Cette lettre s'adresse
en premier lieu aux moniales, car c'est de votre vie qu'il
s'agit, chères sours moniales. Je veux rendre grâces à Dieu
pour votre présence au cour de l'Ordre. Souvent, au milieu
de visites canoniques menées tambour battant, mon passage
dans les monastères a été un moment de joie, de rire et de
fraîcheur. Je ne suis pas moniale, alors qu'ai-je à dire de
votre vie ? Comme vous, je suis moi aussi un dominicain
appelé à la contemplation. Vous avez partagé ouvertement avec
moi vos espoirs de renouveau pour la vie contemplative au
cour de l'Ordre, et les défis que vous devez relever. Aussi
par la présente lettre aimerais-je partager avec toutes les
moniales le fruit de nos conversations. S'il devait s'avérer
que je n'ai pas compris votre vocation, je vous en demande
pardon. L'Ordre ne s'épanouira que si nous osons dire ce que
nous avons au fond du cour, avec l'assurance d'être pardonnés.
Je
voudrais aussi partager cela avec toute la Famille dominicaine.
Avant de mourir, saint Dominique «confia les moniales, membres
du même Ordre, au soin fraternel de ses fils» (LCM[1]
1 § I). La première communauté dominicaine qu'il fonda fut
celle des moniales de Prouilhe, et l'un de ses derniers soucis
fut de construire le monastère de Bologne : «Il est absolument
nécessaire, mes frères, de construire une maison de moniales,
même si cela implique de délaisser quelques temps le travail
de notre propre maison».
Les monastères nous sont donc confiés à tous. De même que
nous-mêmes sommes confiés à la prière et au soin des moniales.
Cette réciprocité est au cour de l'Ordre. Aussi, quoique je
m'adresse directement aux moniales, j'espère que tous les
dominicains sont à l'écoute.
1.
Une vie contemplative
Les
monastères ne sont pas la branche contemplative de l'Ordre.
Nous ne saurions laisser la contemplation aux seules moniales.
Nous sommes tous appelés à la contemplation, et le renouveau
de la vie contemplative est l'un des plus grands défis que
l'Ordre doive relever. J'hésite à donner une définition de
«contemplation». mais, un peu d'audace ! Par contemplation
j'entends notre quête de Dieu, qui nous conduit à la rencontre
de Dieu qui vient à nous. Nous recherchons Dieu dans le silence
et la prière, dans l'étude et dans la discussion, dans la
solitude et dans l'amour. Avec tous nos dons de cour et d'esprit,
nous suivons les traces de Dieu. Mais c'est Dieu qui nous
trouve au moment où nous nous y attendions le moins. Marie
Madeleine, première sainte patronne de l'Ordre, est l'authentique
contemplative, qui cherche le corps de Jésus pour finalement
rester stupéfiée lorsqu'elle entend le Seigneur Ressuscité
l'appeler par son nom. Notre prière jaillit de ce désir profond.
Comme l'a dit Catherine, «Le désir même est prière».
Le
fr. Vincent de Couesnongle parlait de «la contemplation de
la rue» (3) .
Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, chez
le plus petit de nos frères, la plus petite de nos sours (Mt
25), dans nos familles, là où nous travaillons, chez nos amis
et nos ennemis, dans la joie et dans la tristesse. Le Verbe
est là, si seulement nous voulons bien ouvrir les yeux pour
le voir. Eric Borgman, un laïc dominicain néerlandais, a écrit :
«Les dominicains sont convaincus que le monde dans lequel
nous vivons, tumultueux et en ébullition, souvent violent
et terrifiant, est en même temps le lieu où naît le sacré,
le lieu où nous nous rencontrons et nous écoutons pour -'contempler'-
Dieu(4).
Aussi chaque dominicain est appelé à la contemplation, que
nous soyons laïcs dominicains, sours, frères ou moniales.
Notre plus grande figure contemplative, sainte Catherine de
Sienne, était une laïque.
Prêcher
est un acte de contemplation. Don Goergen a écrit : «Dans
la prédication s'unissent le chercheur et le cherché,
celui qui est perdu et celui qui est trouvé. Dieu nous
découvre
au cour même de notre parole qui tente de le révéler. Dieu
ne nous laisse jamais tomber (5).
