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De Rome et d'ailleurs, les textes qui font l'actualité.

Responsable du dossier : Yves Bériault, o.p.

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LETTRE APOSTOLIQUE
NOVO MILLENNIO INEUNTE
DU PAPE
JEAN-PAUL II
À L'ÉPISCOPAT
AU CLERGÉ ET AUX FIDÈLES
AU TERME DU GRAND JUBILE
DE L'AN 2000

(suite du document) 

Le sacrement de la Réconciliation

37. Je viens aussi solliciter un courage pastoral renouvelé pour que la pédagogie quotidienne des communautés chrétiennes sache proposer de manière persuasive et efficace la pratique du sacrement de la Réconciliation. En 1984, vous vous en souvenez, je suis intervenu sur cette question par l'exhortation post-synodale Reconciliatio et pænitentia, qui recueillait les fruits de la réflexion d'une Assemblée du Synode des Évêques consacrée à ce problème. J'invitais alors à réaliser tous les efforts possibles pour faire face à la crise du « sens du péché » que l'on constate dans la culture contemporaine,23 mais plus encore j'invitais à faire redécouvrir le Christ comme mysterium pietatis, celui en qui Dieu nous montre son cour compatissant et nous réconcilie pleinement avec lui. C'est ce visage du Christ qu'il faut faire redécouvrir aussi à travers le sacrement de la Pénitence, qui est pour un chrétien « la voie ordinaire pour obtenir le pardon et la rémission des péchés graves commis après le baptême ».24 Quand le Synode dont je viens de parler aborda ce problème, tous avaient sous les yeux la crise du sacrement, surtout dans certaines régions du monde. Les motifs qui étaient à l'origine de cette crise n'ont pas disparu durant ce bref intervalle de temps. Mais l'Année jubilaire, qui a été particulièrement caractérisée par le recours à la Pénitence sacramentelle, nous a délivré un message encourageant qu'il ne faut pas laisser perdre: si beaucoup de fidèles, et parmi eux notamment de nombreux jeunes, ont accédé avec fruit à ce sacrement, il est probablement nécessaire que les Pasteurs s'arment d'une confiance, d'une créativité et d'une persévérance plus grandes pour le présenter et le remettre en valeur. Nous ne devons pas démissionner, chers Frères dans le sacerdoce, face à des crises temporaires! Les dons du Seigneur - et les sacrements sont parmi les plus précieux d'entre eux - viennent de Celui qui connaît bien le cour de l'homme, et il est le Seigneur de l'histoire.

Le primat de la grâce

38. Dans la programmation qui nous attend, nous engager avec davantage de confiance dans une pastorale qui donne toute sa place à la prière, personnelle et communautaire, signifie respecter un principe essentiel de la vision chrétienne de la vie: le primat de la grâce. Il y a une tentation qui depuis toujours tend un piège à tout chemin spirituel et à l'action pastorale elle-même: celle de penser que les résultats dépendent de notre capacité de faire et de programmer. Certes, Dieu nous demande une réelle collaboration à sa grâce, et il nous invite donc à investir toutes nos ressources d'intelligence et d'action dans notre service de la cause du Royaume. Mais prenons garde d'oublier que « sans le Christ nous ne pouvons rien faire » (cf. Jn 15,5).

La prière nous fait vivre justement dans cette vérité. Elle nous rappelle constamment le primat du Christ et, en rapport à lui, le primat de la vie intérieure et de la sainteté. Quand ce principe n'est pas respecté, faut-il s'étonner si les projets pastoraux vont au devant de l'échec et laissent dans le cour un sentiment décourageant de frustration? Nous faisons alors l'expérience des disciples dans l'épisode évangélique de la pêche miraculeuse: « Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre » (Lc 5,5). Tel est le moment de la foi, de la prière, du dialogue avec Dieu, qui ouvre le cour au flot de la grâce et qui permet à la parole du Christ de passer à travers nous avec toute sa force: Duc in altum! Lors de cette pêche, il revint à Pierre de dire les mots de la foi: « Sur ton ordre, je vais jeter les filets » (ibid.). Permettez au Successeur de Pierre, au début de ce millénaire, d'inviter toute l'Église à cet acte de foi, qui s'exprime dans un engagement renouvelé de prière.

L'écoute de la Parole

39. Il n'y a pas de doute que ce primat de la sainteté et de la prière n'est concevable qu'à partir d'une écoute renouvelée de la parole de Dieu. Depuis que le Concile Vatican II a souligné le rôle prééminent de la parole de Dieu dans la vie de l'Église, il est certain que de grands pas en avant ont été faits dans l'écoute assidue et dans la lecture attentive de l'Écriture Sainte. L'honneur qu'elle mérite lui est reconnu dans la prière publique de l'Église. Les fidèles et les communautés y recourent désormais dans une large mesure, et parmi les laïcs eux-mêmes, nombreux sont ceux qui s'y consacrent avec l'aide précieuse des études théologiques et bibliques. Et surtout il y a l'évangélisation et la catéchèse qui prennent une nouvelle vigueur précisément lorsqu'on est attentif à la parole de Dieu. Chers Frères et Sours, il faut consolider et approfondir cette perspective, en diffusant aussi le livre de la Bible dans les familles. Il est nécessaire, en particulier, que l'écoute de la Parole devienne une rencontre vitale, selon l'antique et toujours actuelle tradition de la lectio divina permettant de puiser dans le texte biblique la parole vivante qui interpelle, qui oriente, qui façonne l'existence.

