LETTRE APOSTOLIQUE
NOVO MILLENNIO INEUNTE
DU PAPE
JEAN-PAUL II
À L'ÉPISCOPAT
AU CLERGÉ ET AUX FIDÈLES
AU TERME DU GRAND JUBILE
DE L'AN 2000
(suite du document)
Le sacrement
de la Réconciliation
37. Je viens aussi
solliciter un courage pastoral renouvelé pour que la pédagogie
quotidienne des communautés chrétiennes sache proposer de
manière persuasive et efficace la pratique du sacrement
de la Réconciliation. En 1984, vous vous en souvenez,
je suis intervenu sur cette question par l'exhortation post-synodale
Reconciliatio et pænitentia, qui recueillait les fruits
de la réflexion d'une Assemblée du Synode des Évêques consacrée
à ce problème. J'invitais alors à réaliser tous les efforts
possibles pour faire face à la crise du « sens du péché »
que l'on constate dans la culture contemporaine,23
mais plus encore j'invitais à faire redécouvrir le Christ
comme mysterium pietatis, celui en qui Dieu nous montre
son cour compatissant et nous réconcilie pleinement avec lui.
C'est ce visage du Christ qu'il faut faire redécouvrir aussi
à travers le sacrement de la Pénitence, qui est pour un chrétien
« la voie ordinaire pour obtenir le pardon et la rémission
des péchés graves commis après le baptême ».24
Quand le Synode dont je viens de parler aborda ce problème,
tous avaient sous les yeux la crise du sacrement, surtout
dans certaines régions du monde. Les motifs qui étaient à
l'origine de cette crise n'ont pas disparu durant ce bref
intervalle de temps. Mais l'Année jubilaire, qui a été particulièrement
caractérisée par le recours à la Pénitence sacramentelle,
nous a délivré un message encourageant qu'il ne faut pas laisser
perdre: si beaucoup de fidèles, et parmi eux notamment de
nombreux jeunes, ont accédé avec fruit à ce sacrement, il
est probablement nécessaire que les Pasteurs s'arment d'une
confiance, d'une créativité et d'une persévérance plus grandes
pour le présenter et le remettre en valeur. Nous ne devons
pas démissionner, chers Frères dans le sacerdoce, face à des
crises temporaires! Les dons du Seigneur - et les sacrements
sont parmi les plus précieux d'entre eux - viennent de Celui
qui connaît bien le cour de l'homme, et il est le Seigneur
de l'histoire.
Le primat de
la grâce
38. Dans la programmation
qui nous attend, nous engager avec davantage de confiance
dans une pastorale qui donne toute sa place à la prière, personnelle
et communautaire, signifie respecter un principe essentiel
de la vision chrétienne de la vie: le primat de la grâce.
Il y a une tentation qui depuis toujours tend un piège à tout
chemin spirituel et à l'action pastorale elle-même: celle
de penser que les résultats dépendent de notre capacité de
faire et de programmer. Certes, Dieu nous demande une réelle
collaboration à sa grâce, et il nous invite donc à investir
toutes nos ressources d'intelligence et d'action dans notre
service de la cause du Royaume. Mais prenons garde d'oublier
que « sans le Christ nous ne pouvons rien faire » (cf. Jn
15,5).
La prière nous
fait vivre justement dans cette vérité. Elle nous rappelle
constamment le primat du Christ et, en rapport à lui, le primat
de la vie intérieure et de la sainteté. Quand ce principe
n'est pas respecté, faut-il s'étonner si les projets pastoraux
vont au devant de l'échec et laissent dans le cour un sentiment
décourageant de frustration? Nous faisons alors l'expérience
des disciples dans l'épisode évangélique de la pêche miraculeuse:
« Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre » (Lc
5,5). Tel est le moment de la foi, de la prière, du dialogue
avec Dieu, qui ouvre le cour au flot de la grâce et qui permet
à la parole du Christ de passer à travers nous avec toute
sa force: Duc in altum! Lors de cette pêche, il revint
à Pierre de dire les mots de la foi: « Sur ton ordre, je vais
jeter les filets » (ibid.). Permettez au Successeur
de Pierre, au début de ce millénaire, d'inviter toute l'Église
à cet acte de foi, qui s'exprime dans un engagement renouvelé
de prière.
L'écoute de
la Parole
39. Il n'y a pas
de doute que ce primat de la sainteté et de la prière n'est
concevable qu'à partir d'une écoute renouvelée de la parole
de Dieu. Depuis que le Concile Vatican II a souligné le
rôle prééminent de la parole de Dieu dans la vie de l'Église,
il est certain que de grands pas en avant ont été faits dans
l'écoute assidue et dans la lecture attentive de l'Écriture
Sainte. L'honneur qu'elle mérite lui est reconnu dans la prière
publique de l'Église. Les fidèles et les communautés y recourent
désormais dans une large mesure, et parmi les laïcs eux-mêmes,
nombreux sont ceux qui s'y consacrent avec l'aide précieuse
des études théologiques et bibliques. Et surtout il y a l'évangélisation
et la catéchèse qui prennent une nouvelle vigueur précisément
lorsqu'on est attentif à la parole de Dieu. Chers Frères et
Sours, il faut consolider et approfondir cette perspective,
en diffusant aussi le livre de la Bible dans les familles.
Il est nécessaire, en particulier, que l'écoute de la Parole
devienne une rencontre vitale, selon l'antique et toujours
actuelle tradition de la lectio divina permettant de
puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle,
qui oriente, qui façonne l'existence.
L'annonce de
la Parole
40. Nous nourrir
de la Parole, pour que nous soyons des « serviteurs de la
Parole » dans notre mission d'évangélisation, c'est assurément
une priorité pour l'Église au début du nouveau millénaire.
On doit considérer comme désormais dépassée, même dans les
pays d'ancienne évangélisation, la situation d'une « société
chrétienne », qui, en dépit des nombreuses faiblesses dont
l'humain est toujours marqué, se référait explicitement aux
valeurs évangéliques. Aujourd'hui, on doit affronter avec
courage une situation qui se fait toujours plus diversifiée
et plus prenante, dans le contexte de la mondialisation et
de la mosaïque nouvelle et changeante de peuples et de cultures
qui la caractérise. À maintes reprises, j'ai répété ces dernières
années l'appel à la nouvelle évangélisation. Je le
reprends maintenant, surtout pour montrer qu'il faut raviver
en nous l'élan des origines, en nous laissant pénétrer de
l'ardeur de la prédication apostolique qui a suivi la Pentecôte.
