À mes Frères dans l'épiscopat,
aux prêtres et aux diacres,
aux religieux et aux religieuses,
à tous les fidèles laïcs.
1. Au début du nouveau millénaire,
alors que s'achève le grand Jubilé au cours duquel nous
avons célébré les deux mille ans écoulés depuis la
naissance de Jésus et que s'ouvre pour l'Église une
nouvelle étape de son chemin, dans notre cour résonnent
à nouveau les paroles par lesquelles Jésus, après avoir
de la barque de Simon parlé aux foules, invita l'Apôtre à
« avancer au large » pour pêcher: « Duc in altum » (Lc
5,4). Pierre et ses premiers compagnons firent confiance
à la parole du Christ et jetèrent leurs filets. « Et
l'ayant fait, ils capturèrent une grande multitude de
poissons » (Lc 5,6).
Duc in altum! Cette
parole résonne aujourd'hui pour nous et elle nous invite à
faire mémoire avec gratitude du passé, à vivre avec
passion le présent, à nous ouvrir avec confiance à
l'avenir: « Jésus Christ est le même, hier et
aujourd'hui, il le sera à jamais » (He 13,8).
Cette année, grande a été
la joie de l'Église, qui s'est adonnée à la contemplation
du visage de son Époux et Seigneur. Plus que jamais, elle
s'est fait peuple en marche, guidé par Celui qui est « le
grand Pasteur des brebis » (He 13,20). Avec un
dynamisme extraordinaire, qui a entraîné nombre de ses
membres, le peuple de Dieu, ici à Rome comme à Jérusalem
et dans toutes les Églises locales, a passé la « Porte
sainte » qui est le Christ. Vers lui, fin de l'histoire et
unique Sauveur du monde, l'Église et l'Esprit ont crié «
Marana tha - Viens, Seigneur Jésus » (cf. Ap 22,17.20;
1 Co 16,22).
Il est impossible d'évaluer
l'événement de grâce qui a atteint les consciences au
cours de l'année. Mais il est certain qu'un « fleuve de
vie », celui qui jaillit en permanence « du trône de Dieu
et de l'Agneau » (cf. Ap 22,1), s'est répandu sur
l'Église. C'est l'eau de l'Esprit qui apaise la soif et qui
renouvelle (cf. Jn 4,14). C'est l'amour miséricordieux
du Père qui, dans le Christ, nous a encore une fois été révélé
et donné. Au terme de cette année, nous pouvons redire,
avec une exultation renouvelée, l'antique chant d'action de
grâce: « Rendez grâce au Seigneur: il est bon! Éternel
est son amour » (Ps 118[117],1).
2. C'est pourquoi je sens le
besoin de m'adresser à vous qui m'êtes chers, pour
partager le chant de la louange. Dès le début de mon
pontificat, j'avais pensé à cette Année sainte 2000 comme
à une échéance importante. J'avais vu dans cette célébration
un rendez-vous providentiel où l'Église, trente-cinq ans
après le Concile ocuménique Vatican II, serait invitée
à s'interroger sur son renouvellement pour assumer avec un
nouvel élan sa mission évangélisatrice.
Le Jubilé a-t-il correspondu
à cette fin? Notre engagement, avec nos efforts généreux
et nos immanquables faiblesses, est sous le regard de Dieu.
Mais nous ne pouvons nous soustraire au devoir de la
gratitude pour « les merveilles » que Dieu a accomplies
pour nous. « Misericordias Domini in æternum cantabo »
(Ps 89[88],2).
Mais en même temps ce qui
s'est réalisé sous nos yeux demande à être reconsidéré
et, en un sens, déchiffré, afin que nous écoutions ce que
l'Esprit, tout au long de cette année si intense, a dit à
l'Église (cf. Ap 2,7.11.17, etc.).
3. Et par-dessus tout, chers
Frères et Sours, nous avons le devoir de nous projeter
vers l'avenir qui nous attend. Très souvent, ces derniers
mois, nous avons regardé vers le nouveau millénaire qui
s'ouvre, vivant le Jubilé non seulement comme mémoire
du passé mais aussi comme prophétie de l'avenir.
Il faut maintenant mettre à profit la grâce reçue, la
transformant en fermes propos et en lignes d'action concrètes.
C'est là une tâche à laquelle je désire inviter toutes
les Églises locales. En chacune d'entre elles, rassemblée
autour de son évêque, dans l'écoute de la Parole, dans
l'union fraternelle et dans la « fraction du pain » (cf. Ac
2,42), est « vraiment présente et agissante l'Église
du Christ, une, sainte, catholique et apostolique ».1
C'est surtout dans la réalité de chaque Église que le
mystère de l'unique peuple de Dieu prend la configuration
qui fait qu'il s'adapte aux divers contextes et aux différentes
cultures.
Cet enracinement de l'Église
dans le temps et dans l'espace reflète, en dernière
analyse, le mouvement même de l'Incarnation. Il est
donc temps maintenant que chaque Église, en réfléchissant
sur ce que l'Esprit a dit au peuple de Dieu durant cette année
spéciale de grâce, et même durant la période plus longue
qui va du Concile Vatican II au grand Jubilé, se livre à
un examen de sa ferveur et trouve un nouvel élan pour son
engagement spirituel et pastoral. C'est à cette fin que je
désire offrir dans cette lettre, en conclusion de l'Année
jubilaire, la contribution de mon ministère pétrinien,
afin que l'Église resplendisse toujours davantage dans la
variété de ses dons et dans l'unité de son chemin.
I
LA RENCONTRE AVEC LE CHRIST,
HÉRITAGE DU GRAND JUBILÉ
4. « Nous te rendons grâce,
Seigneur, Dieu Maître-de-tout » (Ap 11,17). Dans la
Bulle d'indiction du Jubilé, je souhaitais que la célébration
du bimillénaire du mystère de l'Incarnation soit vécue
comme « un chant unique, ininterrompu, de louange à la
Trinité »2 et en même temps « comme un chemin
de réconciliation et comme un signe d'espérance
authentique pour ceux qui regardent le Christ et son Église
».3 L'expérience de l'année jubilaire s'est
justement modulée selon ces dimensions vitales, atteignant
par moments une intensité qui nous a presque fait toucher
du doigt la présence miséricordieuse de Dieu, de qui
descend « tout don excellent, toute donation parfaite » (Jc
1,17).
Je pense tout d'abord à la dimension
de la louange. C'est en effet de là que part toute réponse
authentique de foi en la révélation de Dieu dans le
Christ. Le christianisme est grâce; c'est la surprise d'un
Dieu qui, non content de créer le monde et l'homme, s'est
mis à la hauteur de sa créature et, « après avoir, à
maintes reprises et sous maintes formes, parlé par les
prophètes, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé
par son Fils » (He 1,1-2).