L'annonce de la Parole

40. Nous nourrir de la Parole, pour que nous soyons des « serviteurs de la Parole » dans notre mission d'évangélisation, c'est assurément une priorité pour l'Église au début du nouveau millénaire. On doit considérer comme désormais dépassée, même dans les pays d'ancienne évangélisation, la situation d'une « société chrétienne », qui, en dépit des nombreuses faiblesses dont l'humain est toujours marqué, se référait explicitement aux valeurs évangéliques. Aujourd'hui, on doit affronter avec courage une situation qui se fait toujours plus diversifiée et plus prenante, dans le contexte de la mondialisation et de la mosaïque nouvelle et changeante de peuples et de cultures qui la caractérise. À maintes reprises, j'ai répété ces dernières années l'appel à la nouvelle évangélisation. Je le reprends maintenant, surtout pour montrer qu'il faut raviver en nous l'élan des origines, en nous laissant pénétrer de l'ardeur de la prédication apostolique qui a suivi la Pentecôte. Nous devons revivre en nous le sentiment enflammé de Paul qui s'exclamait: « Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile! » (1 Co 9,16).

Cette passion ne manquera pas de susciter dans l'Église un nouvel esprit missionnaire, qui ne saurait être réservé à un groupe de « spécialistes » mais qui devra engager la responsabilité de tous les membres du peuple de Dieu. Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l'annoncer. Il faut un nouvel élan apostolique qui soit vécu comme un engagement quotidien des communautés et des groupes chrétiens. Cela se fera toutefois dans le respect dû au cheminement toujours diversifié de chaque personne et dans l'attention à l'égard des différentes cultures dans lesquelles le message chrétien doit être introduit, de sorte que les valeurs spécifiques de chaque peuple ne soient pas reniées, mais purifiées et portées à leur plénitude.

Le christianisme du troisième millénaire devra répondre toujours mieux à cette exigence d'inculturation. Tout en restant pleinement lui-même, dans l'absolue fidélité à l'annonce évangélique et à la tradition ecclésiale, il revêtira aussi le visage des innombrables cultures et des innombrables peuples où il est accueilli et enraciné. Durant l'Année jubilaire, nous nous sommes particulièrement réjouis de la beauté de ce visage multiforme de l'Église. Ce n'est peut-être qu'un début, une icône à peine ébauchée de l'avenir que l'Esprit de Dieu nous prépare.

La proposition du Christ doit être faite à tous avec confiance. On s'adressera aux adultes, aux familles, aux jeunes, aux enfants, sans jamais cacher les exigences les plus radicales du message évangélique, mais en allant au-devant des exigences de chacun en ce qui concerne la sensibilité et le langage, selon l'exemple de Paul qui affirmait: « Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns » (1 Co 9,22). En faisant ces recommandations, je pense en particulier à la pastorale de la jeunesse. Précisément en ce qui concerne les jeunes, comme je l'ai rappelé plus haut, le Jubilé nous a offert un témoignage de généreuse disponibilité. Nous devons savoir valoriser cette réponse réconfortante, en investissant cet enthousiasme comme un nouveau talent (cf. Mt 25,15) que le Seigneur a mis entre nos mains pour que nous le fassions fructifier.

41. Puissions-nous être soutenus et orientés, dans cet esprit missionnaire confiant, entreprenant et créatif, par l'exemple lumineux de nombreux témoins de la foi que le Jubilé nous a fait évoquer! L'Église a toujours trouvé dans ses martyrs une semence de vie. Sanguis martyrum - semen christianorum:25 cette « loi » célèbre énoncée par Tertullien s'est toujours avérée à l'épreuve de l'histoire. N'en sera-t-il pas de même pour le siècle, pour le millénaire, que nous commençons? Nous étions peut-être trop habitués à penser aux martyrs d'une manière un peu lointaine, comme s'il s'agissait d'une catégorie du passé, liée surtout aux premiers siècles de l'ère chrétienne. La mémoire jubilaire nous a ouvert un spectacle surprenant, nous montrant que notre temps est particulièrement riche de témoins qui, d'une manière ou d'une autre, ont su vivre l'Évangile dans des situations d'hostilité et de persécution, souvent jusqu'à donner le témoignage suprême du sang. En eux, la parole de Dieu, semée en bonne terre, a produit le centuple (cf. Mt 13,3-23). Par leur exemple, ils nous ont montré et comme « aplani » la route de l'avenir. Il ne nous reste plus qu'à marcher sur leurs traces, avec la grâce de Dieu.

 

IV
TÉMOINS DE L'AMOUR

42. « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35). Si nous avons vraiment contemplé le visage du Christ, chers Frères et Sours, nos programmes pastoraux ne pourront pas ne pas s'inspirer du « commandement nouveau » qu'il nous a donné: « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34).

C'est l'autre grand domaine pour lequel il faudra manifester et programmer un engagement résolu, au niveau de l'Église universelle et des Églises particulières: celui de la communion (koinonia), qui incarne et manifeste l'essence même du mystère de l'Église. La communion est le fruit et la manifestation de l'amour qui, jaillissant du cour du Père éternel, se déverse en nous par l'Esprit que Jésus nous donne (cf. Rm 5,5), pour faire de nous tous « un seul cour et une seule âme » (Ac 4,32). C'est en réalisant cette communion d'amour que l'Église se manifeste comme « sacrement », c'est-à-dire comme « le signe et l'instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ».26

Les paroles du Seigneur à ce sujet sont trop précises pour que l'on puisse en réduire la portée. Beaucoup de choses, même dans le nouveau siècle, seront nécessaires pour le cheminement historique de l'Église; mais si la charité (l'agapè), fait défaut, tout sera inutile. C'est l'Apôtre Paul lui-même qui le rappelle dans l'hymne à la charité: nous aurions beau parler les langues des hommes et des anges et avoir une foi « à déplacer les montagnes », s'il nous manquait la charité, tout cela serait « rien » (cf. 1 Co 13,2). La charité est vraiment le « cour » de l'Église, comme l'avait bien pressenti sainte Thérèse de Lisieux, que j'ai voulu proclamer Docteur de l'Église justement comme experte en scientia amoris: « Je compris que l'Église avait un cour, et que ce cour était brûlant d'amour. Je compris que l'Amour seul faisait agir les membres de l'Église [...]. Je compris que l'Amour renfermait toutes les vocations, que l'Amour était tout ».27

Une spiritualité de communion

43. Faire de l'Église la maison et l'école de la communion: tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement? Ici aussi le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s'en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l'homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l'autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés. Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cour porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés. Une spiritualité de la communion, cela veut dire la capacité d'être attentif, dans l'unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme « l'un des nôtres », pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde. Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout ce qu'il y a de positif dans l'autre, pour l'accueillir et le valoriser comme un don de Dieu: un « don pour moi », et pas seulement pour le frère qui l'a directement reçu. Une spiritualité de la communion, c'est enfin savoir « donner une place » à son frère, en portant « les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies. Ne nous faisons pas d'illusions: sans ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion serviraient à bien peu de chose. Ils deviendraient des façades sans âme, des masques de communion plus que ses expressions et ses chemins de croissance.