Nous devons revivre en nous le sentiment enflammé de Paul
qui s'exclamait: « Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile!
» (1 Co 9,16).
Cette passion
ne manquera pas de susciter dans l'Église un nouvel esprit
missionnaire, qui ne saurait être réservé à un groupe de «
spécialistes » mais qui devra engager la responsabilité de
tous les membres du peuple de Dieu. Celui qui a vraiment rencontré
le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l'annoncer.
Il faut un nouvel élan apostolique qui soit vécu comme un
engagement quotidien des communautés et des groupes chrétiens.
Cela se fera toutefois dans le respect dû au cheminement toujours
diversifié de chaque personne et dans l'attention à l'égard
des différentes cultures dans lesquelles le message chrétien
doit être introduit, de sorte que les valeurs spécifiques
de chaque peuple ne soient pas reniées, mais purifiées et
portées à leur plénitude.
Le christianisme
du troisième millénaire devra répondre toujours mieux à cette
exigence d'inculturation. Tout en restant pleinement
lui-même, dans l'absolue fidélité à l'annonce évangélique
et à la tradition ecclésiale, il revêtira aussi le visage
des innombrables cultures et des innombrables peuples où il
est accueilli et enraciné. Durant l'Année jubilaire, nous
nous sommes particulièrement réjouis de la beauté de ce visage
multiforme de l'Église. Ce n'est peut-être qu'un début, une
icône à peine ébauchée de l'avenir que l'Esprit de Dieu nous
prépare.
La proposition
du Christ doit être faite à tous avec confiance. On s'adressera
aux adultes, aux familles, aux jeunes, aux enfants, sans jamais
cacher les exigences les plus radicales du message évangélique,
mais en allant au-devant des exigences de chacun en ce qui
concerne la sensibilité et le langage, selon l'exemple de
Paul qui affirmait: « Je me suis fait tout à tous pour en
sauver à tout prix quelques-uns » (1 Co 9,22). En faisant
ces recommandations, je pense en particulier à la pastorale
de la jeunesse. Précisément en ce qui concerne les jeunes,
comme je l'ai rappelé plus haut, le Jubilé nous a offert un
témoignage de généreuse disponibilité. Nous devons savoir
valoriser cette réponse réconfortante, en investissant cet
enthousiasme comme un nouveau talent (cf. Mt 25,15)
que le Seigneur a mis entre nos mains pour que nous le fassions
fructifier.
41. Puissions-nous
être soutenus et orientés, dans cet esprit missionnaire confiant,
entreprenant et créatif, par l'exemple lumineux de nombreux
témoins de la foi que le Jubilé nous a fait évoquer! L'Église
a toujours trouvé dans ses martyrs une semence de vie. Sanguis
martyrum - semen christianorum:25 cette « loi
» célèbre énoncée par Tertullien s'est toujours avérée à l'épreuve
de l'histoire. N'en sera-t-il pas de même pour le siècle,
pour le millénaire, que nous commençons? Nous étions peut-être
trop habitués à penser aux martyrs d'une manière un peu lointaine,
comme s'il s'agissait d'une catégorie du passé, liée surtout
aux premiers siècles de l'ère chrétienne. La mémoire jubilaire
nous a ouvert un spectacle surprenant, nous montrant que notre
temps est particulièrement riche de témoins qui, d'une manière
ou d'une autre, ont su vivre l'Évangile dans des situations
d'hostilité et de persécution, souvent jusqu'à donner le témoignage
suprême du sang. En eux, la parole de Dieu, semée en bonne
terre, a produit le centuple (cf. Mt 13,3-23). Par
leur exemple, ils nous ont montré et comme « aplani » la route
de l'avenir. Il ne nous reste plus qu'à marcher sur leurs
traces, avec la grâce de Dieu.
IV
TÉMOINS DE L'AMOUR
42. « Ce qui montrera
à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour
que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).
Si nous avons vraiment contemplé le visage du Christ, chers
Frères et Sours, nos programmes pastoraux ne pourront pas
ne pas s'inspirer du « commandement nouveau » qu'il nous a
donné: « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les
uns les autres » (Jn 13,34).
C'est l'autre
grand domaine pour lequel il faudra manifester et programmer
un engagement résolu, au niveau de l'Église universelle et
des Églises particulières: celui de la communion (koinonia),
qui incarne et manifeste l'essence même du mystère de l'Église.
La communion est le fruit et la manifestation de l'amour qui,
jaillissant du cour du Père éternel, se déverse en nous par
l'Esprit que Jésus nous donne (cf. Rm 5,5), pour faire
de nous tous « un seul cour et une seule âme » (Ac 4,32).
C'est en réalisant cette communion d'amour que l'Église se
manifeste comme « sacrement », c'est-à-dire comme « le signe
et l'instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité
de tout le genre humain ».26
Les paroles du
Seigneur à ce sujet sont trop précises pour que l'on puisse
en réduire la portée. Beaucoup de choses, même dans le nouveau
siècle, seront nécessaires pour le cheminement historique
de l'Église; mais si la charité (l'agapè), fait défaut,
tout sera inutile. C'est l'Apôtre Paul lui-même qui le rappelle
dans l'hymne à la charité: nous aurions beau parler
les langues des hommes et des anges et avoir une foi « à déplacer
les montagnes », s'il nous manquait la charité, tout cela
serait « rien » (cf. 1 Co 13,2). La charité est vraiment
le « cour » de l'Église, comme l'avait bien pressenti sainte
Thérèse de Lisieux, que j'ai voulu proclamer Docteur de l'Église
justement comme experte en scientia amoris: « Je compris
que l'Église avait un cour, et que ce cour était brûlant d'amour.
Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Église
[...]. Je compris que l'Amour renfermait toutes les vocations,
que l'Amour était tout ».27
Une spiritualité
de communion
43. Faire de l'Église
la maison et l'école de la communion: tel est le grand
défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence,
si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre
aussi aux attentes profondes du monde.