Prêcher n'est pas juste ouvrir la bouche pour parler. Cela
commence par une attention silencieuse à l'Évangile, une
lutte pour comprendre, la prière pour être illuminé, et
cela s'achève
par les réactions de ceux qui nous écoutent. Je me souviens,
jeune frère, de la visite d'un évêque attendu pour prêcher,
et qui se tourna vers l'un des frères une minute avant
la messe : «Si tu es un bon dominicain, tu devrais
pouvoir prêcher maintenant sans préparation». Le frère
répondit :
«C'est justement parce que je suis dominicain que je ne crois
pas que la prédication consiste juste à dire la première
chose qui me vient à l'esprit».
Si
tous les dominicains sont appelés à la contemplation, qu'y
a-t-il donc de si particulier dans votre vie ? Votre
vie est tout entière façonnée par la recherche de Dieu. La
vocation d'une moniale est «un rappel pour tout le peuple
chrétien de la vocation fondamentale de chacun à la rencontre
avec Dieu» (Verbi Sponsa
4). Comme l'écrivit le fr. Marie-Dominique Chenu, «la vie
mystique n'est foncièrement pas autre chose que la vie chrétienne»[6].
Vous n'échappez pas aux drames et aux crises de la vie humaine
ordinaire. Vous les vivez plus à nu, plus intensément, connaissant
la joie et le désespoir de toute vie humaine, sans avoir l'abri
qu'offrent tant des choses qui donnent du sens à la plupart
des vies humaines : un mariage, des enfants, une carrière.
Le monastère est cet endroit où l'on ne peut se cacher nulle
part de la question fondamentale de toute vie humaine. Une
moniale écrivait : «Je suis entrée au monastère, non
pour fuir le monde ou l'oublier, pas même pour ignorer son
existence, mais pour être présente au monde d'une manière
plus profonde, pour vivre au cour du monde, d'une façon secrète
mais que je crois plus réelle. Je ne suis pas venue chercher
ici une vie tranquille ou la sécurité, mais partager, prendre
avec moi les souffrances, la douleur, les espoirs de toute
l'humanité»[7].
Votre
vie n'a de sens que si la quête de Dieu mène bien à cette
rencontre dans le jardin, à entendre prononcer son nom. Votre
vie n'a aucun objectif intermédiaire auquel vous accrocher
au fil des jours et des années. Le monastère est comme un
petit groupe à l'arrêt de bus, un signe d'espoir que le bus
va arriver. Cela est vrai de tous ceux qui vivent la vie monastique
cloîtrée. Dans une conférence au congrès des abbés bénédictins
je disais que Dieu se montre souvent dans l'absence, dans
le vide : l'espace libre entre les ailes des chérubins
dans le Temple, et finalement dans le tombeau vide au jardin.
La vie d'une moniale et d'un moine est creusée par un vide.
Votre vie est vide de but, sinon celui d'être là pour Dieu.
Vous ne faites rien de particulièrement utile. Mais ce vide
est un espace libre dans lequel Dieu vient habiter et où nous
entrevoyons sa gloire.
Vous
faites cela en moniales de l'Ordre des Prêcheurs. L'Église
appelle les contemplatifs de différentes familles religieuses
à vivre de la richesse de leurs traditions et charismes respectifs
-bénédictin, carmélite, franciscain ou dominicain- qui «constituent
un splendide éventail».
Que signifie pour un monastère être dominicain ? Je veux
partager ce que j'ai appris de vous en regardant votre vie
marquée par la mission de l'Ordre, par la vie commune dominicaine,
par la recherche de la Vérité, et par l'appartenance à tout
l'Ordre. Il y a maints autres aspects de votre vie que je
n'aborderai pas, je m'en tiens à ceux-ci qui sont au cour
de votre identité dominicaine.
2.
La mission
Que
signifie être moniale d'un Ordre missionnaire ? Comment
est-il possible d'être à la fois une contemplative cloîtrée
et une missionnaire ?
Être
envoyés
Être
missionnaires, c'est littéralement être envoyés. Les frères
et les sours peuvent être envoyés en mission aux confins de
la terre, comme Jésus envoya ses disciples. Certes on peut
vous envoyer fonder un nouveau monastère, ou renforcer un
monastère fragile, mais en général vous restez sur place.