44. Sur cette base, le nouveau siècle devra nous voir engagés plus que jamais à valoriser et à développer les domaines et les moyens qui, selon les grandes orientations du Concile Vatican II, servent à assurer et à garantir la communion. Comment ne pas penser, avant tout, à ces services spécifiques de la communion que sont le ministère pétrinien et, en étroite relation avec lui, la collégialité épiscopale? Il s'agit de réalités qui ont leur fondement et leur consistance dans le dessein même du Christ sur l'Église,28 mais qui, en raison de cela, ont continuellement besoin d'une vérification qui en assure l'authentique inspiration évangélique.

On a fait beaucoup aussi depuis le Concile Vatican II en ce qui concerne la réforme de la Curie romaine, l'organisation des Synodes, le fonctionnement des Conférences épiscopales. Mais il reste certainement beaucoup à faire pour exprimer au mieux les potentialités de ces instruments de la communion, particulièrement nécessaires aujourd'hui où il est indispensable de répondre avec rapidité et efficacité aux problèmes que l'Église doit affronter au milieu des changements si rapides de notre temps.

45. Les lieux de la communion doivent être entretenus et étendus jour après jour, à tout niveau, dans le tissu de la vie de chaque Église. La communion doit ici clairement apparaître dans les relations entre les Évêques, les prêtres et les diacres, entre les Pasteurs et le peuple de Dieu tout entier, entre le clergé et les religieux, entre les associations et les mouvements ecclésiaux. Dans ce but, les organismes de participation prévus par le droit canonique, comme les Conseils presbytéraux et pastoraux, doivent toujours être mieux mis en valeur. Ceux-ci, comme on le sait, ne s'inspirent pas des critères de la démocratie parlementaire, car ils agissent par voie consultative et non délibérative;29 toutefois, ils ne perdent pas leur signification ni leur importance à cause de cela. En effet, la théologie et la spiritualité de la communion inspirent une écoute réciproque et efficace entre les Pasteurs et les fidèles, les tenant unis a priori dans tout ce qui est essentiel, et les poussant, d'autre part, même dans ce qui est discutable, à parvenir normalement à une convergence en vue de choix réfléchis et partagés.

Dans ce but, il faut faire nôtre la sagesse antique qui, sans porter aucun préjudice au rôle d'autorité des Pasteurs, savait les encourager à la plus grande écoute de tout le peuple de Dieu. Ce que saint Benoît rappelle à l'Abbé du monastère, en l'invitant à consulter aussi les plus jeunes, est significatif: « Souvent le Seigneur inspire à un plus jeune un avis meilleur ».30 Et saint Paulin de Nole exhorte: « Soyons suspendus à la bouche de tous les fidèles, car dans tous les fidèles souffle l'Esprit de Dieu ».31

Si donc la sagesse juridique, en posant des règles précises à la participation, manifeste la structure hiérarchique de l'Église et repousse les tentations d'arbitraire et de prétentions injustifiées, la spiritualité de la communion donne une âme aux éléments institutionnels en proposant la confiance et l'ouverture pour répondre pleinement à la dignité et à la responsabilité de chaque membre du peuple de Dieu.

La variété des vocations

46. Cette perspective de communion est étroitement liée à la capacité de la communauté chrétienne de donner une place à tous les dons de l'Esprit. L'unité de l'Église n'est pas uniformité, mais intégration organique des légitimes diversités. C'est la réalité des nombreux membres réunis en un seul corps, l'unique Corps du Christ (cf. 1 Co 12,12). Il est donc nécessaire que l'Église du troisième millénaire stimule tous les baptisés et les confirmés à prendre conscience de leur responsabilité active dans la vie ecclésiale. À côté du ministère ordonné, d'autres ministères, institués ou simplement reconnus, peuvent fleurir au bénéfice de toute la communauté, la soutenant dans ses multiples besoins: de la catéchèse à l'animation liturgique, de l'éducation des jeunes aux expressions les plus diverses de la charité.

À n'en pas douter, il faut réaliser un généreux effort - surtout par la prière insistante au Maître de la moisson (cf. Mt 9,38) - pour la promotion des vocations au sacerdoce et des vocations à une consécration spéciale. C'est là un problème de grande importance pour la vie de l'Église dans toutes les parties du monde. Et dans certains pays d'ancienne évangélisation, il est devenu réellement dramatique en raison des mutations du contexte social et du dessèchement religieux qui découle du consumérisme et du sécularisme. Il est nécessaire et urgent de mettre en ouvre une pastorale des vocations largement diffusée, qui atteigne les paroisses, les lieux éducatifs, les familles, suscitant une réflexion plus attentive sur les valeurs essentielles de la vie, qui trouvent leur aboutissement dans la réponse que chacun est invité à donner à l'appel de Dieu, spécialement quand cet appel invite au don total de soi et de ses énergies pour la cause du Royaume.

