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Une
ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d'un mont. Une
vie contemplative (suite)
Timothy Radcliffe,
o.p.
SUITE
DU DOCUMENT
Le
gouvernement
La spiritualité dominicaine
de l'amitié trouve sa principale expression dans notre système de
gouvernement, qui se fonde sur la dignité de chaque sour et sur
l'égalité de toutes. Le gouvernement n'est pas la tâche de quelques
unes mais la manière dont toutes partagent la responsabilité de
la vie de la communauté.
Au cour
d'un bon gouvernement, il y a l'obéissance, «non comme des esclaves
de la loi, mais en femmes libres dans la grâce» (cf. LCM 1§ VI).
Comme l'écrivait Damian Byrne dans une lettre à la Fédération mexicaine,
«Le mot obéissance signifie écouter. Selon la tradition dominicaine,
dans le monastère on doit écouter la Prieure, le Conseil et le Chapitre.
Chacun a son autorité spécifique qui doit tenir compte des autres
autorités légitimes. Aucune autorité ne domine seule»[27].
Aussi les monastères seront-ils florissants et heureux si les moniales
s'écoutent les unes les autres. Plus que tout autre, le chapitre
est le lieu de cette écoute mutuelle. «Pour que leur vie contemplative
et leur communion fraternelle donnent des fruits plus abondants,
la participation de toutes à l'organisation de la vie du monastère
est d'une grande importance : 'Le bien qui recueille une approbation
générale est aisément et rapidement accompli.' (Humbert de Romans)»
(LCM 7).
D'après
mon expérience des frères, les chapitres sont porteurs de vie quand
nous avons la confiance de parler et la confiance d'écouter. On
peut avoir peur de parler à un chapitre. Il m'a fallu près d'un
an pour ouvrir la bouche et j'écrivais d'abord ce que je voulais
dire sur un bout de papier, que je relisais attentivement plusieurs
fois avant d'oser dire un seul mot. En général, quand je me sentais
prêt il était déjà trop tard ! La supérieure a pour tâche de
construire la communauté en engageant toutes les sours à parler,
en particulier celles qui hésitent ou ne sont pas d'accord avec
la majorité. Désaccord ne signifie pas déloyauté ou désunion.
Il nous faut aussi
la confiance d'écouter sans crainte. Écouter est le fruit du silence
dans lequel nous tendons l'oreille à Dieu. La vie contemplative
sera une formation à l'écoute. Une moniale polonaise m'a dit un
jour : «Tout le monde parle aujourd'hui mais personne n'écoute.
Nous, les moniales, sommes là pour écouter». Le résultat de l'écoute
de Dieu dans le silence devrait être l'attention à ce que nos sours
ont vraiment à dire, et non ce que l'on redoute ou que l'on attend
qu'elles disent. Une écoute authentique n'est possible que si l'on
est en paix. Souvent, une sour qui essaie d'exprimer un doute ou
une question ne trouve pas le mot juste. Elle cherche ses mots,
elle a l'air perdue ou énervée, et il serait facile de la faire
taire ou de l'écarter. Mais si nous écoutons attentivement et intelligemment,
nous pourrons saisir le grain de vérité qu'elle a à partager. Cela
suppose de toujours donner la meilleure interprétation possible
de ce qu'elle dit, l'écouter d'une oreille charitable. Toute la
Summa Theologica se fonde sur le principe de prendre à cour
les objections. La recherche du consensus peut prendre du temps.
Même si la communauté ne parvient pas à un consensus, les minorités
accepteront plus facilement la décision finale si elle savent avoir
été entendues.
On a parfois peur
d'aborder les vrais problèmes. Parce qu'on n'est pas sûr d'où la
discussion nous emmènera. Mais la peur est la plus grande ennemie
de la vie religieuse. Si nous avons confiance dans le Seigneur,
les flots du chaos ne nous enseveliront pas. Si nous laissons la
peur prendre le dessus, c'est que la communauté n'a pas fait sa
demeure en Dieu, solide comme un roc. C'est surtout à la supérieure
de conduire la communauté au-delà de la peur.