Alors en quel sens êtes-vous envoyées ? Pour Jésus, être
envoyé par le Père ne consistait pas à quitter un lieu pour
un autre. Il ne partit pas en voyage. Son existence même venait
du Père. Vous êtes tout aussi missionnaires que les frères,
non par un départ, mais parce que vous vivez votre vie venant
de Dieu et pour Dieu. Comme le dit Jourdain à Diane :
«Ta permanence dans le calme du couvent et mes nombreuses
errances de par le monde sont pareillement faites pour l'amour
de Lui» .
Vous êtes une Parole prêchée par votre être même.
La
septième manière de prier de Dominique consistait à étirer
«son corps tout entier vers le ciel en une prière semblable
à la flèche tirée haut de l'arc tendu»(11).
Vous pointez droit vers Dieu comme une flèche, juste par votre
présence sans autre objet. Vous êtes par votre vie même une
parole pour vos frères, vos sours, et les laïcs dominicains,
et une parole pour le lieu où se trouve votre monastère. Je
l'ai bien vu dans des pays qui souffrent, comme l'Angola,
le Nicaragua, dans les taudis des grandes villes comme Karachi,
ou dans le Bronx à New York, ou dans certaines banlieues de
Paris. Dans des endroits comme ceux-là, un monastère est une
Parole qui se fait chair et sang, «pleine de grâce et de vérité»
(Jn 1, 18).
Marie
Madeleine va trouver les apôtres et leur dit : «J'ai
vu le Seigneur». Certaines d'entre vous seront peut-être appelées
à prêcher par l'écrit. Beaucoup des plus grands théologiens
étaient des moines ou des moniales, et cela serait particulièrement
approprié à une moniale dominicaine. LCM 106 § II affirme
explicitement que le travail des moniales peut également être
intellectuel.
Vous
pouvez aussi être envoyées créer de nouvelles fondations.
Olmedo est une inspiration, avec ses huit fondations dans
quatre continents. L'Ordre se développe dans de nombreux pays,
en particulier en Asie, et sans vous nous sommes incomplets.
Il arrive que vous soyez là avant nous. Il faut parfois un
grand courage pour envoyer des moniales fonder un nouveau
monastère, en particulier parce que ce sont celles qui donnent
le plus à leur communauté qui seront capables d'une telle
aventure. Rappelez-vous le courage de Dominique qui dispersa
les frères à peine l'Ordre était-il fondé, afin que le grain
portât des fruits.
La
compassion
La
compassion fait partie de votre mission, cette part du don
de Dominique pour «conduire les pécheurs, les opprimés et
les désespérés dans le sanctuaire intime de sa compassion»
(LCM 35, § I). Le Dieu de Dominique est un Dieu de miséricorde.
La compassion suppose que nous désapprenions cette dureté
de cour qui fait le procès des autres, que nous nous dépouillions
de cette carapace qui tient les autres à l'écart, que nous
apprenions à être vulnérable à la souffrance et au désarroi
des autres, que nous entendions leurs appels à l'aide. Cela
nous l'apprenons avant tout dans nos communautés. Osons-nous
nous laisser toucher par les souffrances de notre sour de
la chambre voisine ? Osons-nous prendre le risque d'écouter
ses appels à l'aide à demi formulés ? Dans le cas contraire,
comment pourrions-nous incarner la compassion de Dominique
pour le monde ?
La
compassion est plus qu'un sentiment, c'est ouvrir les yeux
pour voir le Christ parmi nous, le Christ qui souffre encore,
comme Las Casas vit le Christ crucifié dans les Indigènes
d'Hispaniola. Il y faut une éducation du cour et de l'oil,
qui nous rende attentifs au Seigneur présent parmi nous dans
l'opprimé et le blessé. La compassion est donc authentiquement
contemplative, clairvoyante. Comme le dit Borgman, «Être touché,
ému, par ce qui arrive aux gens et par ce qui les atteint,
c'est une manière de percevoir la présence de Dieu. La compassion
est contemplation au sens dominicain»(12).