En ces jours! Oui,
le Jubilé nous a fait sentir que deux mille ans d'histoire
ont passé sans atténuer la fraîcheur de cet «
aujourd'hui » par lequel les anges ont annoncé aux
pasteurs l'événement merveilleux de la naissance de Jésus
à Bethléem: « Aujourd'hui vous est né un Sauveur, dans
la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur » (Lc 2,11).
Deux mille ans ont passé, mais plus que jamais reste
vivante la proclamation que Jésus a faite de sa propre
mission dans la Synagogue de Nazareth devant ses
compatriotes stupéfaits, s'appliquant à lui-même la prophétie
d'Isaïe: « Cette parole de l'Écriture, que vous venez
d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit » (Lc 4,21).
Deux mille ans ont passé, mais les pécheurs qui ont besoin
de miséricorde - et qui n'en a pas besoin? - trouvent
toujours une consolation dans cet « aujourd'hui » du salut
qui, sur la Croix, ouvrit les portes du Règne de Dieu au
larron repenti: « Amen, je te le déclare: aujourd'hui,
avec moi, tu seras dans le Paradis » (Lc 23,43).
La plénitude du temps
5. Il est certain que la coïncidence
de ce Jubilé avec l'entrée dans un nouveau millénaire a
favorisé, sans aucunement se livrer à des fantaisies millénaristes,
la perception du mystère du Christ dans le vaste horizon de
l'histoire du salut. Le christianisme est une religion
insérée dans l'histoire! C'est en effet sur le terrain
de l'histoire que Dieu a voulu établir une alliance avec
Israël et préparer ainsi la naissance de son Fils du sein
de Marie « dans la plénitude du temps » (Ga 4,4).
Considéré dans son mystère divin et humain, le Christ est
le fondement et le centre de l'histoire, il en est le sens
et le but ultime. C'est en effet par lui, Verbe et image du
Père, que « tout a été fait » (Jn 1,3; cf. Col
1,15-16). Son incarnation, qui a son sommet dans le mystère
pascal et dans le don de l'Esprit, constitue le cour
vibrant du temps, l'heure mystérieuse où le Règne de Dieu
s'est fait proche (cf. Mc 1,15) et même s'est
enraciné dans notre histoire comme une semence destinée à
devenir un grand arbre (cf. Mc 4,30-32).
« Christ hier, Christ
aujourd'hui, Christ demain, pour tous et toujours, tu es
Dieu ». Par ce chant mille fois répété, nous avons
contemplé cette année le Christ tel que l'Apocalypse nous
le présente: « L'Alpha et l'Oméga, le Premier et le
Dernier, le commencement et la fin » (Ap 22,13). Et
tout en contemplant le Christ, nous avons adoré en même
temps le Père et l'Esprit, la Trinité unique et indivise,
mystère ineffable dans lequel tout a son origine et tout a
son achèvement.
Purification de la mémoire
6. Afin que notre regard
devienne plus pur pour contempler le mystère, cette Année
jubilaire a été fortement marquée par la demande de
pardon. Et cela s'est vérifié non seulement pour les
personnes, qui se sont interrogées sur leur propre vie,
afin d'implorer la miséricorde et d'obtenir le don spécial
de l'indulgence, mais aussi pour l'Église entière, qui a
voulu se rappeler les infidélités par lesquelles beaucoup
de ses fils ont, au cours de l'histoire, jeté une ombre sur
son visage d'Épouse du Christ.
Depuis longtemps, nous nous
étions préparés à cet examen de conscience, sachant que
l'Église, qui comprend en son sein des pécheurs, « est à
la fois sainte et toujours appelée à se purifier ».4
Des rencontres scientifiques nous ont aidés à identifier
les aspects où l'esprit évangélique, au cours des deux
premiers millénaires, n'a pas toujours brillé. Comment
oublier l'émouvante liturgie du 12 mars 2000 où,
dans la basilique Saint-Pierre, fixant mon regard sur le
Crucifié, je me suis fait moi-même l'interprète de l'Église,
demandant pardon pour le péché de tous ses fils? Cette «
purification de la mémoire » a raffermi nos pas sur le
chemin de l'avenir, nous rendant en même temps plus humbles
et plus vigilants dans notre adhésion à l'Évangile.
Les témoins de la foi
7. Toutefois, la vive
conscience de la pénitence ne nous a pas empêchés de
rendre gloire au Seigneur pour ce qu'il a fait au cours de
tous les siècles, en particulier au cours du siècle que
nous laissons derrière nous, assurant à son Église une
vaste cohorte de saints et de martyrs. Pour certains
d'entre eux, l'Année jubilaire a été également l'année
de la béatification ou de la canonisation. Que ce soit chez
des Papes bien connus de l'histoire ou chez d'humbles
figures de laïcs et de religieux, d'un continent à l'autre
de la terre, la sainteté s'est plus que jamais révélée
comme la dimension qui exprime le mieux le mystère de l'Église.
Message éloquent qui n'a pas besoin de paroles, elle représente
d'une manière vivante le visage du Christ.
Par ailleurs, à l'occasion
de l'Année sainte, on a fait beaucoup pour rassembler les
précieuses mémoires des Témoins de la foi au vingtième
siècle. Nous les avons évoqués le 7 mai 2000, avec
les représentants des autres Églises et Communautés ecclésiales,
dans le cadre suggestif du Colisée, symbole des persécutions
antiques. C'est un héritage à ne pas perdre; il faut en
faire l'objet d'une gratitude permanente et avoir un propos
renouvelé d'imitation.
L'Église en marche
8. Comme s'ils marchaient sur
les traces des saints, d'innombrables fils de l'Église se
sont succédé ici à Rome, auprès des tombeaux des Apôtres,
dans le désir de professer leur foi, de confesser leurs péchés
et de recevoir la miséricorde qui sauve. Cette année, mes
yeux n'ont pas seulement été impressionnés par les
multitudes qui ont rempli la Place Saint-Pierre à
l'occasion de nombreuses célébrations. Bien souvent, je me
suis arrêté à regarder les longues files de pèlerins qui
attendaient patiemment de pouvoir passer la Porte sainte. Je
m'efforçais d'imaginer en chacun d'eux l'histoire d'une
vie, faite de joie, d'inquiétudes, de souffrances; une
histoire rejointe par le Christ et qui, dans le dialogue
avec lui, reprenait son chemin d'espérance.