Les communautés sont
généralement sans crainte lorsque les institutions de gouvernement
-le chapitre, le conseil et la prieure- se soutiennent réciproquement
au lieu d'être en compétition. La prieure est la gardienne de la
dignité et de la voix de chaque membre de la communauté. Mais la
prieure doit aussi recevoir le soutien de toute la communauté. Comme
l'écrivait Damian, avec sa sagesse coutumière, «Il faut bien admettre
qu'il y a dans les communautés des membres qui se plaignent constamment
et des perturbatrices professionnelles. Une prieure doit être soutenue
par sa communauté pour permettre à ces sours de se voir telles qu'elles
sont et ne pas leur laisser faire du mal à la communauté. Et je
lance un appel, car la miséricorde et la considération que nous
nous devons les uns aux autres ne devraient-elles pas à plus forte
raison être accordées aussi à nos supérieurs ?».
Discuter librement ce n'est pas être dans l'opposition. Si nous
sommes véritablement une communauté, même si je n'ai pas voté pour
le supérieur, nous avons voté pour le supérieur. Si je suis
bien un frère ou une sour de la communauté, je dois accepter ce
vote comme le mien.
Un
monastère dominicain n'a pas d'abbesse mais une prieure, qui est
prima inter pares. Cela exprime l'amitié entre pairs qui
est notre vie même. Si la communauté est solide, le passage à une
nouvelle prieure devrait se faire sans drame. Les postulations devraient
être rares. Mais si une prieure a réuni autour d'elle un groupe
de moniales qui pensent comme elle, qui dominent la communauté,
soit l'élection sera la continuation de la 'dynastie', soit il y
aura un 'coup d'état' ! Une supérieure doit avoir le courage
de prendre les décisions qui sont vraiment de son ressort, tout
en fortifiant toute la communauté afin que le passage de la succession
se fasse sans douleur.
4.
La recherche de la vérité
Vous
êtes moniales de l'Ordre qui a Veritas pour devise. Les dominicains
sont réputés depuis toujours pour leur passion de l'étude. Certaines
moniales m'ont fait part de leur sentiment d'être fort éloignées
de cet élément de la vie dominicaine, soit qu'elles n'aient jamais
pu étudier soit qu'elles ne s'en sentent pas capables. Et il est
tentant de penser que ce sont les frères qui étudient et les moniales
qui prient ; les frères qui parlent et les moniales qui écoutent.
Ce serait se méprendre sur la nature de notre engagement au service
de la Vérité. Il s'agit d'une manière d'être au monde selon la vérité.
Chacun et chacune de nous y est appelé, que nous soyons doués pour
les études intellectuelles ou pas.
Vivre
dans la vérité
Veritas
c'est l'appel à être des hommes et des femmes qui vivent dans la
vérité, parlent selon la vérité, et écoutent attentivement. Souvent
la communication dans les communautés religieuses finit par être
distordue. Insinuations, allusions, soupçons brouillent la clarté
de nos conversations. Par peur ou par manque de confiance on a recours
à l'allusion, au coup de coude, au clin d'oil. Cela participe de
notre vie dominicaine que d'oser parler en vérité, avec discrétion
et sensibilité et respect. Cela n'a rien à voir avec l'érudition.
C'est essayer de vivre avec la clarté de Dominique. «Celui qui fait
la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses ouvres
sont faites en Dieu» (Jn 3, 21). Manifesté signifie que l'on voit
clairement ce qui est fondamental et essentiel et que l'on ne se
laisse pas distraire par des détails.
Le fr.
Simon Tugwell OP a écrit qu'«il est, en effet, tout à fait typique
de la spiritualité dominicaine de concevoir Dieu, non d'abord comme
l'objet de notre attention, mais plutôt comme le sujet essentiel,
à qui nous sommes unis, en co-sujets, coopérateurs (1 Co 3, 9) de
son ouvre de rédemption»[29].
C'est dire que comme amis de Dieu, nous ne regardons pas tant Dieu
que nous ne regardons avec lui. Nous sommes invités à voir le monde
à travers les yeux de Dieu, donc à voir combien le monde est bon.
Eckhart écrit : «Dieu se complaît en lui-même. Sa délectation
intime est telle qu'elle rejaillit en délectation de toutes ses
créatures.»[30]. Voir
à travers les yeux de Dieu, c'est partager sa joie de toutes les
choses qu'il a faites, dont nos frères et nos sours ! Thomas
Merton raconte comment, après sept ans de vie monastique, il alla
un jour chez le dentiste et vit le monde différemment. «Je me demandais
comment j'allais réagir en me trouvant à nouveau face à face avec
le monde mauvais. Mes raisons d'en vouloir au monde quand je l'avais
quitté étaient peut-être mes propres défauts, que j'y avais projetés.