Qu'est-ce que
cela signifie concrètement? Ici aussi le discours pourrait
se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur
de s'en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des
initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité
de la communion, en la faisant ressortir comme principe
éducatif partout où sont formés l'homme et le chrétien, où
sont éduqués les ministres de l'autel, les personnes consacrées,
les agents pastoraux, où se construisent les familles et les
communautés. Une spiritualité de la communion consiste avant
tout en un regard du cour porté sur le mystère de la Trinité
qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue
sur le visage des frères qui sont à nos côtés. Une spiritualité
de la communion, cela veut dire la capacité d'être attentif,
dans l'unité profonde du Corps mystique, à son frère dans
la foi, le considérant donc comme « l'un des nôtres », pour
savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner
ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une
amitié vraie et profonde. Une spiritualité de la communion
est aussi la capacité de voir surtout ce qu'il y a de positif
dans l'autre, pour l'accueillir et le valoriser comme un don
de Dieu: un « don pour moi », et pas seulement pour le frère
qui l'a directement reçu. Une spiritualité de la communion,
c'est enfin savoir « donner une place » à son frère, en portant
« les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,2) et en
repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous
tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme,
défiance, jalousies. Ne nous faisons pas d'illusions: sans
ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion
serviraient à bien peu de chose. Ils deviendraient des façades
sans âme, des masques de communion plus que ses expressions
et ses chemins de croissance.
44. Sur cette
base, le nouveau siècle devra nous voir engagés plus que jamais
à valoriser et à développer les domaines et les moyens qui,
selon les grandes orientations du Concile Vatican II, servent
à assurer et à garantir la communion. Comment ne pas penser,
avant tout, à ces services spécifiques de la communion
que sont le ministère pétrinien et, en étroite
relation avec lui, la collégialité épiscopale? Il s'agit
de réalités qui ont leur fondement et leur consistance dans
le dessein même du Christ sur l'Église,28 mais
qui, en raison de cela, ont continuellement besoin d'une vérification
qui en assure l'authentique inspiration évangélique.
On a fait beaucoup
aussi depuis le Concile Vatican II en ce qui concerne la réforme
de la Curie romaine, l'organisation des Synodes, le fonctionnement
des Conférences épiscopales. Mais il reste certainement beaucoup
à faire pour exprimer au mieux les potentialités de ces instruments
de la communion, particulièrement nécessaires aujourd'hui
où il est indispensable de répondre avec rapidité et efficacité
aux problèmes que l'Église doit affronter au milieu des changements
si rapides de notre temps.
45. Les lieux
de la communion doivent être entretenus et étendus jour après
jour, à tout niveau, dans le tissu de la vie de chaque Église.
La communion doit ici clairement apparaître dans les relations
entre les Évêques, les prêtres et les diacres, entre les Pasteurs
et le peuple de Dieu tout entier, entre le clergé et les religieux,
entre les associations et les mouvements ecclésiaux. Dans
ce but, les organismes de participation prévus par le droit
canonique, comme les Conseils presbytéraux et pastoraux, doivent
toujours être mieux mis en valeur. Ceux-ci, comme on le sait,
ne s'inspirent pas des critères de la démocratie parlementaire,
car ils agissent par voie consultative et non délibérative;29
toutefois, ils ne perdent pas leur signification ni leur importance
à cause de cela. En effet, la théologie et la spiritualité
de la communion inspirent une écoute réciproque et efficace
entre les Pasteurs et les fidèles, les tenant unis a priori
dans tout ce qui est essentiel, et les poussant, d'autre
part, même dans ce qui est discutable, à parvenir normalement
à une convergence en vue de choix réfléchis et partagés.
Dans ce but, il
faut faire nôtre la sagesse antique qui, sans porter aucun
préjudice au rôle d'autorité des Pasteurs, savait les encourager
à la plus grande écoute de tout le peuple de Dieu. Ce que
saint Benoît rappelle à l'Abbé du monastère, en l'invitant
à consulter aussi les plus jeunes, est significatif: « Souvent
le Seigneur inspire à un plus jeune un avis meilleur ».30
Et saint Paulin de Nole exhorte: « Soyons suspendus à la bouche
de tous les fidèles, car dans tous les fidèles souffle l'Esprit
de Dieu ».31
Si donc la sagesse
juridique, en posant des règles précises à la participation,
manifeste la structure hiérarchique de l'Église et repousse
les tentations d'arbitraire et de prétentions injustifiées,
la spiritualité de la communion donne une âme aux éléments
institutionnels en proposant la confiance et l'ouverture pour
répondre pleinement à la dignité et à la responsabilité de
chaque membre du peuple de Dieu.
La variété
des vocations
46. Cette perspective
de communion est étroitement liée à la capacité de la communauté
chrétienne de donner une place à tous les dons de l'Esprit.
L'unité de l'Église n'est pas uniformité, mais intégration
organique des légitimes diversités. C'est la réalité des nombreux
membres réunis en un seul corps, l'unique Corps du Christ
(cf. 1 Co 12,12). Il est donc nécessaire que l'Église
du troisième millénaire stimule tous les baptisés et les confirmés
à prendre conscience de leur responsabilité active dans la
vie ecclésiale. À côté du ministère ordonné, d'autres ministères,
institués ou simplement reconnus, peuvent fleurir au bénéfice
de toute la communauté, la soutenant dans ses multiples besoins:
de la catéchèse à l'animation liturgique, de l'éducation des
jeunes aux expressions les plus diverses de la charité.
À n'en pas douter,
il faut réaliser un généreux effort - surtout par la prière
insistante au Maître de la moisson (cf. Mt 9,38) -
pour la promotion des vocations au sacerdoce et des vocations
à une consécration spéciale. C'est là un problème de grande
importance pour la vie de l'Église dans toutes les parties
du monde. Et dans certains pays d'ancienne évangélisation,
il est devenu réellement dramatique en raison des mutations
du contexte social et du dessèchement religieux qui découle
du consumérisme et du sécularisme. Il est nécessaire et urgent
de mettre en ouvre une pastorale des vocations largement
diffusée, qui atteigne les paroisses, les lieux éducatifs,
les familles, suscitant une réflexion plus attentive sur les
valeurs essentielles de la vie, qui trouvent leur aboutissement
dans la réponse que chacun est invité à donner à l'appel de
Dieu, spécialement quand cet appel invite au don total de
soi et de ses énergies pour la cause du Royaume.
