la Croix, dont il constitue une véritable
introduction et en est le thème dominant.
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Edith
Stein. La Crèche et la Croix, traduit de l’allemand
par Genia Català et Philibert
Secretan, préface de Philibert Secretan, Editions Ad Solem,
Genève, 1995.
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