La compassion contemplative est l'apprentissage d'un regard
désintéressé sur les autres. Comme tel, elle est profondément
liée à la soif d'un monde juste. L'engagement de l'Ordre au
service de la justice devient aisément une question d'idéologie
s'il ne naît pas d'une compassion contemplative. «Une société
qui ne comprend pas la contemplation ne comprendra pas la
justice, parce qu'elle aura oublié comment regarder de manière
désintéressée qui est l'autre. Elle se réfugiera dans
des généralités, des préjugés, des clichés calculateurs.»(13)
La
compassion nous porte au-delà des divisions internes. Le monastère
de Rweza au Burundi est cerné par la guerre. Les sours viennent
elles-mêmes des différents groupes ethniques qui se combattent,
elles ont souvent perdu des membres de leur famille. Quand
on leur demande ce qui les a maintenues unies, elles répondent
que l'union est un don de Dieu, pour lequel elles ne rendront
jamais assez grâces. Elles disent aussi qu'elles écoutent
ensemble les nouvelles à la radio, même si c'est très douloureux.
Partager cette peine les unit.
La
compassion implique donc une connaissance des besoins de l'Ordre
et du monde. Dans les monastères florissants, j'ai souvent
constaté un désir d'en savoir davantage sur l'Ordre et ses
besoins, tout comme Diane réclamait sans cesse à Jourdain
des nouvelles de ses missions. «Pour quoi voulez-vous que
nous priions ?» Il y a une soif de comprendre ce qui
se passe dans les pays en guerre, comme l'Algérie et le Rwanda.
Aussi les monastères doivent-ils avoir accès à l'information
et aux véritables éléments d'analyse, plutôt qu'à des nouvelles
comme simples passe-temps, pour pouvoir soumettre à Dieu les
besoins de notre monde.
La
prière
La
compassion déborde en prière. Les premiers frères demandaient
toujours aux moniales de prier pour eux parce qu'ils manquaient
de temps pour le faire eux-mêmes. Raymond de Penyafort se
plaignit un jour à la Prieure de Bologne d'être trop occupé
par les affaires de la cour papale : «Je ne peux quasiment
jamais atteindre ou, pour être tout à fait honnête, ne serait-ce
qu'apercevoir le début du calme de la contemplation. Aussi
est-ce une grande joie et un immense réconfort de me savoir
soutenu par tes prières»(14).
Jourdain écrivit à Diane : «Prie pour moi souventes fois
et avec ardeur dans le Seigneur ; j'ai grand besoin de
tes prières en raison de mes fautes, et ne prie que rarement
moi-même»(15).
Voilà
qui pourrait donner l'impression que frères et moniales ont
des types d'activités bien différents, les frères prêchant
et les moniales priant, exactement comme un ménage où la femme
préparerait le repas et laisserait à son mari le soin de laver
la vaisselle -avec un peu de chance ! Mais dans la prédication
nous partageons la parole qui nous est donnée. Prier pour
cette parole fait donc partie de l'événement prédication.
La prière ne vient pas seulement avant la prédication comme
la cuisine précède la vaisselle. La prière participe de la
venue du Verbe, et les moniales sont par conséquent intimement
impliquées dans l'acte de prédication. «Les moniales cherchent,
méditent et invoquent Dieu dans la solitude afin que la parole
qui sort de la bouche de Dieu ne Lui revienne pas vide mais
accomplisse ce pour quoi elle a été envoyée» (LCM 1 § II).
Pour Jourdain, ce sont les prières de Diane et sa communauté
qui donnent force à sa prédication et apportent le flot des
vocations.
Les
formes de prière les plus typiques de saint Thomas d'Aquin
étaient l'intercession et l'action de grâces. Nous demandons
à Dieu ce dont nous avons besoin, et remercions lorsque cela
nous est accordé. Cela évoque peut-être une manière infantile
de se situer dans le monde, comme si nous étions incapables
de faire quoi que ce soit par nous mêmes. Mais en fait, il
y faut la maturité de qui réalise que toute chose est donnée.
Dans la société de consommation, où tout a un prix, demander
est considéré comme un échec. Mais si nous vivons dans le
monde réel, créé par Dieu, alors demander ce dont nous avons
besoin c'est être vrai, et reconnaître en Dieu «l'auteur de
nos biens»(16).
Mais plus encore, la réponse à nos prières est parfois la
manière dont Dieu agit sur le monde. Dieu désire que nous
priions, pour qu'il puisse donner, en réponse. Prier n'est
pas contraindre Dieu à changer d'avis. C'est par amitié que
Dieu nous accorde ce que nous demandons. Aussi vos prières
sont-elles une participation à l'action de Dieu sur le monde.