Dans ce contexte, toutes les autres vocations, enracinées en définitive dans la richesse de la vie nouvelle reçue dans le sacrement du Baptême, prennent aussi leur propre relief. En particulier, il faudra découvrir toujours mieux la vocation qui est propre aux laïcs, appelés comme tels à « chercher le Royaume de Dieu en gérant les affaires temporelles et en les ordonnant selon Dieu »,32 et aussi à assumer « leur part de la mission [...] dans l'Église et dans le monde [...] par leurs activités en vue d'assurer l'évangélisation et la sanctification des hommes ».33

Dans cette même ligne, le devoir de promouvoir les divers types d'association revêt une grande importance pour la communion, que ce soient les formes plus traditionnelles ou celles plus nouvelles des mouvements ecclésiaux; ces formes continuent à donner à l'Église une vivacité qui est un don de Dieu et qui constitue un authentique « printemps de l'Esprit ». Il faut bien sûr que les associations et les mouvements, aussi bien dans l'Église universelle que dans les Églises particulières, ouvrent dans en pleine harmonie ecclésiale et en obéissance aux directives émanant de l'autorité des Pasteurs. Mais l'avertissement de l'Apôtre, exigeant et péremptoire, s'adresse aussi à tous: « N'éteignez pas l'Esprit, ne repoussez pas les prophètes, mais discernez la valeur de toute chose. Ce qui est bien, gardez-le » (1 Th 5,19-21).

47. Une attention spéciale doit être portée à la pastorale de la famille, d'autant plus nécessaire dans un moment historique comme le nôtre, où l'on enregistre une crise diffuse et radicale de cette institution fondamentale. Dans la vision chrétienne du mariage, la relation entre un homme et une femme - relation réciproque et totale, unique et indissoluble - répond au dessein originel de Dieu, qui s'est obscurci dans l'histoire par la « dureté du cour », mais que le Christ est venu restaurer dans sa splendeur originelle, en révélant ce que Dieu a voulu depuis « le commencement » (Mt 19,8). Dans le mariage, élevé à la dignité de sacrement, est aussi exprimé le « grand mystère » de l'amour sponsal du Christ pour son Église (cf. Ep 5,32).

Sur ce point, l'Église ne peut céder aux pressions d'une certaine culture, même si celle-ci est répandue et parfois militante. Il faut plutôt faire en sorte que, par une éducation évangélique toujours plus complète, les familles chrétiennes donnent un exemple convaincant de la possibilité d'un mariage vécu de manière pleinement conforme au dessein de Dieu et aux vraies exigences de la personne humaine: de la personne des conjoints et surtout de celle, plus fragile, des enfants. Les familles elles-mêmes doivent être toujours plus conscientes de l'attention due à leurs enfants et se faire les sujets actifs d'une présence ecclésiale et sociale efficace pour la sauvegarde de leurs droits.

L'engagement ocuménique

48. Et que dire de l'urgence de promouvoir la communion dans le domaine délicat de l'engagement ocuménique? Malheureusement, le triste héritage du passé nous suit encore au-delà du seuil du nouveau millénaire. La célébration jubilaire a enregistré quelques signaux réellement prophétiques et émouvants, mais un long chemin reste encore à parcourir.

En réalité, parce qu'il nous a permis de fixer notre regard sur le Christ, le grand Jubilé nous a fait prendre une conscience plus vive de l'Église comme mystère d'unité. « Je crois en l'Église une »: ce que nous exprimons dans la profession de foi a son fondement ultime dans le Christ, en qui l'Église n'est pas divisée (cf. 1 Co 1,11-13). Étant son Corps, dans l'unité qui vient du don de l'Esprit, elle est indivisible. La réalité des divisions se déploie sur le terrain de l'histoire, dans les relations entre les fils de l'Église; c'est une conséquence de la fragilité humaine dans la façon d'accueillir le don qui provient continuellement du Christ-Tête dans son Corps mystique. La prière de Jésus au Cénacle - « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi » (Jn 17,21) - est en même temps révélation et invocation. Elle nous révèle l'unité du Christ avec son Père, qui est la source de l'unité de l'Église et le don permanent qu'elle recevra mystérieusement en lui jusqu'à la fin des temps. Cette unité, qui ne manque pas de se réaliser concrètement dans l'Église catholique, malgré les limites propres à l'humain, agit aussi à des degrés divers dans les nombreux éléments de sanctification et de vérité qui se trouvent au sein des autres Églises et Communautés ecclésiales; ces éléments, en tant que dons propres de l'Église du Christ, les poussent sans cesse vers sa pleine unité.34

La prière du Christ nous rappelle qu'il est nécessaire d'accueillir ce don et de le développer de manière toujours plus profonde. L'invocation « ut unum sint » est à la fois un impératif qui nous oblige, une force qui nous soutient, un reproche salutaire face à nos paresses et à nos étroitesses de cour. C'est sur la prière de Jésus, et non sur nos capacités, que s'appuie notre confiance de pouvoir atteindre aussi dans l'histoire la communion pleine et visible de tous les chrétiens.

Dans cette perspective d'un chemin post-jubilaire renouvelé, je me tourne avec une grande espérance vers les Églises de l'Orient, souhaitant que l'échange de dons qui a enrichi l'Église du premier millénaire reprenne en plénitude. Puisse le souvenir du temps où l'Église respirait avec « deux poumons » pousser les chrétiens d'Orient et d'Occident à marcher ensemble, dans l'unité de la foi et dans le respect des légitimes diversités, en s'accueillant et en se soutenant mutuellement comme membres de l'unique Corps du Christ.

C'est avec un engagement analogue que doit être entretenu le dialogue ocuménique avec les frères et les sours de la Communion anglicane et des Communautés ecclésiales nées de la Réforme. La confrontation théologique sur des points essentiels de la foi et de la morale chrétienne, la collaboration dans la charité et surtout le grand ocuménisme de la sainteté, ne pourront pas à l'avenir, avec l'aide de Dieu, ne pas produire leurs fruits. Poursuivons donc avec confiance notre route, aspirant au moment où, avec tous les disciples du Christ, sans exception, nous pourrons chanter ensemble à pleine voix: « Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble » (Ps 133[132],1).