À présent, au contraire, je découvrais que toute chose m'émouvait
d'un sentiment profond et muet de compassion. Je traversai la ville,
réalisant pour la première fois de ma vie à quel point les gens
du monde sont bons, et combien ils ont de valeur aux yeux de Dieu.»[31]
À force de regarder avec Dieu, nous partageons l'amour de Dieu.
Si nous apprenons cette manière d'être au monde selon la vérité,
nous pourrons faire face à n'importe quoi avec joie : nos échecs,
le fait que nous soyons mortels, la vérité sur la situation de notre
monastère, nos peurs et nos espoirs. Nous pouvons être joyeux et
joyeuses jusque dans les ténèbres.
L'étude
de la Parole de Dieu
Le LCM
101 § II dit que les moniales doivent tout particulièrement étudier
la Parole de Dieu. Ce n'est pas une activité aride. Jourdain dit
à Diane : «Relis cette Parole en ton cour, retourne-la dans
ton esprit, fais-la devenir aussi douce que le miel sur tes lèvres,
médite-la, habite-la, afin qu'elle habite avec toi et en toi à jamais»[32].
Pour que la Parole puisse toucher et changer tout ce que nous sommes,
nous devons y ramener chaque aspect de notre humanité : notre
intelligence, nos émotions, notre sens de la beauté, notre expérience,
nos difficultés et nos espoirs.
Une fois
par semaine, au Conseil généralice, nous nous réunissons pour lire
en commun la Parole de Dieu. Certains apportent une analyse de la
langue d'origine, d'autres nous font partager comment la Parole
les touche, comment elle illumine une expérience récente, ou les
provoque, ou les intrigue. Ce sont toutes de bonnes manières de
lire la Parole, et il nous les faut toutes. C'est pourquoi il est
bon de la méditer ensemble et de la laisser transformer notre vie
commune. Toutes les moniales peuvent avoir des intuitions personnelles
à offrir. Le Seigneur dit à Catherine : «J'aurais bien pu doter
chacun de tout ce qui lui était nécessaire spirituellement et matériellement,
mais j'ai voulu qu'ils eussent besoin les uns des autres»[33].
Ceci vaut tout particulièrement pour la compréhension de la Parole
de Dieu.
L'étude
exégétique des Écritures est parfois ardue au démarrage. On craint
de lire ce que dit l'érudit, de peur que nos convictions les plus
intimes n'en soient ébranlées. Quand on commence à étudier, il faut
passer par l'angoissante découverte que nous n'avions jamais compris
le texte. Mais c'est là notre humilité devant la Parole que nous
ne détenons pas et qui nous invite à nous mettre en route, on ne
sait pour où. Osons être comme Marie qui à l'écoute du message de
l'ange «fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait
cette salutation» (Luc 1, 29). Apprenons à nous laisser surprendre
par la Parole, qui dit toujours plus que nous ne l'aurions imaginé.
Voilà pourquoi il est bon que toute communauté ait des moniales
qui étudient activement les Écritures, si possible dans les langues
originales. J'avoue pour ma part que mes tentatives répétées d'apprendre
l'hébreu ont été un désastre !
Dans
toutes les communautés cloîtrées rôde la menace de l'ennui :
vivre toujours au même endroit, toujours avec les mêmes gens, entendre
répéter les mêmes plaisanteries et manger toujours la même chose.
Mais la Parole est toujours nouvelle, fraîche de l'éternelle jeunesse
de Dieu. Régulièrement, nous avons besoin de ressaisir la passion
des disciples au retour d'Emmaüs, «Notre cour n'était-il pas tout
brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand
il nous expliquait les Écritures ?» (Luc 24, 32). L'étude de
la Bible renouvelle notre capacité d'émerveillement.
L'étude
de la théologie
Dans
mes visites aux monastères, je demande souvent aux moniales quelle
théologie elles aiment étudier. En général, il y a un silence, et
on change vite de sujet. La théologie est généralement considérée
comme intellectuelle et incompréhensible. Le LCM 101 § III exhorte
les moniales à étudier saint Thomas, mais je soupçonne que souvent
la Summa prend la poussière sur les rayons des bibliothèques.