Célébrer
la liturgie
Une
autre de vos manières de prêcher c'est par la beauté de votre
célébration publique de la liturgie, comme le recommande instamment
Venite Seorsum. Il y a dans notre société une soif
de Dieu, souvent contrariée par le soupçon qui pèse sur tout
enseignement. L'expérience m'a appris qu'au moment où l'on
commence à prêcher, plus d'un visage se détourne. Mais la
beauté sait toucher les sources les plus intimes de notre
désir de Dieu. La beauté nous saisit sans nous forcer. Elle
a sa propre autorité, plus profonde que n'importe quel argument.
La
liturgie dominicaine doit être pleine de joie(17).
Dominique chantait joyeusement. Jourdain raconte l'histoire
d'un vaudois maussade, du nom de Pierre, qui tenait les dominicains
en piètre estime parce que «les frères étaient trop gais et
démonstratifs»(18).
Il croyait qu'un religieux doit être grave et triste. Et puis
une nuit il rêva d'une grande prairie. «Il y voyait une assemblée
de Frères Prêcheurs, faisant cercle, leurs visages rieurs
tournés vers le ciel. L'un d'eux tenait le Corps du Christ
dans ses mains tendues.» Il s'éveilla «le cour empli de joie»
et entra dans l'Ordre. La joie de la liturgie fait partie
de notre prédication de la Bonne Nouvelle. Je n'oublierai
jamais la joie des moniales de Nairobi dansant au pied de
l'autel aux paroles de l'Évangile. La joie de la bonne nouvelle
était visible dans leur mouvement. Je n'ai pu m'empêcher de
danser moi-même !
3.
La communauté
Toute
communauté monastique devrait être un lieu d'amour mutuel
où Dieu vient faire sa place. «Grâce à l'amour mutuel, la
vie fraternelle est un espace théologal dans lequel on fait
l'expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité»
(Verbi Sponsa
6). Mais la tradition dominicaine a une compréhension particulière
de la vie commune. Vous tenez vous aussi vos voux de la Règle
de saint Augustin, qui rappelle que la fin à laquelle nous
sommes appelés «est vivre unis dans la maison et n'être qu'un
seul esprit et un seul cour en Dieu». Jésus appela les apôtres
à vivre avec lui avant de les envoyer prêcher. Pour vous aussi,
la vie commune fait partie de la prédication.
La
communauté et l'amitié
La
tradition dominicaine de la communauté est profondément marquée
par la manière dont nous concevons notre relation avec Dieu.
Il y a dans l'Église deux grandes traditions. L'une considère
notre relation avec Dieu en termes de mariage, comme l'amour
entre les époux. L'autre l'envisage en terme d'amitié. On
trouve les deux dans l'Ordre, mais nous avons tout particulièrement
cultivé la théologie johannique de l'amitié, souvent négligée.
Pour saint Thomas d'Aquin, le cour de la vie de Dieu est l'amitié
du Père et du Fils : l'Esprit Saint. Prier est donc parler
à Dieu comme à un ami. Selon Carranza, un dominicain espagnol
du seizième siècle, prier c'est «converser intimement avec
Dieu. discuter de tout ce qui vous touche avec Dieu, des intérêts
les plus élevés aux détails sans prétention, que cela concerne
le ciel ou la terre, ait trait à l'âme ou au corps, les grandes
et les petites choses ; c'est lui ouvrir votre cour et
vous découvrir entièrement à lui, ne laissant rien dans l'ombre ;
c'est lui raconter vos peines, vos péchés, vos désirs et tout
le reste, tout ce que vous avez dans l'âme, et vous abandonner
à lui comme un ami s'abandonne à un autre»(19).
On
trouve aussi la conception 'nuptiale' dans l'Ordre, par exemple
chez Jourdain de Saxe, Catherine de Sienne, Agnès de Langeac.
Mais, cet amour n'est pas à leurs yeux une relation individuelle
avec Dieu, il s'incarne dans l'amour des frères et des sours.
«Celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer
le Dieu qu'il ne voit pas» (1 Jn 4, 20). Jourdain écrit à
Diane : «Christ est le lien qui nous unit ; en lui
mon esprit est fermement soudé à ton esprit ; en lui
tu es toujours présente, sans cesse avec moi, où que me porte
mon errance»(20).