Le pari de la charité

49. À partir de la communion intra-ecclésiale, la charité s'ouvre par nature au service universel, nous lançant dans l'engagement d'un amour actif et concret envers tout être humain. C'est un domaine qui qualifie de manière tout aussi décisive la vie chrétienne, le style ecclésial et les programmes pastoraux. Le siècle et le millénaire qui commencent devront encore voir, et il est même souhaitable qu'ils le voient avec une plus grande force, à quel degré de dévouement peut parvenir la charité envers les plus pauvres. Si nous sommes vraiment repartis de la contemplation du Christ, nous devrons savoir le découvrir surtout dans le visage de ceux auxquels il a voulu lui-même s'identifier: « J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli; j'étais nu, et vous m'avez habillé; j'étais malade et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi » (Mt 25,35-36). Cette page n'est pas une simple invitation à la charité; c'est une page de christologie qui projette un rayon de lumière sur le mystère du Christ. C'est sur cette page, tout autant que sur la question de son orthodoxie, que l'Église mesure sa fidélité d'Épouse du Christ.

On ne doit certes pas oublier que personne ne peut être exclu de notre amour, à partir du moment où, « par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni à tout homme ».35 Mais en en restant aux paroles non équivoques de l'Évangile, dans la personne des pauvres il y a une présence spéciale du Fils de Dieu qui impose à l'Église une option préférentielle pour eux. Par une telle option, on témoigne du style de l'amour de Dieu, de sa providence, de sa miséricorde, et d'une certaine manière on sème encore dans l'histoire les semences du Règne de Dieu que Jésus lui-même y a déposées au cours de sa vie terrestre en allant à la rencontre de ceux qui recouraient à lui pour tous leurs besoins spirituels et matériels.

50. En effet, à notre époque, nombreux sont les besoins qui interpellent la sensibilité chrétienne. Notre monde entre dans le nouveau millénaire chargé des contradictions d'une croissance économique, culturelle, technologique, qui offre de grandes possibilités à quelques privilégiés, laissant des millions et des millions de personnes non seulement en marge du progrès, mais aux prises avec des conditions de vie bien inférieures au minimum qui leur est dû en raison de leur dignité humaine. Est-il possible que dans notre temps il y ait encore des personnes qui meurent de faim, qui restent condamnées à l'analphabétisme, qui manquent des soins médicaux les plus élémentaires, qui n'aient pas de maison où s'abriter?

Le tableau de la pauvreté peut être étendu indéfiniment, si nous ajoutons les nouvelles pauvretés aux anciennes, nouvelles pauvretés que l'on rencontre souvent dans des secteurs et des catégories non dépourvus de ressources économiques, mais exposés à la désespérance du non-sens, au piège de la drogue, à la solitude du grand âge ou de la maladie, à la mise à l'écart ou à la discrimination sociale. Les chrétiens qui regardent ce tableau doivent apprendre à faire un acte de foi dans le Christ et à déchiffrer l'appel qu'il lance à partir de ce monde de la pauvreté. Il s'agit de poursuivre une tradition de charité qui a déjà revêtu de multiples expressions au cours des deux millénaires passés, mais qui aujourd'hui requiert sans doute encore une plus grande inventivité. C'est l'heure d'une nouvelle « imagination de la charité », qui se déploierait non seulement à travers les secours prodigués avec efficacité, mais aussi dans la capacité de se faire proche, d'être solidaire de ceux qui souffrent, de manière que le geste d'aide soit ressenti non comme une aumône humiliante, mais comme un partage fraternel.

Pour cela, nous devons faire en sorte que, dans toutes les communautés chrétiennes, les pauvres se sentent « chez eux ». Ce style ne serait-il pas la présentation la plus grande et la plus efficace de la bonne nouvelle du Royaume? Sans cette forme d'évangélisation, accomplie au moyen de la charité et du témoignage de la pauvreté chrétienne, l'annonce de l'Évangile, qui demeure la première des charités, risque d'être incomprise ou de se noyer dans un flot de paroles auquel la société actuelle de la communication nous expose quotidiennement. La charité des ouvres donne une force incomparable à la charité des mots.

Les défis actuels

51. Par ailleurs, comment nous tenir à l'écart des perspectives d'un désastre écologique, qui fait que de larges zones de la planète deviennent inhospitalières et hostiles à l'homme? Ou devant les problèmes de la paix, souvent menacée, avec la hantise de guerres catastrophiques? Ou devant le mépris des droits humains fondamentaux de tant de personnes, spécialement des enfants? Nombreuses sont les urgences auxquelles l'esprit chrétien ne peut rester insensible.

Un engagement particulier doit concerner certains aspects de la radicalité évangélique, qui sont souvent les moins compris, au point de rendre impopulaire l'intervention de l'Église, mais qui ne sauraient pour autant être absents des rendez-vous ecclésiaux de la charité. Je veux parler ici du devoir de s'engager pour le respect de la vie de tout être humain depuis sa conception jusqu'à sa fin naturelle. De même, le service de l'homme nous impose de crier, à temps et à contretemps, que ceux qui tirent profit des nouvelles potentialités de la science, spécialement dans le domaine des biotechnologies, ne peuvent jamais se dispenser de respecter les exigences fondamentales de l'éthique, alors qu'ils font parfois appel à une solidarité discutable qui finit par créer des discriminations entre vie et vie, au mépris de la dignité propre à tout être humain.

Pour que le témoignage chrétien soit efficace, spécialement dans ces domaines délicats et controversés, il est important de faire un gros effort pour expliquer, de manière appropriée, les motifs de la position de l'Église, en soulignant surtout qu'il ne s'agit pas d'imposer aux non-croyants une perspective de foi, mais d'interpréter et de défendre les valeurs fondées sur la nature même de l'être humain. La charité se fera alors nécessairement service de la culture, de la politique, de l'économie, de la famille, pour que partout soient respectés les principes fondamentaux dont dépendent les destinées de l'être humain et l'avenir de la civilisation.

52. Il est clair que tout cela devra être réalisé selon un style spécifiquement chrétien: ce sont surtout les laïcs qui seront présents dans ces tâches, afin de réaliser leur vocation propre, sans jamais céder à la tentation de réduire les communautés chrétiennes à des services sociaux. En particulier, les relations avec la société civile devront être réalisées de manière à respecter l'autonomie et les compétences de cette dernière, selon les enseignements proposés par la doctrine sociale de l'Église.