On pourrait être tenté de penser que les frères étudient la théologie
tandis que les moniales étudient la spiritualité. Cette opposition
moderne aurait semblé totalement incompréhensible à Dominique et
Catherine. La théologie n'est pas simplement une discipline intellectuelle.
Elle fait partie de notre recherche du Seigneur dans le jardin,
de notre soif de sens, de notre entrée dans le mystère de l'amour.
Par la connaissance nous approchons de celui que sainte Catherine
appelait prima dolce verità,
la première douce vérité. L'une des manières de prier de Dominique
était l'étude d'un livre, et il disputait avec l'ouvrage, niant
tout haut, hochant la tête, s'exclamant. Quand saint Thomas écrivit
la Summa, il renvoyait parfois les secrétaires et se jetait
à terre pour prier jusqu'à recevoir la compréhension. Théologie
et spiritualité sont inséparables.
Quantité
d'écrits théologiques sont profondément ennuyeux, mais c'est peut-être
de la mauvaise théologie. Nous avons besoin qu'on nous présente
la Summa pour ce qu'elle est, une ouvre contemplative qui
parle de notre chemin vers Dieu et vers le bonheur. Son enseignement
nous libère des pièges qui pourraient nous écarter du pèlerinage.
Tant de gens se laissent prendre à des conceptions idolâtres de
Dieu comme personne puissante et invisible qui contrôle tout ce
qui nous arrive, et nous maintient dans une perpétuelle immaturité.
Beaucoup du ressentiment des communautés religieuses vient de la
colère contre cette image de Dieu, qui est une idole. Mais Thomas
fait exploser cette idée dans la Prima Pars, il ouvre la
porte de cette prison spirituelle, et nous pousse sur la voie du
mystère de Dieu, éternelle source de liberté au cour même de notre
être. Trop de gens sont prisonniers d'une vision étroite de la sainteté
comme obéissance aux règles. Alors que dans la Secunda Pars,
Thomas nous montre que croître en vertu, ce qui nous rend fort et
nous fait partager la liberté même de Dieu, c'est la voie de la
sainteté. Tant de gens sont piégés dans une vision magique de la
religion. Au contraire dans la Tertia Pars, Thomas nous montre
comment dans l'Incarnation et les sacrements, Dieu embrasse toute
notre humanité et la transforme. L'indice de la bonne théologie
est qu'elle se répand en prière et adoration et bonheur et en une
authentique liberté intérieure. Il existe peu d'aussi bonne théologie.
Peut-être des moniales sont-elles appelées à l'écrire. «Dans le
domaine de la réflexion théologique, culturelle et spirituelle,
on attend beaucoup du génie de la femme non seulement pour la spécificité
de la vie consacrée féminine, mais encore pour l'intelligence de
la foi dans toutes ses expressions.» (Vita
consecrata 58).
Se
former à la Veritas
Il
s'ensuit qu'une partie essentielle de la formation d'une moniale
dominicaine réside dans l'étude des Écritures et de la théologie.
Ce n'est pas un banal addendum,
comme apprendre à coudre ou à cuisiner. Cette étude fait partie
de notre progression dans l'amour, «Car l'amour suit la connaissance
et, en aimant, l'âme s'efforce de suivre la vérité et de s'en revêtir»[34].
Étudier
la théologie doit donner du bonheur. Nous apprenons les grandes
choses que Dieu a faites pour nous. Thomas disait : «Ceux qui
se consacrent à la contemplation de la vérité sont les plus heureux
qui soient dans cette vie»[35].
Et pour lui, la contemplation signifiait en grande partie étudier.
Nous apprenons à aimer la Parole de Dieu et sommes «nourris de sa
douceur (dulcedo)»[36],
comme l'a dit Albert. Comme l'initiation à tout bonheur profond
plutôt qu'à un simple divertissement, ce chemin amène ses moments
d'ennuis où nous nous sentons incapables de rester dans notre cellule.
Nous devons apprendre la confiance, pour penser, interroger, chercher.