Dans ce contexte,
toutes les autres vocations, enracinées en définitive dans
la richesse de la vie nouvelle reçue dans le sacrement du
Baptême, prennent aussi leur propre relief. En particulier,
il faudra découvrir toujours mieux la vocation qui est
propre aux laïcs, appelés comme tels à « chercher le Royaume
de Dieu en gérant les affaires temporelles et en les ordonnant
selon Dieu »,32 et aussi à assumer « leur part
de la mission [...] dans l'Église et dans le monde [...] par
leurs activités en vue d'assurer l'évangélisation et la sanctification
des hommes ».33
Dans cette même
ligne, le devoir de promouvoir les divers types d'association
revêt une grande importance pour la communion, que ce
soient les formes plus traditionnelles ou celles plus nouvelles
des mouvements ecclésiaux; ces formes continuent à donner
à l'Église une vivacité qui est un don de Dieu et qui constitue
un authentique « printemps de l'Esprit ». Il faut bien sûr
que les associations et les mouvements, aussi bien dans l'Église
universelle que dans les Églises particulières, ouvrent dans
en pleine harmonie ecclésiale et en obéissance aux directives
émanant de l'autorité des Pasteurs. Mais l'avertissement de
l'Apôtre, exigeant et péremptoire, s'adresse aussi à tous:
« N'éteignez pas l'Esprit, ne repoussez pas les prophètes,
mais discernez la valeur de toute chose. Ce qui est bien,
gardez-le » (1 Th 5,19-21).
47. Une attention
spéciale doit être portée à la pastorale de la famille,
d'autant plus nécessaire dans un moment historique comme le
nôtre, où l'on enregistre une crise diffuse et radicale de
cette institution fondamentale. Dans la vision chrétienne
du mariage, la relation entre un homme et une femme - relation
réciproque et totale, unique et indissoluble - répond au dessein
originel de Dieu, qui s'est obscurci dans l'histoire par la
« dureté du cour », mais que le Christ est venu restaurer
dans sa splendeur originelle, en révélant ce que Dieu a voulu
depuis « le commencement » (Mt 19,8). Dans le mariage,
élevé à la dignité de sacrement, est aussi exprimé le « grand
mystère » de l'amour sponsal du Christ pour son Église (cf.
Ep 5,32).
Sur ce point,
l'Église ne peut céder aux pressions d'une certaine culture,
même si celle-ci est répandue et parfois militante. Il faut
plutôt faire en sorte que, par une éducation évangélique toujours
plus complète, les familles chrétiennes donnent un exemple
convaincant de la possibilité d'un mariage vécu de manière
pleinement conforme au dessein de Dieu et aux vraies exigences
de la personne humaine: de la personne des conjoints et surtout
de celle, plus fragile, des enfants. Les familles elles-mêmes
doivent être toujours plus conscientes de l'attention due
à leurs enfants et se faire les sujets actifs d'une présence
ecclésiale et sociale efficace pour la sauvegarde de leurs
droits.
L'engagement
ocuménique
48. Et que dire
de l'urgence de promouvoir la communion dans le domaine délicat
de l'engagement ocuménique? Malheureusement, le triste
héritage du passé nous suit encore au-delà du seuil du nouveau
millénaire. La célébration jubilaire a enregistré quelques
signaux réellement prophétiques et émouvants, mais un long
chemin reste encore à parcourir.
En réalité, parce
qu'il nous a permis de fixer notre regard sur le Christ, le
grand Jubilé nous a fait prendre une conscience plus vive
de l'Église comme mystère d'unité. « Je crois en l'Église
une »: ce que nous exprimons dans la profession de foi a son
fondement ultime dans le Christ, en qui l'Église n'est pas
divisée (cf. 1 Co 1,11-13). Étant son Corps, dans
l'unité qui vient du don de l'Esprit, elle est indivisible.
La réalité des divisions se déploie sur le terrain de l'histoire,
dans les relations entre les fils de l'Église; c'est une conséquence
de la fragilité humaine dans la façon d'accueillir le don
qui provient continuellement du Christ-Tête dans son Corps
mystique. La prière de Jésus au Cénacle - « Que tous, ils
soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi »
(Jn 17,21) - est en même temps révélation et
invocation. Elle nous révèle l'unité du Christ avec
son Père, qui est la source de l'unité de l'Église et le don
permanent qu'elle recevra mystérieusement en lui jusqu'à la
fin des temps. Cette unité, qui ne manque pas de se réaliser
concrètement dans l'Église catholique, malgré les limites
propres à l'humain, agit aussi à des degrés divers dans les
nombreux éléments de sanctification et de vérité qui se trouvent
au sein des autres Églises et Communautés ecclésiales; ces
éléments, en tant que dons propres de l'Église du Christ,
les poussent sans cesse vers sa pleine unité.34
La prière du Christ
nous rappelle qu'il est nécessaire d'accueillir ce don et
de le développer de manière toujours plus profonde. L'invocation
« ut unum sint » est à la fois un impératif qui nous
oblige, une force qui nous soutient, un reproche salutaire
face à nos paresses et à nos étroitesses de cour. C'est sur
la prière de Jésus, et non sur nos capacités, que s'appuie
notre confiance de pouvoir atteindre aussi dans l'histoire
la communion pleine et visible de tous les chrétiens.
Dans cette perspective
d'un chemin post-jubilaire renouvelé, je me tourne avec une
grande espérance vers les Églises de l'Orient, souhaitant
que l'échange de dons qui a enrichi l'Église du premier millénaire
reprenne en plénitude. Puisse le souvenir du temps où l'Église
respirait avec « deux poumons » pousser les chrétiens d'Orient
et d'Occident à marcher ensemble, dans l'unité de la foi et
dans le respect des légitimes diversités, en s'accueillant
et en se soutenant mutuellement comme membres de l'unique
Corps du Christ.
C'est avec un
engagement analogue que doit être entretenu le dialogue ocuménique
avec les frères et les sours de la Communion anglicane et
des Communautés ecclésiales nées de la Réforme. La
confrontation théologique sur des points essentiels de la
foi et de la morale chrétienne, la collaboration dans la charité
et surtout le grand ocuménisme de la sainteté, ne pourront
pas à l'avenir, avec l'aide de Dieu, ne pas produire leurs
fruits. Poursuivons donc avec confiance notre route, aspirant
au moment où, avec tous les disciples du Christ, sans exception,
nous pourrons chanter ensemble à pleine voix: « Oui, il est
bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble » (Ps
133[132],1).
Le pari de
la charité
49. À partir de
la communion intra-ecclésiale, la charité s'ouvre par nature
au service universel, nous lançant dans l'engagement d'un
amour actif et concret envers tout être humain. C'est
un domaine qui qualifie de manière tout aussi décisive la
vie chrétienne, le style ecclésial et les programmes pastoraux.