On connaît les efforts accomplis par le Magistère ecclésial, surtout au cours du vingtième siècle, pour lire les réalités sociales à la lumière de l'Évangile et pour offrir, de manière toujours plus précise et plus organique, leur contribution à la solution de la question sociale, devenue désormais une question planétaire.

Ce versant éthique et social constitue une dimension absolument nécessaire du témoignage chrétien: on doit repousser toute tentation d'une spiritualité intimiste et individualiste, qui s'harmoniserait mal avec les exigences de la charité, pas plus qu'avec la « logique » de l'Incarnation et, en définitive, avec la tension eschatologique du christianisme. Si cette dernière nous rend conscients du caractère relatif de l'histoire, cela ne conduit en aucune manière à nous désengager du devoir de construire cette histoire. À ce propos, l'enseignement du Concile Vatican II demeure plus que jamais actuel: « Par le message chrétien, les hommes ne sont pas détournés de la construction du monde et ne sont pas poussés à négliger le bien de leurs semblables, mais bien plutôt ils sont liés de façon plus étroite par le devoir d'ouvrer dans ce sens ».36

Un signe concret

53. Pour donner un signe de cette orientation de la charité et de la promotion humaine, qui s'enracinent dans les exigences profondes de l'Évangile, j'ai voulu que l'Année jubilaire elle-même, parmi les nombreux fruits de charité qu'elle a déjà produits au cours de son déroulement - je pense en particulier à l'aide offerte à de nombreux frères plus pauvres pour leur permettre de prendre part au Jubilé -, laisse aussi une ouvre qui constituerait en quelque sorte le fruit et le sceau de la charité jubilaire. Beaucoup de pèlerins ont en effet, de différentes manières, versé leur offrande et, avec eux, de nombreux acteurs économiques ont aussi offert des soutiens généreux, qui ont servi à assurer une réalisation convenable de l'événement jubilaire. Une fois soldés les comptes des dépenses auxquelles il a fallu faire face au cours de l'année, l'argent que l'on aura pu épargner devra être destiné à des fins caritatives. Il est en effet important que soit éloigné d'un événement religieux aussi significatif toute apparence de spéculation économique. Tout ce qui sera en surplus servira à refaire aussi en cette circonstance l'expérience vécue tant d'autres fois au cours de l'histoire depuis que, aux débuts de l'Église, la communauté de Jérusalem offrit aux non-chrétiens le spectacle émouvant d'un échange spontané de dons, jusqu'à la communion des biens, en faveur des plus pauvres (cf. Ac 2,44-45).

L'ouvre qui sera réalisée sera seulement un petit ruisseau, mais il rejoindra le grand fleuve de la charité chrétienne qui traverse l'histoire. Ruisseau petit mais significatif: le Jubilé a poussé le monde à regarder vers Rome, vers l'Église « qui préside à la charité »,37 et à apporter à Pierre son offrande. Aujourd'hui, la charité qui s'est manifestée au centre de la catholicité se retourne en quelque sorte vers le monde, à travers ce signe qui veut demeurer comme le fruit et le souvenir vivant de la communion dont on a fait l'expérience à l'occasion du Jubilé.

Dialogue et mission

54. Un nouveau siècle, un nouveau millénaire, s'ouvrent dans la lumière du Christ. Mais tous ne voient pas cette lumière. Nous avons la mission admirable et exigeante d'en être « le reflet ». C'est le mysterium lunæ si cher à la contemplation des Pères qui, par cette image, voulaient montrer la dépendance de l'Église par rapport au Christ, Soleil dont elle reflète la lumière.38 C'était une manière d'exprimer ce que le Christ dit de lui-même en se présentant comme « la lumière du monde » (Jn 8,12) et en demandant à ses disciples d'être à leur tour « la lumière du monde » (Mt 5,14).

C'est là une mission qui nous fait frémir quand nous voyons la faiblesse qui si souvent nous rend opaques et remplis d'ombres? Mais cette mission est possible si, nous exposant à la lumière du Christ, nous savons nous ouvrir à la grâce qui fait de nous des hommes nouveaux.

55. C'est dans cette perspective que se pose aussi le grand défi du dialogue interreligieux, que nous devrons encore affronter au cours du nouveau siècle, dans la ligne indiquée par le Concile Vatican II.39 Au cours des années préparatoires au grand Jubilé, l'Église a essayé, notamment à travers des rencontres de portée hautement symbolique, d'établir une relation d'ouverture et de dialogue avec des responsables d'autres religions. Ce dialogue doit se poursuivre. Dans un contexte de pluralisme culturel et religieux plus marqué, tel qu'il est prévisible dans la société du nouveau millénaire, un tel dialogue est important pour assurer aussi les conditions de la paix et éloigner le spectre épouvantable des guerres de religion qui ont ensanglanté tant de périodes de l'histoire humaine. Le nom du Dieu unique doit devenir toujours plus ce qu'il est, un nom de paix et un impératif de paix.

56. Mais le dialogue ne peut être fondé sur l'indifférentisme religieux, et nous avons le devoir, nous chrétiens, de le développer en offrant le témoignage plénier de l'espérance qui est en nous (cf. 1 P 3,15). Nous ne devons pas craindre que puisse être lésée l'identité de l'autre par ce qui est en fait l'annonce joyeuse d'un don offert à tous et qui doit être proposé à tous dans le plus grand respect de la liberté de chacun: le don de la révélation du Dieu-Amour qui « a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3,16). Tout cela, comme la Déclaration Dominus Iesus l'a aussi souligné récemment, ne peut faire l'objet d'une sorte de négociation dialogique, comme s'il s'agissait pour nous d'une simple opinion, alors que c'est pour nous une grâce qui nous remplit de joie, c'est une nouvelle que nous avons le devoir d'annoncer.