Selon Thomas, l'enseignant doit avant tout apprendre à l'élève à
penser par lui-même, à réaliser son potentiel de connaissance. Cela
veut dire qu'en apprenant à étudier, nous n'avons pas à redouter
de faire des erreurs. Les formateurs ne doivent pas surveiller leurs
étudiants avec crainte. Osons lancer les idées, sans nous inquiéter
de nous tromper au début. Bien sûr, l'orthodoxie est chère aux dominicains,
mais si nous croyons l'enseignement de l'Église selon lequel l'Esprit
Saint a été répandu en nous, nous ne nous enferrerons pas aisément
dans l'erreur.
Les moniales
ont besoin d'outils pour étudier : une bonne bibliothèque,
des revues et du temps. Beaucoup de monastères sont pauvres et acheter
des livres est un véritable sacrifice. Mais nous ne pouvons pas
plus priver les moniales de livres que de nourriture. Internet offre
des possibilités de suivre une formation théologique sans même quitter
le monastère. La communauté doit ménager des temps d'étude à l'intérieur
de son rythme de vie. Le calendrier annuel de Chalais, en France,
inclut des périodes d'étude intensive, de silence, et de détente.
Les frères aussi doivent répondre aux besoins de formation des sours.
Quand saint Dominique rentrait à St-Sixte épuisé par une journée
de prédication, il enseignait pourtant encore aux moniales, «parce
qu'elles n'avaient pas d'autre maître pour le faire»[37].
La vitalité des monastères dominicains du Rhin au quatorzième siècle
est en partie due au fait que Herman de Minden, provincial de Teutonie,
avait envoyé ses meilleurs théologiens enseigner aux moniales.
Les
monastères ont besoin de sours dotées d'une solide formation théologique
et biblique, de sorte qu'elles puissent enseigner aux jeunes. Cela
vaut tout spécialement aujourd'hui où beaucoup de moniales nous
arrivent de l'université. Elles ont besoin d'une formation théologique
qui dilate leur esprit et réponde à leurs questions. L'idéal serait
que chaque monastère puisse proposer une formation complète, mais
si tel n'est pas le cas, la coopération entre monastères, en particulier
là où existe une fédération, n'est que plus vitale. Parfois, on
trouve cette peur qu'en allant étudier dans un autre monastère,
les jeunes perdent leur attachement à leur communauté d'origine
et demandent leur transfiliation. Cela arrive rarement, et ne saurait
être une excuse pour ne pas donner à une sour sa pleine et authentique
formation dominicaine. Si les jeunes sont bien formées, c'est la
communauté tout entière qui s'en trouvera renouvelée. La maison
de formation des monastères du Mexique est un merveilleux exemple
de la manière dont une fédération peut aider chacun des monastères
à se consolider.
5.
L'unité de l'Ordre
Vous
êtes moniales de l'Ordre des Prêcheurs et faites partie de la grande
Famille de Dominique. Chaque monastère est porteur de vie en soi,
tout en étant en contact avec d'autres monastères, souvent même
au sein d'une fédération. Vous êtes souvent un centre de vie pour
la Famille dominicaine. Vous faites vos voux au Maître de l'Ordre.
Que signifie pour un monastère veiller à sa vie propre et en même
temps appartenir à l'Ordre ?
Servir
l'unité
Dominique
voulut que son Ordre soit un. Et l'Ordre s'est toujours battu pour
préserver son unité. Quand d'autres Ordres se sont divisés, nous
nous sommes cramponnés à notre unité, parfois de justesse !
C'est que notre unité fait partie de notre prédication de l'Évangile.
Nous prêchons le Royaume de Dieu, où l'humanité entière sera réconciliée
dans le Christ. Nos paroles n'ont d'autorité que si nous sommes
unis nous-mêmes. L'Ordre a un rôle particulièrement important à
jouer dans une Église souvent partagée entre différentes idéologies
concurrentes. Et puis des conflits politiques, des tensions ethniques,
des guerres même déchirent parfois nos pays. Nous devons incarner
la paix que nous prêchons.
Chaque
monastère incarne cette unité en lui-même, mais l'unité «transcende
les limites du monastère et atteint sa plénitude dans la communion
avec l'Ordre et toute l'Église du Christ» (LCM 2 § I). Aussi avez-vous
soin, en tant que moniales dominicaines, de l'unité de l'Ordre entier.