Le siècle et le millénaire qui commencent devront encore voir,
et il est même souhaitable qu'ils le voient avec une plus
grande force, à quel degré de dévouement peut parvenir la
charité envers les plus pauvres. Si nous sommes vraiment repartis
de la contemplation du Christ, nous devrons savoir le découvrir
surtout dans le visage de ceux auxquels il a voulu lui-même
s'identifier: « J'avais faim, et vous m'avez donné à manger;
j'avais soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger,
et vous m'avez accueilli; j'étais nu, et vous m'avez habillé;
j'étais malade et vous m'avez visité; j'étais en prison, et
vous êtes venus jusqu'à moi » (Mt 25,35-36). Cette
page n'est pas une simple invitation à la charité; c'est une
page de christologie qui projette un rayon de lumière sur
le mystère du Christ. C'est sur cette page, tout autant que
sur la question de son orthodoxie, que l'Église mesure sa
fidélité d'Épouse du Christ.
On ne doit certes
pas oublier que personne ne peut être exclu de notre amour,
à partir du moment où, « par son incarnation, le Fils de Dieu
s'est en quelque sorte uni à tout homme ».35 Mais
en en restant aux paroles non équivoques de l'Évangile, dans
la personne des pauvres il y a une présence spéciale du Fils
de Dieu qui impose à l'Église une option préférentielle pour
eux. Par une telle option, on témoigne du style de l'amour
de Dieu, de sa providence, de sa miséricorde, et d'une certaine
manière on sème encore dans l'histoire les semences du Règne
de Dieu que Jésus lui-même y a déposées au cours de sa vie
terrestre en allant à la rencontre de ceux qui recouraient
à lui pour tous leurs besoins spirituels et matériels.
50. En effet,
à notre époque, nombreux sont les besoins qui interpellent
la sensibilité chrétienne. Notre monde entre dans le nouveau
millénaire chargé des contradictions d'une croissance économique,
culturelle, technologique, qui offre de grandes possibilités
à quelques privilégiés, laissant des millions et des millions
de personnes non seulement en marge du progrès, mais aux prises
avec des conditions de vie bien inférieures au minimum qui
leur est dû en raison de leur dignité humaine. Est-il possible
que dans notre temps il y ait encore des personnes qui meurent
de faim, qui restent condamnées à l'analphabétisme, qui manquent
des soins médicaux les plus élémentaires, qui n'aient pas
de maison où s'abriter?
Le tableau de
la pauvreté peut être étendu indéfiniment, si nous ajoutons
les nouvelles pauvretés aux anciennes, nouvelles pauvretés
que l'on rencontre souvent dans des secteurs et des catégories
non dépourvus de ressources économiques, mais exposés à la
désespérance du non-sens, au piège de la drogue, à la solitude
du grand âge ou de la maladie, à la mise à l'écart ou à la
discrimination sociale. Les chrétiens qui regardent ce tableau
doivent apprendre à faire un acte de foi dans le Christ et
à déchiffrer l'appel qu'il lance à partir de ce monde de la
pauvreté. Il s'agit de poursuivre une tradition de charité
qui a déjà revêtu de multiples expressions au cours des deux
millénaires passés, mais qui aujourd'hui requiert sans doute
encore une plus grande inventivité. C'est l'heure d'une nouvelle
« imagination de la charité », qui se déploierait non seulement
à travers les secours prodigués avec efficacité, mais aussi
dans la capacité de se faire proche, d'être solidaire de ceux
qui souffrent, de manière que le geste d'aide soit ressenti
non comme une aumône humiliante, mais comme un partage fraternel.
Pour cela, nous
devons faire en sorte que, dans toutes les communautés chrétiennes,
les pauvres se sentent « chez eux ». Ce style ne serait-il
pas la présentation la plus grande et la plus efficace de
la bonne nouvelle du Royaume? Sans cette forme d'évangélisation,
accomplie au moyen de la charité et du témoignage de la pauvreté
chrétienne, l'annonce de l'Évangile, qui demeure la première
des charités, risque d'être incomprise ou de se noyer dans
un flot de paroles auquel la société actuelle de la communication
nous expose quotidiennement. La charité des ouvres donne
une force incomparable à la charité des mots.
Les défis actuels
51. Par ailleurs,
comment nous tenir à l'écart des perspectives d'un désastre
écologique, qui fait que de larges zones de la planète
deviennent inhospitalières et hostiles à l'homme? Ou devant
les problèmes de la paix, souvent menacée, avec la
hantise de guerres catastrophiques? Ou devant le mépris
des droits humains fondamentaux de tant de personnes,
spécialement des enfants? Nombreuses sont les urgences auxquelles
l'esprit chrétien ne peut rester insensible.
Un engagement
particulier doit concerner certains aspects de la radicalité
évangélique, qui sont souvent les moins compris, au point
de rendre impopulaire l'intervention de l'Église, mais qui
ne sauraient pour autant être absents des rendez-vous ecclésiaux
de la charité. Je veux parler ici du devoir de s'engager pour
le respect de la vie de tout être humain depuis sa
conception jusqu'à sa fin naturelle. De même, le service de
l'homme nous impose de crier, à temps et à contretemps, que
ceux qui tirent profit des nouvelles potentialités de la
science, spécialement dans le domaine des biotechnologies,
ne peuvent jamais se dispenser de respecter les exigences
fondamentales de l'éthique, alors qu'ils font parfois appel
à une solidarité discutable qui finit par créer des discriminations
entre vie et vie, au mépris de la dignité propre à tout être
humain.
Pour que le témoignage
chrétien soit efficace, spécialement dans ces domaines délicats
et controversés, il est important de faire un gros effort
pour expliquer, de manière appropriée, les motifs de la position
de l'Église, en soulignant surtout qu'il ne s'agit pas d'imposer
aux non-croyants une perspective de foi, mais d'interpréter
et de défendre les valeurs fondées sur la nature même de l'être
humain. La charité se fera alors nécessairement service de
la culture, de la politique, de l'économie, de la famille,
pour que partout soient respectés les principes fondamentaux
dont dépendent les destinées de l'être humain et l'avenir
de la civilisation.
52. Il est clair
que tout cela devra être réalisé selon un style spécifiquement
chrétien: ce sont surtout les laïcs qui seront présents
dans ces tâches, afin de réaliser leur vocation propre, sans
jamais céder à la tentation de réduire les communautés chrétiennes
à des services sociaux. En particulier, les relations avec
la société civile devront être réalisées de manière à respecter
l'autonomie et les compétences de cette dernière, selon les
enseignements proposés par la doctrine sociale de l'Église.