En observant le flux
continuel des groupes, j'en retirais comme une image
concrète de l'Église en marche, de cette Église située,
comme le dit saint Augustin, « entre les persécutions du
monde et les consolations de Dieu ».5 Il ne nous
est donné que d'observer le visage le plus extérieur de
cet événement singulier. Qui peut mesurer les merveilles
de grâce qui se sont réalisées dans les cours? Il
convient de se taire et d'adorer, nous en remettant
humblement à l'action mystérieuse de Dieu et chantant son
amour sans fin: « Misericordias Domini in æternum
cantabo! ».
Les jeunes
9. Les nombreuses rencontres
jubilaires ont rassemblé les catégories les plus diverses
de personnes, enregistrant une participation vraiment
impressionnante qui a parfois mis à dure épreuve les
efforts des organisateurs et des animateurs, tant de l'Église
que de la société civile. Je voudrais profiter de cette
lettre pour exprimer à tous mes remerciements les plus
cordiaux. Mais au-delà des chiffres, ce qui m'a ému bien
souvent, c'est la constatation de l'engagement sérieux de
prière, de réflexion, de communion, qui s'est généralement
manifesté lors de ces rencontres.
Et comment ne pas rappeler spécialement
la rencontre joyeuse et enthousiasmante des jeunes?
S'il y a une image du Jubilé de l'An 2000 qui plus que
d'autres restera vivante dans la mémoire, c'est bien
certainement celle de la marée de jeunes avec lesquels j'ai
pu établir une sorte de dialogue privilégié, fondé sur
une sympathie réciproque et une entente profonde. Il en a
été ainsi dès la bienvenue que je leur ai souhaitée
Place Saint-Jean de Latran et Place Saint-Pierre. Je les ai
vus ensuite essaimer à travers la ville, joyeux comme
doivent l'être les jeunes, mais aussi réfléchis, désireux
de prière, de « sens », d'amitié véritable. Il ne sera
pas facile, ni pour eux-mêmes ni pour ceux qui les ont
observés, d'effacer de leur mémoire cette semaine où Rome
s'est fait « jeune avec les jeunes ». Il ne sera pas
possible d'oublier la célébration eucharistique de Tor
Vergata.
Une fois encore, les jeunes
se sont révélés pour Rome et pour l'Église un don spécial
de l'Esprit de Dieu. Quand on regarde les jeunes, avec
les problèmes et les fragilités qui les caractérisent
dans la société contemporaine, on éprouve parfois une
certaine tendance au pessimisme. Le Jubilé des jeunes nous
a comme « pris à contre-pied », nous délivrant au
contraire le message d'une jeunesse qui aspire profondément,
malgré de possibles ambiguïtés, aux valeurs authentiques
qui ont dans le Christ leur plénitude. Le Christ n'est-il
pas le secret de la vraie liberté et de la joie profonde du
cour? Le Christ n'est-il pas l'ami suprême et en même
temps l'éducateur de toute amitié authentique? Si le
Christ est présenté aux jeunes avec son vrai visage, ils
le voient comme une réponse convaincante et ils sont
capables de recevoir son message, même s'il est exigeant et
marqué par la Croix. C'est pourquoi, me laissant prendre
par leur enthousiasme, je n'ai pas hésité à leur demander
un choix radical de foi et de vie, leur indiquant une tâche
merveilleuse: se faire les « veilleurs du matin » (cf. Is
21,11-12) en cette aurore du nouveau millénaire.
Pèlerins des diverses catégories
10. Je ne peux évidemment
pas m'étendre sur les détails de chaque événement
jubilaire. Chacun d'eux a eu son caractère propre et a
laissé son message non seulement à ceux qui y ont pris
part directement, mais aussi à ceux qui en ont entendu
parler ou qui y ont participé à distance à travers les médias.
Mais comment ne pas évoquer l'atmosphère festive de la
première grande rencontre consacrée aux enfants? Commencer
par eux signifiait d'une certaine manière respecter
l'avertissement de Jésus: « Laissez les petits enfants
venir à moi » (Mc 10,14). Cela signifiait plus
encore peut-être refaire le geste qu'il avait accompli
quand il « plaça au milieu d'eux » un enfant et en fit le
symbole même de l'attitude à prendre si l'on veut entrer
dans le Royaume de Dieu (cf. Mt 18,2-4).
Ainsi, en un sens, c'est sur
les traces des enfants que sont venues demander la miséricorde
jubilaire les catégories les plus variées d'adultes: des
personnes âgées aux malades et aux personnes handicapées,
des travailleurs des usines et des champs aux sportifs, des
artistes aux professeurs d'universités, des évêques et
des prêtres aux personnes de vie consacrée, des hommes
politiques aux journalistes et jusqu'aux militaires, venus
redire le sens de leur service: un service de la paix.
Le rassemblement des
travailleurs, qui s'est déroulé le 1er mai, date
traditionnelle de la fête du travail, a eu beaucoup de
souffle. Je leur ai demandé de vivre de la spiritualité du
travail, à l'imitation de saint Joseph et de Jésus lui-même.
Leur jubilé m'a en outre donné l'occasion de lancer une
pressante invitation à assainir les déséquilibres économiques
et sociaux existant dans le monde du travail, et à gérer
avec décision les processus de la mondialisation économique
en fonction de la solidarité et du respect dû à chaque
personne humaine.
Les enfants, avec leur irrépressible
allégresse, sont revenus pour le Jubilé des familles,
où ils ont été désignés au monde comme le « printemps
de la famille et de la société ». Cette rencontre
jubilaire a été vraiment éloquente: d'innombrables
familles, provenant des diverses régions du monde, sont
venues chercher avec une ferveur renouvelée la lumière du
Christ sur le dessein originel de Dieu à leur égard (cf. Mc
10,6-8). Elles se sont engagées à la manifester à une
culture qui risque de perdre, d'une manière toujours plus
préoccupante, le sens même du mariage et de l'institution
familiale.
L'une des rencontres qui sont
restées pour moi les plus émouvantes est celle que j'ai
eue avec les prisonniers de Regina Cæli. J'ai lu
dans leurs yeux la souffrance, mais aussi le repentir et
l'espérance. Pour eux, le Jubilé a été à un titre tout
à fait spécial une « année de miséricorde ».
Enfin, dans les derniers
jours de l'année, fort sympathique fut la rencontre avec le
monde du spectacle, qui exerce une grande force
d'attraction sur l'esprit des gens. J'ai rappelé aux
personnes engagées dans ce secteur qu'elles ont la grande
responsabilité de proposer, en même temps qu'un joyeux
divertissement, des messages positifs, moralement sains,
capables d'insuffler la confiance et l'amour de la vie.