«Aimons-nous les uns les autres en lui et à travers lui et
pour lui»(21).
Catherine dit sans ambiguïté que son amour du Christ Époux
est le même que celui qu'elle porte à ses amis. Le Seigneur
lui dit : «L'amour que l'on a pour moi et pour le prochain
est une seule et même chose»(22).
Cela signifie que notre vie contemplative doit nous faire
ouvrir les yeux sur nos frères et nos sours. Dans le Rosaire,
nous suivons les mystères de la vie du Christ, ses moments
de joie, de souffrance et de gloire. Sommes-nous attentifs
aux «mystères» de la vie des membres de notre communauté,
qui ne sont pas toujours joyeux et glorieux ?
Notre
amitié avec Dieu se fait chair et sang dans le tissu de la
vie communautaire. J'en ai vu le fruit dans la joie de nombreux
moments de détente partagés avec vous. Sr Barbara, de Herne,
a écrit : «C'est là, dans les moments de détente, que
les moniales expriment leur joie d'être ensemble, elles rient
beaucoup, au point que les retraitants de la maison d'accueil
s'étonnent parfois des éclats de rire qui retentissent près
d'une demi-heure tous les soirs». Ces moniales sont les héritières
d'une longue tradition. Un soir que Dominique rentrait tard
à St-Sixte, il réveilla les moniales pour enseigner puis se
détendit avec elles autour d'un verre de vin. Il les encourageait
sans cesse à boire davantage, «bibite
satis»(23).
J'ai plutôt l'expérience que ce sont les moniales qui encouragent
ainsi les frères ! Cette joie fait tellement partie de
notre tradition que Jourdain interprète même la phrase «entrez
dans la joie du Seigneur» au sens d'entrer dans l'Ordre où
«tous vos chagrins deviendront joie et votre joie, nul ne
pourra vous l'ôter»(24).
Cette
amitié avec les frères et les sours est l'une des plus grande
joies de ma vie, mais elle est parfois bien dure aussi. Joie
et dureté doivent être encore plus intenses pour vous qui
vivrez probablement toute votre vie avec les mêmes sours.
Si un frère me trouve impossible, il lui reste au moins l'espoir
qu'on m'assigne ailleurs un jour. Il n'aura pas à me supporter
jusqu'à la mort. Le Cardinal Hume m'a raconté que lorsqu'il
était jeune, son Abbé lui dit un jour : «Basil, rappelle-toi
que quand tu mourras, il se trouvera toujours au moins un
moine pour être soulagé». Aussi pour vous la vie commune est-elle
une joie particulière et en même temps un défi impossible
à relever sans miséricorde et générosité. Tauler dit que lorsqu'un
frère est insupportable, il faut se dire à soi-même :
«Il a sûrement la migraine aujourd'hui». Certaines sours vous
semblent peut-être avoir très souvent la migraine !
Quand
nous faisons profession dans l'Ordre, nous demandons «la miséricorde
de Dieu et la vôtre». Être dominicain et dominicaine, c'est
promettre de donner et de recevoir cette miséricorde. Chaque
jour nous en appelons à Dieu pour qu'il «pardonne nos offenses
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés».
Chaque sour reçoit le pouvoir libérateur de pardonner, une
part de la capacité divine à faire toutes choses nouvelles.
C'est la liberté d'ouvrir les portes des prisons que chacun
de nous construit, de nous appeler les uns les autres à sortir
du tombeau pour entrer dans la vie nouvelle. Chacune de vous
a un ministère de réconciliation dans la communauté. Chacune
de vous peut dire une parole qui guérit.
La clôture
Cette
idée de l'amitié peut nous aider pour une compréhension dominicaine
de la clôture. Il y a dans certains monastères des discussions
animées sur la clôture : combien de fois les moniales
doivent-elles être autorisées à quitter le monastère, et pour
quelles raisons ? Je n'entrerai pas dans ces débats.
Tout d'abord cela risquerait de générer des divisions quand
le Maître de l'Ordre doit par-dessus tout se soucier de l'unité.
Et puis on ne peut trouver de consensus sur ces questions
pratiques qu'après avoir clarifié la nature de la clôture.