L'Église ne peut donc se soustraire à l'activité missionnaire envers les peuples, et il n'en demeure pas moins que la tâche prioritaire de la missio ad gentes est d'annoncer que c'est dans le Christ, « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), que les hommes trouvent le salut. Le dialogue interreligieux « ne peut pas simplement remplacer l'annonce, mais reste orienté vers l'annonce ».40 D'autre part, le devoir missionnaire ne nous empêche pas d'entrer dans le dialogue avec un cour profondément ouvert à l'écoute. Nous savons en effet que, face au mystère de la grâce infiniment riche de dimensions et d'implications pour la vie et l'histoire de l'homme, l'Église elle-même ne finira jamais d'approfondir sa recherche, en s'appuyant sur l'assistance du Paraclet, l'Esprit de vérité (cf. Jn 14,17), qui doit précisément la conduire à la « plénitude de la vérité » (Jn 16,13).

Ce principe est à la base non seulement de l'inépuisable approfondissement théologique de la vérité chrétienne, mais aussi du dialogue chrétien avec les philosophies, les cultures, les religions. Souvent, l'Esprit de Dieu, qui « souffle où il veut » (Jn 3,8), suscite dans l'expérience humaine universelle, en dépit des nombreuses contradictions de cette dernière, des signes de sa présence, qui aident les disciples mêmes du Christ à comprendre plus profondément le message dont ils sont porteurs. N'est-ce pas dans cette attitude d'ouverture humble et confiante que le Concile Vatican II s'est attaché à « lire les signes des temps »?41 Tout en se livrant soigneusement à un discernement attentif pour recueillir les « signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu »,42 l'Église reconnaît que, non seulement elle a donné, mais qu'elle a aussi « reçu de l'histoire et de l'évolution du genre humain ».43 Le Concile a aussi invité à adopter à l'égard des autres religions cette attitude d'ouverture et en même temps de discernement attentif. Il nous revient de marcher fidèlement dans la ligne de cet enseignement.

Dans la lumière du Concile

57. Chers frères et sours, quelles richesses le Concile Vatican II ne nous a-t-il pas données dans ses orientations! C'est pourquoi, en préparation au grand Jubilé, j'avais demandé que l'Église s'interroge sur la réception du Concile.44 Cela a-t-il été fait? Le Congrès qui a eu lieu au Vatican a été un moment de cette réflexion, et je souhaite qu'il en ait été de même, d'une manière ou d'une autre, dans toutes les Églises particulières. À mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu'ils soient lus de manière appropriée, qu'ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l'intérieur de la Tradition de l'Église. Alors que le Jubilé est achevé, je sens plus que jamais le devoir d'indiquer le Concile comme la grande grâce dont l'Église a bénéficié au vingtième siècle: il nous offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui commence.

 

CONCLUSION

DUC IN ALTUM!

58. Allons de l'avant dans l'espérance! Un nouveau millénaire s'ouvre devant l'Église comme un vaste océan dans lequel s'aventurer, comptant sur le soutien du Christ. Le Fils de Dieu, qui s'est incarné il y a deux mille ans par amour pour les hommes, accomplit son ouvre encore aujourd'hui: nous devons avoir un regard pénétrant pour la voir, et surtout nous devons avoir le cour large pour en devenir nous-mêmes les artisans. N'est-ce pas pour reprendre contact avec cette source vive de notre espérance que nous avons célébré l'Année jubilaire? Maintenant le Christ, contemplé et aimé, nous invite une nouvelle fois à nous mettre en marche: « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28,19). Ce commandement missionnaire nous introduit dans le troisième millénaire et en même temps nous appelle au même enthousiasme que celui qui a caractérisé les chrétiens de la première heure: nous pouvons compter sur la force de l'Esprit lui-même, qui a été répandu à la Pentecôte et qui nous pousse aujourd'hui à reprendre la route, soutenus par l'espérance « qui ne déçoit pas » (Rm 5,5).

Au début de ce nouveau siècle, notre marche doit être plus alerte en parcourant à nouveau les routes du monde. Les routes sur lesquelles marche chacun de nous, chacune de nos Églises, sont nombreuses, mais il n'y a pas de distance entre ceux qui sont étroitement unis dans l'unique communion, la communion qui chaque jour se nourrit à la table du Pain eucharistique et de la Parole de Vie. Chaque dimanche est un peu comme un rendez-vous au Cénacle que le Christ ressuscité nous redonne, là où, le soir du « premier jour de la semaine » (Jn 20,19), il se présenta devant les siens pour « souffler » sur eux le don vivifiant de l'Esprit et les lancer dans la grande aventure de l'évangélisation.

La Vierge très sainte nous accompagne sur ce chemin. C'est à elle qu'il y a quelques mois, à Rome, avec de nombreux Évêques venus du monde entier, j'ai confié le troisième millénaire. Bien des fois, au cours des années passées, je l'ai présentée et je l'ai invoquée comme l'« Étoile de la nouvelle évangélisation ». Je la présente encore comme aurore lumineuse et guide sûre pour notre chemin. Me faisant l'écho de la voix même de Jésus (cf. Jn 19,26), je lui redis: « Femme, voici tes enfants », et je lui présente l'affection filiale de toute l'Église.

59. Chers Frères et Sours! Le symbole de la Porte sainte se ferme derrière nous, mais c'est pour laisser plus que jamais grande ouverte la porte vivante qu'est le Christ. Après l'enthousiasme du Jubilé, nous ne retrouvons pas la grisaille du quotidien. Au contraire, si notre pèlerinage a été authentique, il nous a comme dérouillé les jambes pour le chemin qui nous attend. Il nous faut imiter l'élan de l'Apôtre Paul: « Je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Ph 3,13-14). Et nous devons aussi imiter la contemplation de Marie qui, après le pèlerinage vers la ville sainte de Jérusalem, s'en retournait à la maison de Nazareth en gardant fidèlement dans son cour le mystère de son Fils (cf. Lc 2,51).

Puisse Jésus ressuscité, lui qui fait route avec nous comme avec les disciples d'Emmaüs, se laissant reconnaître « à la fraction du pain » (Lc 24, 35), nous trouver vigilants et prêts à reconnaître son visage pour courir vers nos frères et leur communiquer la grande nouvelle: « Nous avons vu le Seigneur! » (Jn 20,25).