Dans vos prières et dans tout ce que vous dites et faites, vous
êtes aussi responsables de promouvoir cette unité, et la paix. Et
les contemplatifs sont tout particulièrement qualifiés pour le faire
parce que la proximité du mystère de Dieu emporte au-delà de toute
division, fait dépasser toute prétention partisane à proclamer la
sagesse ou la connaissance absolue.
La
nature de l'autonomie
Chaque
monastère est autonome. Cette autonomie participe de la nature même
de votre vie de communautés monastiques. Vous vous en réjouissez
à juste titre. Que signifie-t-elle ? Littéralement, elle signifie
que chaque communauté se gouverne elle-même et assume la responsabilité
de sa propre vie. Chaque monastère est responsable de construire
une communauté qui soit un signe du Royaume de Dieu, où règne l'amour
mutuel et où l'on demeure avec le Seigneur. Votre autonomie est
la libre responsabilité de votre vie contemplative, plutôt qu'un
isolement.
Dans
la culture occidentale contemporaine, on a tendance à concevoir
l'autonomie comme synonyme de séparation. On considère qu'un individu
est libre pour autant qu'il ou elle est libre de toute ingérence
extérieure. Mais la compréhension catholique de ce que signifie
être humain propose un autre modèle, selon lequel c'est dans la
communion avec les autres que nous trouvons la véritable liberté
et l'authentique autonomie. Autonomie ne veut pas dire autarcie.
C'est pourquoi l'Église apprécie les fédérations de monastères,
parce que le soutien mutuel des fédérations peut aider individuellement
les monastères à «garder et promouvoir les valeurs de la vie contemplative»
(Verbi Sponsa 27). La coopération peut aider le monastère
à être libre et prendre la responsabilité de sa vie. J'ai souvent
visité des monastères aux moniales débordées par le soin des malades,
la cuisine, le souci de faire entrer un revenu, l'entretien des
bâtiments. Pas de temps pour prier. Ce genre de communauté est peut-être
totalement indépendante, mais elle a perdu sa véritable autonomie,
sa liberté et la responsabilité de sa vie. Des monastères qui s'aident
réciproquement pour la formation, le soin aux malades comme à Dax,
en France, ou la gestion financière, ne perdent pas leur autonomie,
mais l'acquièrent d'une manière bien plus profonde. Souvent cette
aide mutuelle a un prix élevé, et c'est un sacrifice. Car ce sont
justement les moniales dont le monastère a le plus besoin qui pourraient
apporter de l'aide à une autre communauté.
Le moment
peut venir pour un monastère d'envisager sa fermeture[38].
Le cas échéant, les moniales n'ont absolument pas à culpabiliser.
Peut-être le monastère a-t-il accompli la mission pour laquelle
il avait été fondé. Comme dominicains, il est bon que nous puissions
considérer avec honnêteté la perspective d'une fermeture. On me
dit quelquefois que si seulement une ou deux vocations arrivaient,
le monastère pourrait peut-être survivre ; ne serait-il donc
pas possible de chercher des vocations dans d'autres pays ?
La volonté de survivre à tout prix peut pousser à accepter des vocations
en fait inadéquates. Mais pour nous qui prêchons la mort et la résurrection
du Christ, la survie n'est pas une valeur absolue. Si nous croyons
en notre Père qui a réveillé Jésus d'entre les morts, nous pouvons
affronter la mort, la nôtre et celle de notre communauté, avec espoir
et avec joie. Quand j'étais provincial d'Angleterre, j'ai dû aller
à Carisbrooke pour en conduire les quatre dernières moniales à leur
nouvelle maison. La plus âgée, quatre-vingt-dix ans et quelques,
avait apparemment changé d'avis au dernier moment, et puis finalement
nous partîmes tous. Les gens des alentours, venus dire au revoir,
faisaient des signes, chantaient et pleuraient. Ce départ était
peut-être la prédication la plus éloquente de l'Évangile que les
moniales eussent jamais faite. Si le monastère est véritablement
un lieu où vous demeurez en Dieu, quitter le monastère ne vous prive
pas de foyer.
Dans
une région ou une fédération qui a beaucoup de monastères et peu
de vocations, c'est merveilleux que les moniales aient le courage
de réfléchir ensemble à l'avenir. Faut-il que tous les monastères
cherchent des vocations, ou ne devrions-nous envoyer les candidates
à l'Ordre que là où il y a une possibilité de se développer ?