Verbi Sponsa
en parle comme d'une «manière particulière d'être avec le
Seigneur» (3). Elle a trait à la construction d'une demeure
avec Dieu, plutôt qu'à un règlement. C'est une question d'amour
plus que de droit. Ce n'est pas tant une fuite à l'écart d'un
monde mauvais, que la construction d'un espace au sein duquel
apprendre justement à ne pas fuir l'amitié de Dieu, les autres,
et nous-mêmes. Ce qui compte n'est pas la clôture comme exclusion
du monde, mais ce qu'elle contient, une vie avec Dieu, comme
un verre rempli de vin.
Au
début les monastères étaient de véritables foyers pour les
frères. Prouilhe et plus tard St-Sixte était les maisons des
frères, d'où ils partaient prêcher. Avec l'augmentation du
nombre de frères, cela est devenu impossible. Sans aucun doute
les frères menaçaient la paix du monastère en rentrant tard
la nuit et demandant à manger, se disputant alors que les
sours aspiraient au silence ! Il fallait que nous ayons
des maisons séparées. Mais les monastères sont restés des
foyers pour les frères dans un sens plus profond. Pour Jourdain
de Saxe, le monastère de Bologne était la demeure de son cour,
même s'il y passait peu de temps. Il écrit à Diane :
«Ne suis-je pas à toi, ne suis-je pas avec toi ? À toi
dans le travail, à toi dans le repos ; tien quand je
suis avec toi, tien quand je suis loin»(25).
Le monastère est foyer en ce qu'il est un lieu où les moniales
vivent avec Dieu (LCM 36), et c'est donc là que les autres
peuvent entrevoir le véritable foyer que nous cherchons tous,
où nous demeurerons en Dieu, notre Sabbat éternel. C'est pourquoi
les monastères sont si souvent au cour de la Famille dominicaine.
La Famille dominicaine gravite fréquemment autour du monastère,
lieu où nous sommes tous chez nous. C'est pourquoi accueillir
des hôtes dans un monastère, certes avec bon sens de façon
à ne pas déranger le rythme de votre vie, peut être une manière
de partager le fruit de votre clôture.
«Oh !
chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant !»
(Hé 10, 31). Il est parfois dur de vivre avec Dieu. Nous nous
retrouvons dans le désert, veillant à Gethsémani et témoins
au Golgotha. Une contemplative doit parfois vivre dans les
ténèbres mais, comme le dit 'le Nuage de la Connaissance',
«Apprenez à vous sentir chez vous dans ces ténèbres». La tentation
est de fuir loin de Dieu, et se réfugier dans de modestes
consolations, de minuscules désirs. On peut être tenté de
remplir sa vie de petits projets, de passe-temps, de bavardage,
juste histoire de combler le vide. Mais il faut laisser ce
vide tel quel pour que Dieu le remplisse. Le monastère est
notre maison non parce que vous y avez fui le monde mais parce
que vous avez la hardiesse de ne pas fuir Dieu. Osez habiter
les ténèbres et être chez vous dans la nuit, sans crainte.
Comme le poète anglais D. H. Lawrence l'a écrit : «Chose
effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant, certes,
mais combien plus effroyable leur échapper !».
Nous
sommes aussi parfois tentés de fuir nos frères et sours, d'échapper
au défi de construire une maison pleine d'amour où Dieu puisse
venir habiter. Surtout, nous pouvons être tentés de nous fuir
nous-mêmes. Dans le monastère, il n'y a nulle part où se cacher.
Là, nous apprenons, selon les mots de Catherine, à «habiter
la cellule de la connaissance de soi» (Dialogues 73), en nous
regardant en face sans crainte «dans le charitable miroir»
de Dieu, nous sachant aimés. À l'aise avec nous-mêmes, nous
le serons avec Dieu.
La
clôture doit être réglée par des normes claires mais si celles-ci
deviennent source de conflit et de division, elles mineront
l'objectif fondamental de la clôture, qui est de trouver une
demeure dans l'amour infini et la miséricorde infinie de Dieu.
Il est essentiel que la discussion sur la clôture soit menée
dans la charité et en vue d'une compréhension mutuelle. Si
cette discussion génère colère et intolérance, nous abattrons
la clôture plus sûrement que si les moniales «faisaient le
mur» tous les jours.