Le Congrès eucharistique
international
11. Dans la logique de cette
Année jubilaire, le Congrès eucharistique international
devait avoir une signification marquante. Et il l'a eue!
Si l'Eucharistie est le sacrifice du Christ qui se rend présent
parmi nous, sa présence réelle pouvait-elle ne pas
être au centre de l'Année sainte consacrée à
l'incarnation du Verbe? Voilà précisément pourquoi cette
année fut envisagée comme une année « intensément
eucharistique »,6 et c'est ainsi que nous avons
essayé de la vivre. En faisant mémoire de la naissance du
Fils, comment pouvait-on en même temps omettre la mémoire
de sa Mère? Marie a été présente dans la célébration
jubilaire, non seulement à l'occasion de congrès particulièrement
significatifs, mais surtout au moment du grand acte de
confiance par lequel, avec une bonne partie de l'épiscopat
mondial, j'ai remis à ses soins maternels la vie des hommes
et des femmes du nouveau millénaire.
La dimension ocuménique
12. On comprendra que j'en
vienne spontanément à parler surtout du Jubilé vu du Siège
de Pierre. Je n'oublie cependant pas que j'ai voulu moi-même
que sa célébration ait lieu également et au même titre
dans les Églises particulières, et c'est là que la
plupart des fidèles ont pu obtenir les grâces spéciales,
en particulier l'indulgence liée à l'Année jubilaire.
Pourtant, il est significatif que beaucoup de diocèses
aient senti le désir de venir également ici à Rome avec
des groupes importants de fidèles. La Ville éternelle a
ainsi fait apparaître une fois encore son rôle
providentiel de lieu où les richesses et les dons de chaque
Église, et même de chaque pays et de chaque culture,
s'harmonisent dans la « catholicité », afin que l'unique
Église du Christ manifeste d'une manière toujours plus éloquente
son mystère de sacrement d'unité.7
J'avais aussi recommandé
que, dans le programme de l'Année jubilaire, on réserve
une attention particulière à la dimension ocuménique.
Y a-t-il une meilleure occasion, pour encourager la marche
vers la pleine communion, que la célébration commune de la
naissance du Christ? Beaucoup d'efforts ont été accomplis
à cette fin, et il reste le souvenir lumineux de la
rencontre ocuménique dans la Basilique Saint-Paul, le 18
janvier 2000, quand, pour la première fois dans l'histoire,
une Porte sainte a été ouverte conjointement par le
Successeur de Pierre, par le Primat de la Communion
anglicane et par un Métropolite du Patriarcat ocuménique
de Constantinople, en présence de représentants d'Églises
et de Communautés ecclésiales du monde entier. Dans cette
ligne ont eu lieu aussi certaines rencontres importantes
avec des Patriarches orthodoxes et des Chefs d'autres
confessions chrétiennes. Je me souviens en particulier de
la récente visite de S. S. Karékine II, Patriarche suprême
et Catholicos de tous les Arméniens. De plus, beaucoup de
fidèles d'autres Églises et Communautés ecclésiales ont
participé aux diverses catégories de rencontres
jubilaires. Certes, le chemin ocuménique reste ardu, peut-être
long, mais ce qui nous anime, c'est l'espérance d'être
guidés par la présence du Ressuscité et par la force inépuisable
de son Esprit, capable de surprises toujours nouvelles.
Le pèlerinage en Terre
sainte
13. Par ailleurs, comme ne
pas rappeler mon Jubilé personnel sur les routes de
Terre sainte? J'aurais voulu le commencer à Ur des
Chaldéens, pour me mettre presque concrètement sur les pas
d'Abraham, « notre père dans la foi » (cf. Rm 4,11-16).
J'ai dû au contraire me contenter d'une étape purement
spirituelle, avec la « Liturgie de la parole » suggestive
célébrée le 23 février dans la Salle Paul VI. Aussitôt
après eut lieu le pèlerinage proprement dit, en suivant
l'itinéraire de l'histoire du salut. J'ai eu ainsi la joie
de m'arrêter au Mont Sinaï, où s'accomplit le don du Décalogue
et de la première Alliance. Un mois plus tard, je reprenais
la route, allant au Mont Nebo et me rendant ensuite aux
lieux mêmes qui ont été habités et sanctifiés par le Rédempteur.
Il est difficile d'exprimer l'émotion que j'ai ressentie à
pouvoir vénérer les lieux de la naissance et de la vie du
Christ, à Bethléem et à Nazareth, et célébrer
l'Eucharistie au Cénacle, au lieu même de son institution,
à méditer de nouveau le mystère de la Croix sur le
Golgotha, où Il a livré sa vie pour nous. En ces lieux,
encore tourmentés et même récemment endeuillés par la
violence, j'ai pu faire l'expérience d'un accueil
extraordinaire non seulement de la part des fils de l'Église
mais aussi de la part des communautés israélienne et
palestinienne. Grande a été également mon émotion lors
de la prière auprès du Mur des Lamentations et de la
visite au mémorial de Yad Vashem, terrible souvenir des
victimes des camps d'extermination nazis. Ce pèlerinage a
été un moment de fraternité et de paix, que j'ai plaisir
à considérer comme l'un des dons les plus beaux de l'événement
jubilaire. En repensant au climat dans lequel j'ai vécu ces
jours-là, je ne peux pas ne pas exprimer le souhait ardent
d'une solution rapide et juste pour les problèmes encore
existants dans ces lieux saints, également chers aux juifs,
aux chrétiens et aux musulmans.
La dette internationale
14. Le Jubilé a été aussi
- et il ne pouvait en être autrement - un grand événement
de charité. Dès les années préparatoires, j'avais fait
appel à une attention plus grande et plus active pour les
problèmes de la pauvreté qui tourmentent encore le monde.
Dans ce domaine, le problème de la dette internationale
des pays pauvres a revêtu une signification particulière.
Un geste de générosité à l'égard de ces derniers était
dans la logique même du Jubilé, qui, dans sa configuration
biblique originelle, était justement le temps où la
communauté s'engageait à rétablir la justice et la
solidarité dans les rapports entre les personnes, allant
jusqu'à restituer les biens matériels qui leur avaient été
soustraits. Je suis heureux de constater que, récemment,
les Parlements de nombreux États créditeurs ont voté une
substantielle réduction de la dette bilatérale qui grevait
les pays les plus pauvres et les plus endettés. Je forme le
vou que les Gouvernements respectifs complètent rapidement
ces décisions parlementaires. Par contre, la question de la
dette multilatérale contractée par les pays les plus
pauvres vis-à-vis des Organismes financiers internationaux
s'est avérée plutôt problématique. Il faut souhaiter que
les États membres de ces Organisations, surtout ceux qui
ont plus de pouvoir décisionnel, réussissent à trouver
les consensus nécessaires pour parvenir à la solution
rapide d'une question dont dépend le processus de développement
de nombreux pays, avec de lourdes conséquences pour la
situation économique et existentielle d'innombrables
personnes.