On connaît les
efforts accomplis par le Magistère ecclésial, surtout au cours
du vingtième siècle, pour lire les réalités sociales à la
lumière de l'Évangile et pour offrir, de manière toujours
plus précise et plus organique, leur contribution à la solution
de la question sociale, devenue désormais une question planétaire.
Ce versant éthique
et social constitue une dimension absolument nécessaire du
témoignage chrétien: on doit repousser toute tentation d'une
spiritualité intimiste et individualiste, qui s'harmoniserait
mal avec les exigences de la charité, pas plus qu'avec la
« logique » de l'Incarnation et, en définitive, avec la tension
eschatologique du christianisme. Si cette dernière nous rend
conscients du caractère relatif de l'histoire, cela ne conduit
en aucune manière à nous désengager du devoir de construire
cette histoire. À ce propos, l'enseignement du Concile Vatican
II demeure plus que jamais actuel: « Par le message chrétien,
les hommes ne sont pas détournés de la construction du monde
et ne sont pas poussés à négliger le bien de leurs semblables,
mais bien plutôt ils sont liés de façon plus étroite par le
devoir d'ouvrer dans ce sens ».36
Un signe concret
53. Pour donner
un signe de cette orientation de la charité et de la promotion
humaine, qui s'enracinent dans les exigences profondes de
l'Évangile, j'ai voulu que l'Année jubilaire elle-même, parmi
les nombreux fruits de charité qu'elle a déjà produits au
cours de son déroulement - je pense en particulier à l'aide
offerte à de nombreux frères plus pauvres pour leur permettre
de prendre part au Jubilé -, laisse aussi une ouvre qui
constituerait en quelque sorte le fruit et le sceau de
la charité jubilaire. Beaucoup de pèlerins ont en effet,
de différentes manières, versé leur offrande et, avec eux,
de nombreux acteurs économiques ont aussi offert des soutiens
généreux, qui ont servi à assurer une réalisation convenable
de l'événement jubilaire. Une fois soldés les comptes des
dépenses auxquelles il a fallu faire face au cours de l'année,
l'argent que l'on aura pu épargner devra être destiné à des
fins caritatives. Il est en effet important que soit éloigné
d'un événement religieux aussi significatif toute apparence
de spéculation économique. Tout ce qui sera en surplus servira
à refaire aussi en cette circonstance l'expérience vécue tant
d'autres fois au cours de l'histoire depuis que, aux débuts
de l'Église, la communauté de Jérusalem offrit aux non-chrétiens
le spectacle émouvant d'un échange spontané de dons, jusqu'à
la communion des biens, en faveur des plus pauvres (cf. Ac
2,44-45).
L'ouvre qui sera
réalisée sera seulement un petit ruisseau, mais il rejoindra
le grand fleuve de la charité chrétienne qui traverse l'histoire.
Ruisseau petit mais significatif: le Jubilé a poussé le monde
à regarder vers Rome, vers l'Église « qui préside à la charité
»,37 et à apporter à Pierre son offrande. Aujourd'hui,
la charité qui s'est manifestée au centre de la catholicité
se retourne en quelque sorte vers le monde, à travers ce signe
qui veut demeurer comme le fruit et le souvenir vivant de
la communion dont on a fait l'expérience à l'occasion du Jubilé.
Dialogue et
mission
54. Un nouveau
siècle, un nouveau millénaire, s'ouvrent dans la lumière du
Christ. Mais tous ne voient pas cette lumière. Nous avons
la mission admirable et exigeante d'en être « le reflet ».
C'est le mysterium lunæ si cher à la contemplation
des Pères qui, par cette image, voulaient montrer la dépendance
de l'Église par rapport au Christ, Soleil dont elle reflète
la lumière.38 C'était une manière d'exprimer ce
que le Christ dit de lui-même en se présentant comme « la
lumière du monde » (Jn 8,12) et en demandant à ses
disciples d'être à leur tour « la lumière du monde » (Mt
5,14).
C'est là une mission
qui nous fait frémir quand nous voyons la faiblesse qui si
souvent nous rend opaques et remplis d'ombres? Mais cette
mission est possible si, nous exposant à la lumière du Christ,
nous savons nous ouvrir à la grâce qui fait de nous des hommes
nouveaux.
55. C'est dans
cette perspective que se pose aussi le grand défi du dialogue
interreligieux, que nous devrons encore affronter au cours
du nouveau siècle, dans la ligne indiquée par le Concile Vatican
II.39 Au cours des années préparatoires au grand
Jubilé, l'Église a essayé, notamment à travers des rencontres
de portée hautement symbolique, d'établir une relation
d'ouverture et de dialogue avec des responsables d'autres
religions. Ce dialogue doit se poursuivre. Dans un contexte
de pluralisme culturel et religieux plus marqué, tel qu'il
est prévisible dans la société du nouveau millénaire, un tel
dialogue est important pour assurer aussi les conditions de
la paix et éloigner le spectre épouvantable des guerres de
religion qui ont ensanglanté tant de périodes de l'histoire
humaine. Le nom du Dieu unique doit devenir toujours plus
ce qu'il est, un nom de paix et un impératif de paix.
56. Mais le dialogue
ne peut être fondé sur l'indifférentisme religieux, et nous
avons le devoir, nous chrétiens, de le développer en offrant
le témoignage plénier de l'espérance qui est en nous (cf.
1 P 3,15). Nous ne devons pas craindre que puisse être
lésée l'identité de l'autre par ce qui est en fait l'annonce
joyeuse d'un don offert à tous et qui doit être proposé
à tous dans le plus grand respect de la liberté de chacun:
le don de la révélation du Dieu-Amour qui « a tant aimé le
monde qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3,16). Tout
cela, comme la Déclaration Dominus Iesus l'a aussi
souligné récemment, ne peut faire l'objet d'une sorte de négociation
dialogique, comme s'il s'agissait pour nous d'une simple opinion,
alors que c'est pour nous une grâce qui nous remplit de joie,
c'est une nouvelle que nous avons le devoir d'annoncer.
L'Église ne peut
donc se soustraire à l'activité missionnaire envers les peuples,
et il n'en demeure pas moins que la tâche prioritaire de la
missio ad gentes est d'annoncer que c'est dans le Christ,
« le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), que les
hommes trouvent le salut. Le dialogue interreligieux « ne
peut pas simplement remplacer l'annonce, mais reste orienté
vers l'annonce ».40 D'autre part, le devoir missionnaire
ne nous empêche pas d'entrer dans le dialogue avec un cour
profondément ouvert à l'écoute. Nous savons en effet que,
face au mystère de la grâce infiniment riche de dimensions
et d'implications pour la vie et l'histoire de l'homme, l'Église
elle-même ne finira jamais d'approfondir sa recherche, en
s'appuyant sur l'assistance du Paraclet, l'Esprit de vérité
(cf. Jn 14,17), qui doit précisément la conduire à
la « plénitude de la vérité » (Jn 16,13).