Non pas pour retirer au monastère son droit de prendre les décisions
qui concernent sa vie et d'accepter des vocations ; mais plutôt
pour l'inviter, dans les temps difficiles, à poursuivre ce qui compte
plus que la survie d'un monastère pris individuellement : l'épanouissement
de la vie contemplative dominicaine dans la région.
Les
visites canoniques sont essentielles dans notre tradition. Elles
sont parfois regardées avec appréhension par les monastères parce
qu'on peut les voir comme des ingérences du dehors. Le bienheureux
Hyacinthe Cormier disait que le but d'une visite est d'encourager,
et encourager, et encourager. Son souci est avant tout «le gouvernement
interne du monastère» (LCM 227 § III cf. 228 § III), et par conséquent
d'aider le monastère à être réellement responsable de sa vie, et
libre de relever ses défis. Une visite canonique devrait donc aider
le monastère à devenir autonome au vrai sens du terme. Le LCM suggère
une visite «au moins tous les deux ans» (227 § III).
Certains
monastères expriment encore une certaine inquiétude à propos de
la Commission internationale des moniales, établie par le chapitre
général d'Oakland en 1989. Il ne s'agit pas d'une entité juridique
doté d'un quelconque pouvoir décisionnel ou s'interposant entre
le Maître de l'Ordre et les monastères. C'est un groupe de réflexion
qui conseille le Maître de l'Ordre, au même titre que les autres
commissions de l'Ordre, pour la vie intellectuelle, pour Justice
et Paix, pour la mission de l'Ordre. Elle est là pour encourager
la vie monastique et tout particulièrement soutenir les monastères
isolés. Ce qu'elle fait bien. Son mandat s'achève les mois prochains,
et j'apprécierais beaucoup que vous écriviez à mon successeur ou
au chapitre général toute suggestion pour l'avenir. Comment cette
commission peut-elle aider le Maître de l'Ordre à promouvoir une
authentique vie dominicaine, avec toute sa beauté et son importance ?
Les
relations avec les frères
Les frères
et les moniales partagent une longue histoire. Notre amitié est
au cour de la vie de l'Ordre depuis près de huit cents ans. Cela
n'as pas toujours été facile. Au début, les frères avaient souvent
envie de fuir toute responsabilité vis-à-vis des monastères, et
aujourd'hui encore ils ne prennent pas toujours cette responsabilité
au sérieux. Les moniales ont sûrement dû souhaiter quelquefois échapper
aux ingérences des frères ! Mais comme un vieux couple, qui
en a déjà tant vu, nous pouvons être sûrs que rien ne détruira notre
lien. Comme dominicains et dominicaines, l'honnêteté et la transparence
doivent marquer notre relation. Surtout, nous devons avoir confiance
les uns dans les autres, une relation sans méfiance aucune. Jourdain
écrivit au provincial de Lombardie qu'il avait été «alarmé et effrayé
par un simple bruissement de feuilles»[39]
au moment où il s'inquiétait de rumeurs rapportant que le chapitre
général avait pris des décisions contre le monastère de Bologne.
Il y a encore de temps en temps quelques moments de paniques déclenchés
par «de simples bruissements de feuilles», des soupçons sur le rôle
de la Commission internationale, des rumeurs sur les intentions
du chapitre général, etc. Confiance, n'ayons pas peur ! Dans
le doute, ne soyez pas méfiants, donnez la meilleure interprétation
de ce que vous entendez, et demandez un éclaircissement. Avec la
transparence et la confiance nous pouvons construire l'unité de
l'Ordre.
La
vie des monastères peut se compliquer du fait des nombreux hommes
qui revendiquent une quelconque autorité sur vous. Certains monastères
ont des aumôniers, des assistants, des vicaires, des provinciaux
et des évêques ; et puis il y a le Maître de l'Ordre et le
Saint-Siège. Tous sont supposés vous conforter et non s'immiscer
dans votre vie ou vous contrôler. Par-dessus tout, vos relations
avec les frères visent un réconfort mutuel. Le service des frères
doit consister à vous soutenir dans la responsabilité que vous avez
de votre vie. Tant de frères sortent affermis de leur contact avec
les monastères, car nous nous y renouvelons dans le silence d'où
jaillit la parole prêchée.