Un dynamisme nouveau
15. Ce ne sont là que
quelques-unes des lignes de force de l'expérience
jubilaire. Celle-ci laisse beaucoup de souvenirs imprimés
en nous. Mais si nous voulions ramener à son noyau central
le grand héritage qu'elle nous laisse, je n'hésiterais pas
à le situer dans la contemplation du visage du Christ,
lui qui est considéré dans ses traits historiques et dans
son mystère, accueilli dans sa présence multiple dans l'Église
et dans le monde, proclamé comme sens de l'histoire et lumière
sur notre route.
Nous devons maintenant
regarder devant nous, nous devons « avancer au large »,
confiants dans la parole du Christ: Duc in altum! Ce
que nous avons fait cette année ne saurait justifier une
sensation d'assouvissement, et encore moins nous amener à
une attitude de démobilisation. Les expériences vécues
doivent au contraire susciter en nous un dynamisme
nouveau qui nous incitera à investir en initiatives
concrètes l'enthousiasme que nous avons éprouvé. Jésus
lui-même nous avertit: « Celui qui met la main à la
charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le
Royaume de Dieu » (Lc 9,62). Dans la cause du
Royaume, il n'y a pas de temps pour regarder en arrière, et
encore moins pour s'abandonner à la paresse. Bien des
choses nous attendent, et c'est pourquoi nous devons établir
un programme pastoral post-jubilaire qui soit efficace.
Il importe toutefois que ce
que nous nous proposerons, avec l'aide de Dieu, soit profondément
enraciné dans la contemplation et dans la prière. Notre époque
est une époque de mouvement continuel, qui va souvent
jusqu'à l'activisme, risquant facilement de « faire pour
faire ». Il nous faut résister à cette tentation, en
cherchant à « être » avant de « faire ».
Rappelons-nous à ce sujet le reproche de Jésus à Marthe:
« Tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une
seule est nécessaire » (Lc 10,41-42). Dans cet
esprit, avant de proposer à votre réflexion certaines
lignes d'action, je désire partager avec vous quelques éléments
de méditation sur le mystère du Christ, fondement absolu
de toute notre action pastorale.
II
UN VISAGE À CONTEMPLER
16. « Nous voulons voir Jésus
» (Jn 12,21). Cette demande, présentée à l'Apôtre
Philippe par quelques Grecs qui s'étaient rendus en pèlerinage
à Jérusalem à l'occasion de la Pâque, résonne aussi
spirituellement à nos oreilles en cette Année jubilaire.
Comme ces pèlerins d'il y a deux mille ans, les hommes de
notre époque, parfois inconsciemment, demandent aux
croyants d'aujourd'hui non seulement de « parler » du
Christ, mais en un sens de le leur faire « voir ». L'Église
n'a-t-elle pas reçu la mission de faire briller la lumière
du Christ à chaque époque de l'histoire, d'en faire
resplendir le visage également aux générations du nouveau
millénaire?
Notre témoignage se
trouverait toutefois appauvri d'une manière inacceptable si
nous ne nous mettions pas d'abord nous-mêmes à contempler
son visage. Le grand Jubilé nous a assurément aidés
à le faire d'une manière plus profonde. Au terme du Jubilé,
tandis que nous reprenons le chemin de la vie ordinaire,
conservant en nous la richesse des expériences vécues en
cette période toute spéciale, notre regard reste plus que
jamais fixé sur le visage du Seigneur.
Le témoignage des Évangiles
17. La contemplation du
visage du Christ ne peut que nous renvoyer à ce que la
Sainte Écriture nous dit de lui, elle qui est, du début à
la fin, traversée par son mystère, manifesté de manière
voilée dans l'Ancien Testament, pleinement révélé dans
le Nouveau Testament, au point que saint Jérôme affirme
avec vigueur: « L'ignorance des Écritures est l'ignorance
du Christ lui-même ».8 En restant ancrés dans
l'Écriture, nous nous ouvrons à l'action de l'Esprit
(cf. Jn 15,26), qui est à l'origine de ces écrits,
et au témoignage des Apôtres (cf. ibid.,
27), qui ont fait la vivante expérience du Christ, le Verbe
de vie, qui l'ont vu de leurs yeux, entendu de leurs
oreilles, touché de leurs mains (cf. 1 Jn 1,1).
Par leur intermédiaire,
c'est une vision de foi qui nous parvient, soutenue par un témoignage
historique précis, un témoignage véridique que les Évangiles,
malgré la complexité de leur rédaction et leur visée
initiale catéchétique, nous donnent d'une manière
pleinement crédible.9
18. En réalité, les Évangiles
ne prétendent pas être une biographie complète de Jésus
selon les canons de la science historique moderne.
Toutefois, à travers eux, le visage du Nazaréen apparaît
avec un fondement historique sûr, car les évangélistes
se sont préoccupés d'en déterminer les contours, en
recueillant des témoignages crédibles (cf. Lc 1,3)
et en travaillant sur des documents soumis au discernement
vigilant de l'Église. C'est sur la base de ces témoignages
de la première heure qu'ils apprirent, sous l'action éclairante
de l'Esprit Saint, le fait humainement déconcertant de la
naissance virginale de Jésus, né de Marie, épouse de
Joseph. De ceux qui l'avaient connu durant la trentaine
d'années qu'il avait passées à Nazareth (cf. Lc 3,23),
ils recueillirent les éléments sur sa vie de « fils de
charpentier » (Mt 13,55) et de « charpentier »
lui-même, étant bien inséré dans le cadre de sa parenté
(cf. Mc 6,3). Ils notèrent son sens religieux, qui
le poussait à se rendre avec les siens en pèlerinage
annuel au temple de Jérusalem (cf. Lc 2,41) et
surtout qui le faisait fréquenter régulièrement la
synagogue de sa cité (cf. Lc 4,16).
Sans toutefois constituer un
compte rendu organique et détaillé, les données
deviennent ensuite plus abondantes pour la période du
ministère public, à partir du moment où le jeune Galiléen
se fait baptiser par Jean-Baptiste dans le Jourdain. Fortifié
par le témoignage d'en haut, conscient d'être le « fils
bien-aimé » (Lc 3,22), il commence sa prédication
de l'avènement du Règne de Dieu, en en illustrant les
exigences et la puissance par des paroles et des signes de
grâce et de miséricorde. C'est ainsi que les Évangiles
nous le présentent en chemin, à travers villes et
villages, accompagné par douze Apôtres choisis par lui
(cf. Mc 3,13-19), par un groupe de femmes qui
l'assistent (cf. Lc 8,2-3), par des foules qui le
cherchent ou le suivent, par des malades qui invoquent sa
puissance de guérison, par des interlocuteurs qui écoutent
ses paroles avec plus ou moins de profit.