Ce principe est
à la base non seulement de l'inépuisable approfondissement
théologique de la vérité chrétienne, mais aussi du dialogue
chrétien avec les philosophies, les cultures, les religions.
Souvent, l'Esprit de Dieu, qui « souffle où il veut » (Jn
3,8), suscite dans l'expérience humaine universelle, en
dépit des nombreuses contradictions de cette dernière, des
signes de sa présence, qui aident les disciples mêmes du Christ
à comprendre plus profondément le message dont ils sont porteurs.
N'est-ce pas dans cette attitude d'ouverture humble et confiante
que le Concile Vatican II s'est attaché à « lire les signes
des temps »?41 Tout en se livrant soigneusement
à un discernement attentif pour recueillir les « signes véritables
de la présence ou du dessein de Dieu »,42 l'Église
reconnaît que, non seulement elle a donné, mais qu'elle a
aussi « reçu de l'histoire et de l'évolution du genre humain
».43 Le Concile a aussi invité à adopter à l'égard
des autres religions cette attitude d'ouverture et en même
temps de discernement attentif. Il nous revient de marcher
fidèlement dans la ligne de cet enseignement.
Dans la lumière
du Concile
57. Chers frères
et sours, quelles richesses le Concile Vatican II ne nous
a-t-il pas données dans ses orientations! C'est pourquoi,
en préparation au grand Jubilé, j'avais demandé que l'Église
s'interroge sur la réception du Concile.44
Cela a-t-il été fait? Le Congrès qui a eu lieu au Vatican
a été un moment de cette réflexion, et je souhaite qu'il en
ait été de même, d'une manière ou d'une autre, dans toutes
les Églises particulières. À mesure que passent les années,
ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat.
Il est nécessaire qu'ils soient lus de manière appropriée,
qu'ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés
et normatifs du Magistère, à l'intérieur de la Tradition de
l'Église. Alors que le Jubilé est achevé, je sens plus que
jamais le devoir d'indiquer le Concile comme la grande
grâce dont l'Église a bénéficié au vingtième siècle: il
nous offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin
du siècle qui commence.
CONCLUSION
DUC IN ALTUM!
58. Allons de
l'avant dans l'espérance! Un nouveau millénaire s'ouvre devant
l'Église comme un vaste océan dans lequel s'aventurer, comptant
sur le soutien du Christ. Le Fils de Dieu, qui s'est incarné
il y a deux mille ans par amour pour les hommes, accomplit
son ouvre encore aujourd'hui: nous devons avoir un regard
pénétrant pour la voir, et surtout nous devons avoir le cour
large pour en devenir nous-mêmes les artisans. N'est-ce pas
pour reprendre contact avec cette source vive de notre espérance
que nous avons célébré l'Année jubilaire? Maintenant le Christ,
contemplé et aimé, nous invite une nouvelle fois à nous mettre
en marche: « Allez donc, de toutes les nations faites des
disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint
Esprit » (Mt 28,19). Ce commandement missionnaire nous
introduit dans le troisième millénaire et en même temps nous
appelle au même enthousiasme que celui qui a caractérisé les
chrétiens de la première heure: nous pouvons compter sur la
force de l'Esprit lui-même, qui a été répandu à la Pentecôte
et qui nous pousse aujourd'hui à reprendre la route, soutenus
par l'espérance « qui ne déçoit pas » (Rm 5,5).
Au début de ce
nouveau siècle, notre marche doit être plus alerte en parcourant
à nouveau les routes du monde. Les routes sur lesquelles marche
chacun de nous, chacune de nos Églises, sont nombreuses, mais
il n'y a pas de distance entre ceux qui sont étroitement unis
dans l'unique communion, la communion qui chaque jour se nourrit
à la table du Pain eucharistique et de la Parole de Vie. Chaque
dimanche est un peu comme un rendez-vous au Cénacle que le
Christ ressuscité nous redonne, là où, le soir du « premier
jour de la semaine » (Jn 20,19), il se présenta devant
les siens pour « souffler » sur eux le don vivifiant de l'Esprit
et les lancer dans la grande aventure de l'évangélisation.
La Vierge très
sainte nous accompagne sur ce chemin. C'est à elle qu'il y
a quelques mois, à Rome, avec de nombreux Évêques venus du
monde entier, j'ai confié le troisième millénaire. Bien des
fois, au cours des années passées, je l'ai présentée et je
l'ai invoquée comme l'« Étoile de la nouvelle évangélisation
». Je la présente encore comme aurore lumineuse et guide sûre
pour notre chemin. Me faisant l'écho de la voix même de Jésus
(cf. Jn 19,26), je lui redis: « Femme, voici tes enfants
», et je lui présente l'affection filiale de toute l'Église.
59. Chers Frères
et Sours! Le symbole de la Porte sainte se ferme derrière
nous, mais c'est pour laisser plus que jamais grande ouverte
la porte vivante qu'est le Christ. Après l'enthousiasme du
Jubilé, nous ne retrouvons pas la grisaille du quotidien.
Au contraire, si notre pèlerinage a été authentique, il nous
a comme dérouillé les jambes pour le chemin qui nous attend.
Il nous faut imiter l'élan de l'Apôtre Paul: « Je vais droit
de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but,
en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans
le Christ Jésus » (Ph 3,13-14). Et nous devons aussi
imiter la contemplation de Marie qui, après le pèlerinage
vers la ville sainte de Jérusalem, s'en retournait à la maison
de Nazareth en gardant fidèlement dans son cour le mystère
de son Fils (cf. Lc 2,51).
Puisse Jésus ressuscité,
lui qui fait route avec nous comme avec les disciples d'Emmaüs,
se laissant reconnaître « à la fraction du pain » (Lc 24,
35), nous trouver vigilants et prêts à reconnaître son visage
pour courir vers nos frères et leur communiquer la grande
nouvelle: « Nous avons vu le Seigneur! » (Jn 20,25).
C'est là le fruit
tant désiré du Jubilé de l'An 2000, Jubilé qui a vivement
remis sous nos yeux le mystère de Jésus de Nazareth, Fils
de Dieu et Rédempteur de l'homme.