Conclusion
«Une ville
ne se peut cacher, qui est sise au sommet d'un mont» (Mt 5, 14).
Cette phrase évoque tellement de monastères perchés sur des montagnes :
Chalais, Orbey, Los Teques près de Caracas, Rweza, Drogheda, Vilnius,
Pérouse, Santorini, et bien d'autres. Mais que le monastère soit
au sommet d'un mont ou dans la plaine, au cour d'une jungle ou d'une
ville, si vous vivez votre vie avec joie, sa lumière ne se pourra
cacher. Comme l'a écrit le pape Jean Paul II, notre vie consacrée
existe «pour que ce monde ne soit pas privé d'un rayon de la beauté
divine qui illumine la route de l'existence humaine»[40].
Faites confiance à votre mode de vie monastique. C'est un don de
Dieu.
À
Noël 1229, Jourdain écrivit à Diane pour fêter la naissance «d'une
toute petite parole», née pour nous. Il lui envoie aussi un autre
mot, «court et bref, mon amour». La présente lettre n'est hélas
ni courte ni brève, mais elle exprime mon amour et ma gratitude
pour votre place au cour de l'Ordre. Priez pour toute la Famille
dominicaine, confiée à votre soin. Priez pour le fr. Viktor Hosftetter,
précédent promoteur général des moniales, que vous êtes tant à aimer,
et pour son successeur, fr. Manuel Merten, que vous allez aimer.
Priez pour moi et pour mon successeur.
Remis à Ste-Sabine
en la fête de sainte Catherine de Sienne, 2001
Votre
frère en saint Dominique,
- fr.
Timothy Radcliffe, o.p.
- Maître
de l'Ordre des Prêcheurs (Dominicains)
Liber Constitutionum Monialium OP.
2-
Édité par Simon Tugwell, Early Dominicans:
selected Writings, Ramsay, 1982, p.
396.
«La dimension contemplative de notre vie dominicaine», IDI mars
1983.
Extrait du manuscrit de Dominican
Spirituality: An exploration, à paraître
sous peu chez Continuum Press,
Londres, 2001.
«Preaching as Searching for God »
in Dominican Ashram, mars 2000,
p. 17.
«Une théologie de la vie mystique», in La Vie Spirituelle,
50 (1937), p. 49.
Cité par sr Barbara Estelle Beaumont OP, «What
makes a Monastery a Dominican Monastery ?», in Dominican
Ashram, septembre 1999, p. 115 et suiv.
«The throne of God»,
publié in I call you friends,
Londres, 2001.
Gerald Vann OP, To heaven with Diana,
Chicago 1960, p. 123, Lettre 37.
Early Dominicans,
op. cit. , p. 99.
Rowan Williams, Open Judgement,
Londres, 1994, p. 244.
Early Dominicans,
p. 409.
op. cit. p. 104, Lettre 25.
Cf. Le formidable article de Paul Murray OP, «Dominicans
and Happiness», in Dominican Ashram,
septembre 2000, pp. 120-142.
Early Dominicans,
p. 138.
Bartolomé Carranza, Comentario
sobre el catechismo christiano, éd. J. I. Telechea Idígoras,
Madrid, 1972, II, p. 360.
Miraculis 6, cité par Simon Tugwell OP, in The
Way of the Preacher, Londres, 1979,
p. 62.
Cité par Paul Murray, op. cit., p. 130, tiré de The
Revelations of Margaret Ebner, éd.
Leonard Hindsley OP, New York, 1993, p. 89.
Cité dans Lettre aux moniales, mai 1992, p. 6.
The Way of the Preacher,
ibid, p. 29.
Sermon 217 : Nolite timere eos. Meister
Eckhart: a modern translation, traduction
Raymond B. Blakney, New York, 1941, p. 225.
Cité par Monica Furlong in Merton:
A biography, Londres, 1980, p. 184.
op. cit., p. 112, lettre 31.
Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue 1.
Sententia Libri Ethicorum X, 1177 b 31.
The Miracles of St Dominic by Bl. Cecilia,
in Early Dominicans, ibid., p. 391.
Les critères pour décider d'une fermeture sont clairement définis
dans la Lettre aux moniales du fr. Damian Byrne, ibid.,
p. 20, qui donne les normes fixées par le Saint-Siège.
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