Les récits évangéliques
s'accordent ensuite à montrer la tension croissante que
l'on observe entre Jésus et les groupes bien en vue de la
société religieuse de son temps, jusqu'à la crise finale,
qui a son épilogue dramatique sur le Golgotha. C'est alors
l'heure des ténèbres, suivie d'une aurore nouvelle,
radieuse et définitive. En effet, les récits évangéliques
se terminent en montrant le Nazaréen vainqueur de la mort;
ils mettent en évidence la tombe vide et ils le suivent
dans la série des apparitions, dans lesquelles les
disciples, d'abord perplexes et stupéfaits, puis remplis
d'une joie indicible, le découvrent vivant et rayonnant, et
reçoivent de lui le don de l'Esprit (cf. Jn 20,22)
et la mission d'annoncer l'Évangile à « toutes les
nations » (Mt 28,19).
La voie de la foi
19. « Les disciples furent
remplis de joie en voyant le Seigneur » (Jn 20,20).
Le visage que les Apôtres contemplèrent après la résurrection
était le même que le visage de ce Jésus avec lequel ils
avaient vécu pendant environ trois ans, et qui maintenant
les assurait de la vérité éblouissante de sa vie nouvelle
en leur montrant « ses mains et son côté » (ibid.).
Assurément, il ne leur fut pas facile de croire. Ce n'est
qu'après un difficile cheminement spirituel que les
disciples d'Emmaüs ont cru (cf. Lc 24,13-35). C'est
seulement après avoir constaté le prodige que l'Apôtre
Thomas a cru (cf. Jn 20,24-29). En réalité, bien
qu'il ait vu et touché son corps, seule la foi pouvait
le faire entrer pleinement dans le mystère de ce visage.
C'était là une expérience que les disciples avaient déjà
dû faire au cours de la vie historique du Christ, vu les
interrogations qui leur venaient à l'esprit chaque fois
qu'ils se sentaient interpellés par ses gestes et par ses
paroles. On ne parvient vraiment à Jésus que par la voie
de la foi, à travers un chemin dont l'Évangile lui-même
semble déterminer les étapes dans la scène bien connue de
Césarée de Philippe (cf. Mt 16,13-20). Comme s'il
voulait faire un premier bilan de sa mission, Jésus
interroge les disciples sur ce que « les gens » pensent de
lui, et il reçoit comme réponse: « Pour les uns, il est
Jean-Baptiste; pour d'autres, Élie; pour d'autres encore, Jérémie
ou l'un des prophètes » (Mt 16,14). Réponse
certainement pertinente, mais encore - et combien! -
distante de la vérité. Le peuple arrive à percevoir la
dimension religieuse vraiment exceptionnelle de ce rabbi dont
les paroles fascinent tellement, mais il ne réussit pas à
le situer au-delà des hommes de Dieu qui ont marqué
l'histoire d'Israël. En réalité, Jésus est tout autre!
Ce qu'il attend des « siens », c'est justement ce pas
supplémentaire dans la connaissance, qui touche au plus
profond de sa personne: « Et vous, que dites-vous? Pour
vous, qui suis-je? » (Mt 16,15). Seule la foi
professée par Pierre, et avec lui par l'Église de tous les
temps, conduit au « cour », atteignant la profondeur du
mystère: « Tu es le Messie, le fils du Dieu vivant! » (Mt
16,16).
20. Comment Pierre est-il
parvenu à une telle foi? Et que nous est-il demandé, si
nous voulons suivre ses traces d'une manière toujours plus
convaincue? Matthieu nous donne une indication éclairante
dans les paroles par lesquelles Jésus accueille la
confession de Pierre: « Ce n'est pas la chair et le sang
qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux
» (Mt 16,17). L'expression « la chair et le sang
» évoque l'homme et le mode commun de connaissance. Dans
le cas de Jésus, ce mode commun ne suffit pas. Une grâce
de « révélation » qui vient du Père (cf. ibid.)
est nécessaire. Luc nous offre une indication qui abonde
dans le même sens lorsqu'il note que ce dialogue avec les
disciples se déroula tandis que, « un jour, Jésus priait
à l'écart » (Lc 9,18). Ces deux indications
convergentes nous font prendre conscience que nous n'entrons
pas dans la pleine contemplation du visage du Seigneur par
nos seules forces, mais en laissant la grâce nous prendre
par la main. Seule l'expérience du silence et de la prière
offre le cadre approprié dans lequel la connaissance la
plus vraie, la plus fidèle et la plus cohérente de ce mystère
peut mûrir et se développer. L'expression de ce mystère
culmine dans la proclamation solennelle de l'évangéliste
Jean: « Et le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi
nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu'il tient de
son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité
» (Jn 1,14).
La profondeur du mystère
21. Le Verbe et la chair, la
gloire divine et sa tente parmi les hommes! C'est dans
l'union intime et indissociable de ces deux polarités que
se trouve l'identité du Christ, selon la formulation
classique du Concile de Chalcédoine (451): « Une personne
en deux natures ». La personne est celle du Verbe éternel,
Fils du Père, et elle seulement. Les deux natures, sans
aucune confusion, mais aussi sans aucune séparation
possible, sont la nature divine et la nature humaine.10
Nous sommes conscients du
caractère limité de nos concepts et de nos paroles. La
formule, quoique toujours humaine, est cependant
soigneusement pesée dans son contenu doctrinal et elle nous
permet d'accéder, d'une certaine manière, à la profondeur
abyssale du mystère. Oui, Jésus est vrai Dieu et vrai
homme! Comme l'Apôtre Thomas, l'Église est sans cesse
invitée par le Christ à toucher ses plaies, c'est-à-dire
à reconnaître sa pleine humanité reçue de Marie, livrée
à la mort, transfigurée par la Résurrection: « Avance
ton doigt ici, et vois mes mains; avance ta main, et mets-la
dans mon côté » (Jn 20,27). Comme Thomas, l'Église
se prosterne, adorant le Ressuscité dans la plénitude de
sa splendeur divine, et elle s'exclame en permanence: « Mon
Seigneur et mon Dieu! » (Jn 20,28).