C'est là le fruit tant désiré du Jubilé de l'An 2000, Jubilé qui a vivement remis sous nos yeux le mystère de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu et Rédempteur de l'homme.

Au moment où ce Jubilé se conclut pour nous ouvrir à un avenir d'espérance, que s'élèvent vers le Père, par le Christ, dans l'Esprit Saint, la louange et l'action de grâce de toute l'Église!

Avec ce souhait, j'envoie à tous, du fond du cour, ma Bénédiction.

Du Vatican, le 6 janvier 2001, solennité de l'Épiphanie du Seigneur, en la vingt-troisième année de mon pontificat.


(1) Conc. ocum. Vat. II, Décret sur la charge pastorale des évêques dans l'Église Christus Dominus, n. 11.

(2) Bulle Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), n. 3: AAS 91 (1999), p. 132; La Documentation catholique 95 (1998), p. 1052.

(3) Ibid., n. 4: l.c., p. 133; La Documentation catholique, l.c., p. 1053.

(4) Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 8.

(5) La Cité de Dieu, XVIII, 51, 2: PL 41, 614; cf. Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 8.

(6) Cf. Jean-Paul II, Lettre apost. Tertio millennio adveniente (10 novembre 1994), n. 55: AAS 87 (1995), p. 38; La Documentation catholique 91 (1994), p. 1031.

(7) Cf. Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 1.

(8) « Ignoratio enim Scripturarum ignoratio Christi est »: Comm. in Is., Prol.: PL 24, 17.

(9) Cf. Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 19.

(10) « À la suite des saints Pères, nous enseignons donc tous unanimement à confesser un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme [...]. Un seul et même Christ Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. [...] Il n'est ni partagé ni divisé en deux personnes, mais il est un seul et même Fils unique, Dieu Verbe, Seigneur Jésus Christ »: Conc. ocum. de Chalcédoine, DS 301-302; La Foi catholique, n. 313.

(11) Conc. ocum. Vat. II, Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 22.

(12) Saint Athanase observe à ce propos: « L'homme n'aurait pas pu être divinisé tout en restant uni à une créature si le Christ n'avait pas été vrai Dieu », Discours II contre les Ariens 70: PG 26, 425B-426G.

(13) N. 78.

(14) Derniers entretiens. Le carnet jaune, 6 juillet 1897: Êuvres complètes, Paris 1996, p. 1025.

(15) S. Cyprien, De Orat. Dom. 23: PL 4, 553; cf. Lumen gentium, n. 4.

(16) Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 40.

(17) Cf. Conc. ocum. Vat. II, Const. sur la sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium, n. 10.

(18) Cf. Congr. pour la Doctrine de la Foi, Lettre sur quelques aspects de la méditation chrétienne Orationis formas (15 octobre 1989): AAS 82 (1990), pp. 362-379; La Documentation catholique 87 (1990), pp. 16-23.

(19) Conc. ocum. Vat. II, Const. sur la sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium, n. 10.

(20) Jean-Paul II, Lettre apostolique Dies Domini (31 mai 1998), n. 19: AAS 90 (1998), p. 724; La Documentation catholique 95 (1998), p. 663.

(21) Ibid., n. 2: l.c., p. 714; La Documentation catholique, l.c., p. 658.

(22) Cf. ibid., n. 35: l.c., p. 734; La Documentation catholique, l.c., p. 667.

(23) N. 18: AAS 77 (1985), p. 224; La Documentation catholique 82 (1985), p. 12.

(24) Ibid., n. 31: l.c., p. 258; La Documentation catholique, l.c., p. 22.

(25) Tertullien, Apologie, 50, 13: PL 1, 534.

(26) Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 1.

(27) Ms B, 3vo: Thérèse de Lisieux, Êuvres complètes, Paris 1996, p. 226.

(28) Cf. Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, chap. III.

(29) Cf. Congr. pour le Clergé et autres, Instruction interdicastérielle sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïcs au ministère des prêtres Ecclesiæ de mysterio (15 août 1997): AAS 89 (1997), pp. 852-877, spécialement art. 5: « Les organismes de collaboration dans l'Église particulière »; La Documentation catholique, 94 (1997), pp. 1009-1020.

(30) Règle III, 3: « Ideo autem omnes ad consilium vocari diximus, quia sæpe iuniori Dominus revelat quod melius est ».

(31) « De omnium fidelium ore pendeamus, quia in omnem fidelem Spiritus Dei spirat »: Lettre 23, 36 à Sulpice Sévère: CSEL 29, 193.

(32) Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 31.

(33) Conc. ocum. Vat. II, Décret sur l'apostolat des laïcs Apostolicam actuositatem, n. 2.

(34) Cf. Conc. ocum. Vat. II, Const. dogm. sur l'Église Lumen gentium, n. 8.

(35) Conc. ocum. Vat. II, Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 22.

(36) Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 34.

(37) S. Ignace d'Antioche, Lettre aux Romains, Intr., éd. Funk, I, 252.

(38) Ainsi par exemple S. Augustin: « Luna intelligitur Ecclesia, quod suum lumen non habeat, sed ab Unigenito Dei Filio, qui multis locis in Sanctis Scripturis allegorice sol appellatus est »: Enarr. in Ps. 10, 3: CCL 38, 42.

(39) Cf. Déclaration sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes Nostra ætate.

(40) Congr. pour l'Évangélisation des Peuples et Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, Instruction sur l'annonce de l'Évangile et le dialogue interreligieux Dialogue et annonce (19 mai 1991), n. 82: AAS 84 (1992), p. 444; La Documentation catholique 88 (1991), p. 888.

(41) Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 4.

(42) Ibid., n. 11.

(43) Ibid., n. 44.

(44) Cf. Lettre apost. Tertio millennio adveniente (10 novembre 1994), n. 36: AAS 87 (1995), p. 28; La Documentation catholique 92 (1995), p. 1026.

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