Au moment où ce
Jubilé se conclut pour nous ouvrir à un avenir d'espérance,
que s'élèvent vers le Père, par le Christ, dans l'Esprit Saint,
la louange et l'action de grâce de toute l'Église!
Avec ce souhait,
j'envoie à tous, du fond du cour, ma Bénédiction.
Du Vatican,
le 6 janvier 2001, solennité de l'Épiphanie du Seigneur, en
la vingt-troisième année de mon pontificat.
(1) Conc. ocum.
Vat. II, Décret sur la charge pastorale des évêques dans l'Église
Christus Dominus, n. 11.
(2) Bulle Incarnationis
mysterium (29 novembre 1998), n. 3: AAS 91 (1999),
p. 132; La Documentation catholique 95 (1998), p. 1052.
(3) Ibid.,
n. 4: l.c., p. 133; La Documentation catholique,
l.c., p. 1053.
(4) Conc. ocum.
Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n.
8.
(5) La Cité
de Dieu, XVIII, 51, 2: PL 41, 614; cf. Conc. ocum.
Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n.
8.
(6) Cf. Jean-Paul
II, Lettre apost. Tertio millennio adveniente (10 novembre
1994), n. 55: AAS 87 (1995), p. 38; La Documentation
catholique 91 (1994), p. 1031.
(7) Cf. Conc.
ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium,
n. 1.
(8) « Ignoratio
enim Scripturarum ignoratio Christi est »: Comm. in Is.,
Prol.: PL 24, 17.
(9) Cf. Conc.
ocum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei
Verbum, n. 19.
(10) « À la suite
des saints Pères, nous enseignons donc tous unanimement à
confesser un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ,
le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même
vraiment Dieu et vraiment homme [...]. Un seul et même Christ
Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux
natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans
séparation. [...] Il n'est ni partagé ni divisé en deux personnes,
mais il est un seul et même Fils unique, Dieu Verbe, Seigneur
Jésus Christ »: Conc. ocum. de Chalcédoine, DS 301-302;
La Foi catholique, n. 313.
(11) Conc. ocum.
Vat. II, Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps
Gaudium et spes, n. 22.
(12) Saint Athanase
observe à ce propos: « L'homme n'aurait pas pu être divinisé
tout en restant uni à une créature si le Christ n'avait pas
été vrai Dieu », Discours II contre les Ariens 70:
PG 26, 425B-426G.
(13) N. 78.
(14) Derniers
entretiens. Le carnet jaune, 6 juillet 1897: Êuvres
complètes, Paris 1996, p. 1025.
(15) S. Cyprien,
De Orat. Dom. 23: PL 4, 553; cf. Lumen gentium,
n. 4.
(16) Conc. ocum.
Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n.
40.
(17) Cf. Conc.
ocum. Vat. II, Const. sur la sainte Liturgie Sacrosanctum
Concilium, n. 10.
(18) Cf. Congr.
pour la Doctrine de la Foi, Lettre sur quelques aspects de
la méditation chrétienne Orationis formas (15 octobre
1989): AAS 82 (1990), pp. 362-379; La Documentation
catholique 87 (1990), pp. 16-23.
(19) Conc. ocum.
Vat. II, Const. sur la sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium,
n. 10.
(20) Jean-Paul
II, Lettre apostolique Dies Domini (31 mai 1998), n.
19: AAS 90 (1998), p. 724; La Documentation catholique
95 (1998), p. 663.
(21) Ibid.,
n. 2: l.c., p. 714; La Documentation catholique,
l.c., p. 658.
(22) Cf. ibid.,
n. 35: l.c., p. 734; La Documentation catholique,
l.c., p. 667.
(23) N. 18: AAS
77 (1985), p. 224; La Documentation catholique 82
(1985), p. 12.
(24) Ibid.,
n. 31: l.c., p. 258; La Documentation catholique,
l.c., p. 22.
(25) Tertullien,
Apologie, 50, 13: PL 1, 534.
(26) Conc. ocum.
Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n.
1.
(27) Ms B, 3vo:
Thérèse de Lisieux, Êuvres complètes, Paris 1996, p.
226.
(28) Cf. Conc.
ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium,
chap. III.
(29) Cf. Congr.
pour le Clergé et autres, Instruction interdicastérielle sur
quelques questions concernant la collaboration des fidèles
laïcs au ministère des prêtres Ecclesiæ de mysterio (15
août 1997): AAS 89 (1997), pp. 852-877, spécialement
art. 5: « Les organismes de collaboration dans l'Église particulière
»; La Documentation catholique, 94 (1997), pp. 1009-1020.
(30) Règle III,
3: « Ideo autem omnes ad consilium vocari diximus, quia
sæpe iuniori Dominus revelat quod melius est ».
(31) « De omnium
fidelium ore pendeamus, quia in omnem fidelem Spiritus Dei
spirat »: Lettre 23, 36 à Sulpice Sévère: CSEL
29, 193.
(32) Conc. ocum.
Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n.
31.
(33) Conc. ocum.
Vat. II, Décret sur l'apostolat des laïcs Apostolicam actuositatem,
n. 2.
(34) Cf. Conc.
ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium,
n. 8.
(35) Conc. ocum.
Vat. II, Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps
Gaudium et spes, n. 22.
(36) Const. past.
sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes,
n. 34.
(37) S. Ignace
d'Antioche, Lettre aux Romains, Intr., éd. Funk, I,
252.
(38) Ainsi par
exemple S. Augustin: « Luna intelligitur Ecclesia, quod
suum lumen non habeat, sed ab Unigenito Dei Filio, qui multis
locis in Sanctis Scripturis allegorice sol appellatus est
»: Enarr. in Ps. 10, 3: CCL 38, 42.
(39) Cf. Déclaration
sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes
Nostra ætate.
(40) Congr. pour
l'Évangélisation des Peuples et Conseil pontifical pour le
Dialogue interreligieux, Instruction sur l'annonce de l'Évangile
et le dialogue interreligieux Dialogue et annonce (19
mai 1991), n. 82: AAS 84 (1992), p. 444; La Documentation
catholique 88 (1991), p. 888.
(41) Const. past.
sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes,
n. 4.
(42) Ibid.,
n. 11.
(43) Ibid.,
n. 44.
(44) Cf. Lettre
apost. Tertio millennio adveniente (10 novembre 1994),
n. 36: AAS 87 (1995), p. 28; La Documentation catholique
92 (1995), p. 1026.