22. « Le Verbe s'est fait
chair » (Jn 1,14). Cette fulgurante présentation
johannique du mystère du Christ est confirmée par tout le
Nouveau Testament. L'Apôtre Paul se situe dans la même
ligne lorsqu'il affirme que le Fils de Dieu, « selon la
chair, [...] est né de la race de David » (Rm 1,3;
cf. 9,5). Si aujourd'hui, avec le rationalisme répandu dans
de nombreuses sphères des cultures contemporaines, c'est
surtout la foi en la divinité du Christ qui fait problème,
dans d'autres contextes historiques et culturels on a eu
plutôt tendance à réduire ou à faire disparaître le
caractère concret et historique de l'humanité de Jésus.
Mais, pour la foi de l'Église, il est essentiel et
imprescriptible d'affirmer que vraiment le Verbe « s'est
fait chair » et qu'il a assumé toutes les dimensions de
l'humain, sauf le péché (cf. He 4,15). Dans
cette perspective, l'Incarnation est véritablement, de la
part du Fils de Dieu, une kénose, un « dépouillement
» de la gloire qu'il possède de toute éternité (cf. Ph
2,6-8; 1 P 3,18).
D'autre part, cet abaissement
du Fils de Dieu n'est pas une fin en soi; il tend plutôt à
la pleine glorification du Christ, jusque dans son humanité:
« C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout; il lui
a conféré le Nom qui surpasse tous les noms, afin qu'au
Nom de Jésus, aux cieux, sur terre et dans l'abîme, tout
être vivant tombe à genoux, et que toute langue proclame:
Jésus Christ est le Seigneur, pour la gloire de Dieu
le Père » (Ph 2,9-11).
23. « C'est ta face,
Seigneur, que je cherche » (Ps 27[26],8). L'antique
aspiration du Psalmiste ne pouvait être exaucée de manière
plus ample et plus surprenante que dans la contemplation du
visage du Christ. En lui, Dieu nous a véritablement bénis,
et il a fait « resplendir son visage » sur nous (cf. Ps
67[66],2). En même temps, étant à la fois Dieu et
homme, il nous révèle aussi le visage authentique de
l'homme, « il manifeste pleinement l'homme à lui-même ».11
Jésus est « l'homme nouveau
» (cf. Ep 4,24; Col 3,10) qui appelle
l'humanité rachetée à participer à sa vie divine. Dans
le mystère de l'Incarnation sont posées les bases d'une
anthropologie qui peut aller au-delà de ses propres limites
et de ses propres contradictions pour aller vers Dieu lui-même,
et plus encore vers la perspective de la « divinisation »,
à travers l'insertion dans le Christ de l'homme racheté,
admis dans l'intimité de la vie trinitaire. Les Pères ont
beaucoup insisté sur cette dimension sotériologique du
mystère de l'Incarnation: c'est seulement parce que le Fils
de Dieu est devenu vraiment homme que l'homme peut, en lui
et à travers lui, devenir réellement fils de Dieu.12
Le visage du Fils
24. Cette identité divine et
humaine ressort avec force des Évangiles, qui nous
proposent une série d'éléments grâce auxquels nous
pouvons nous introduire à la « zone-frontière » du mystère
qu'est la conscience que le Christ a de lui-même. L'Église
ne doute pas que, dans leurs récits, les évangélistes,
inspirés d'en haut, aient perçu correctement, dans les
paroles prononcées par Jésus, la vérité de sa personne
et de la conscience qu'il en avait. N'est-ce pas ce que veut
signifier Luc en rapportant les premiers mots de Jésus, à
peine âgé de douze ans, dans le Temple de Jérusalem? Il
apparaît alors conscient d'être dans une relation unique
avec Dieu, celle précisément du « fils ». En effet, à
sa mère qui lui fait remarquer l'angoisse avec laquelle
elle-même et Joseph l'ont cherché, Jésus répond sans hésiter:
« Comment se fait-il que vous m'ayez cherché? Ne le
saviez-vous pas? C'est chez mon Père que je dois être » (Lc
2,49). Rien d'extraordinaire donc à ce que son langage,
dans sa période de maturité, exprime de manière décisive
la profondeur de son mystère, comme le soulignent
abondamment les Évangiles synoptiques (cf. Mt 11,27;
Lc 10,22), mais surtout Jean l'évangéliste. Sur la
conscience qu'il a de lui-même, Jésus n'a aucun doute: «
Le Père est en moi et moi dans le Père » (Jn 10,38).
S'il est permis de penser
que, dans la condition humaine dans laquelle il grandissait
« en sagesse, en taille et en grâce » (Lc 2,52),
progressait aussi la conscience humaine de son mystère
jusqu'à l'expression plénière de son humanité glorifiée,
il ne fait pas de doute que Jésus, dans son existence
historique, avait déjà conscience de son identité de Fils
de Dieu. Jean le souligne, allant jusqu'à affirmer qu'en définitive
il fut rejeté et condamné à cause de cela: on cherchait
en effet à le tuer car, « non seulement il violait le
repos du sabbat, mais encore il disait que Dieu était son
propre Père, et il se faisait l'égal de Dieu » (Jn 5,18).
Dans l'épisode de Gethsémani et du Golgotha, la conscience
humaine de Jésus sera soumise à l'épreuve la plus dure.
Toutefois, même le drame de la passion et de la mort ne réussira
pas à entamer la certitude sereine qu'il a d'être le Fils
du Père céleste.
Visage de souffrance
25. La contemplation du
visage du Christ nous conduit ainsi à aborder l'aspect
le plus paradoxal de son mystère, qui se révèle à
l'heure extrême, l'heure de la Croix. Mystère dans le mystère,
devant lequel l'être humain ne peut que se prosterner et
adorer.
La scène de l'agonie au
Jardin des Oliviers se dessine avec intensité devant nos
yeux. Jésus, accablé à la pensée de l'épreuve qui
l'attend, seul devant Dieu, l'invoque à sa manière
habituelle de tendre confiance: « Abbà, Père ». Il lui
demande d'éloigner de lui, si cela est possible, le calice
de la souffrance (cf. Mc 14,36). Mais le Père ne
semble pas vouloir écouter la voix de son Fils. Pour rendre
à l'homme le visage de son Père, Jésus a dû non
seulement assumer le visage de l'homme, mais se charger
aussi du « visage » du péché: « Celui qui n'a pas connu
le péché, Dieu l'a pour nous identifié au péché des
hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à
la justice de Dieu » (2 Co 5,21).
Nous ne cesserons jamais
d'explorer la profondeur abyssale de ce mystère. Toute l'âpreté
de ce paradoxe se manifeste dans le cri de douleur,
apparemment désespéré, que Jésus fait entendre sur la
Croix: « Éloï, Éloï, lama sabactani?,
ce qui signifie: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonné? » (Mc 15,34). Est-il possible
d'imaginer un supplice plus grand, une obscurité plus
dense? En réalité, tout en conservant le réalisme d'une
douleur indicible, le « pourquoi » angoissé que Jésus
adresse à son Père avec les premiers mots du Psaume 22 s'éclaire
à la lumière de l'ensemble de la prière dans laquelle le
psalmiste unit, dans un mélange touchant de sentiments, la
souffrance et la confiance. En effet, le Psaume continue: «
C'est en toi que nos pères espéraient, ils espéraient et
tu les délivrais... Ne sois pas loin: l'angoisse est
proche, je n'ai personne pour m'aider » (Ps 22[21],5.12).
26. Chers Frères et Sours,
le cri de Jésus sur la Croix n'exprime pas l'angoisse d'un
désespéré, mais la prière du Fils qui offre sa vie à
son Père dans l'amour, pour le salut de tous. Au moment où
il s'identifie à notre péché, « abandonné » par son Père,
il « s'abandonne » entre les mains de son Père. Ses yeux
restent fixés sur son Père. C'est bien en raison de la
connaissance et de l'expérience que lui seul a de Dieu que,
même en ce moment de ténèbres, il voit de manière
limpide la gravité du péché et qu'il souffre pour lui.
Lui seul, qui voit son Père et en jouit pleinement, mesure
en plénitude ce que signifie résister par le péché à
l'amour du Père. Avant d'être une souffrance pour son
corps et à un degré beaucoup plus élevé, sa passion est
une souffrance atroce pour son âme. La tradition théologique
n'a pas manqué de se demander comment Jésus pouvait vivre
en même temps l'union profonde avec son Père, qui est par
nature source de joie et de béatitude, et l'agonie jusqu'au
cri de l'abandon. La présence simultanée de ces deux éléments
apparemment inconciliables est en réalité enracinée dans
la profondeur insondable de l'union hypostatique.
27. Face à ce mystère,
conjointement à la recherche théologique, une aide sérieuse
peut nous venir du grand patrimoine qu'est la « théologie
vécue » des Saints. Ceux-ci nous offrent des
indications précieuses qui permettent d'accueillir plus
facilement l'intuition de la foi, et cela en fonction des
lumières particulières que certains d'entre eux ont reçues
de l'Esprit Saint, ou même à travers l'expérience qu'ils
ont faite de ces états terribles d'épreuve que la
tradition mystique appelle « nuit obscure ». Bien souvent,
les saints ont vécu quelque chose de semblable à l'expérience
de Jésus sur la Croix, dans un mélange paradoxal de béatitude
et de douleur. Dans le Dialogue de la Divine Providence,
Dieu le Père montre à Catherine de Sienne que dans les âmes
saintes peuvent être présentes à la fois la joie et la
souffrance: « Et l'âme est bienheureuse et souffrante:
souffrante pour les péchés du prochain, bienheureuse par
l'union et l'affection de la charité qu'elle a reçue en
elle. Ceux-là imitent l'Agneau immaculé, mon Fils unique,
lequel sur la Croix était bienheureux et souffrant ».13
De la même façon, Thérèse de Lisieux vit son
agonie en communion avec celle de Jésus, éprouvant précisément
en elle le paradoxe de Jésus bienheureux et angoissé: «
Notre Seigneur dans le Jardin des Oliviers jouissait de
toutes les délices de la Trinité, et pourtant son agonie
n'en était pas moins cruelle. C'est un mystère, mais je
vous assure que j'en comprends quelque chose par ce que j'éprouve
moi-même ».14 C'est un témoignage lumineux! Du
reste, le récit même des évangélistes assure le
fondement de cette perception ecclésiale de la conscience
du Christ quand il rappelle que Jésus, même dans l'abîme
de la douleur, meurt en implorant le pardon pour ses
bourreaux (cf. Lc 23,34) et en adressant à son Père
son abandon filial jusqu'à l'extrême: « Père, entre tes
mains je remets mon esprit » (Lc 23,46).
Le visage du Ressuscité
28. Comme lors du Vendredi
saint et du Samedi saint, l'Église ne cesse de demeurer
dans la contemplation de ce visage ensanglanté, dans lequel
est cachée la vie de Dieu et est offert le salut du monde.
Mais sa contemplation du visage du Christ ne peut s'arrêter
à son image de Crucifié. Il est le Ressuscité! S'il
n'en était pas ainsi, notre prédication serait vaine et
vaine notre foi (cf. 1 Co 15,14). La résurrection
fut la réponse du Père à son obéissance, comme le
rappelle la Lettre aux Hébreux: « Pendant les jours de sa
vie mortelle, il a présenté, avec un grand cri et dans les
larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le
sauver de la mort; et, parce qu'il s'est soumis en tout, il
a été exaucé. Bien qu'il soit le Fils, il a pourtant
appris l'obéissance par les souffrances de sa Passion; et,
ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux
qui lui obéissent la cause du salut éternel » (5,7-9).
C'est vers le Christ
ressuscité que désormais l'Église a les yeux fixés. Elle
le fait en suivant les traces de Pierre, qui versa des
larmes après son reniement, et reprit son chemin en
manifestant son amour au Christ, avec une appréhension
compréhensible: « Tu sais bien que je t'aime » (cf. Jn
21,15-17). Elle marche en compagnie de Paul, qui fit la
rencontre foudroyante du Christ sur le chemin de Damas: «
Pour moi, vivre c'est le Christ, et mourir est un avantage
» (Ph 1,21).
Deux mille ans après ces événements,
l'Église les revit comme s'ils venaient de se produire
aujourd'hui. Dans le visage du Christ, elle, l'Épouse,
contemple son trésor, sa joie. « Dulcis Iesu memoria,
dans vera cordis gaudia »: qu'il est doux le souvenir
de Jésus, source de la vraie joie du cour! Réconfortée
par cette expérience, l'Église reprend aujourd'hui son
chemin, pour annoncer le Christ au monde, au début du
troisième millénaire: « Jésus Christ est le même hier
et aujourd'hui, il le sera à jamais » (He 13,8).
III
REPARTIR DU CHRIST
29. « Et moi, je suis avec
vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » (Mt 28,20).
Cette certitude, chers Frères et Sours, a accompagné l'Église
pendant deux mille ans, et elle vient d'être ravivée dans
nos cours par la célébration du Jubilé. Nous devons y
puiser un élan renouvelé pour notre vie chrétienne,
en en faisant même la force inspiratrice de notre
cheminement. C'est dans la conscience de cette présence du
Ressuscité parmi nous que nous nous posons aujourd'hui la
question adressée à Pierre à Jérusalem, aussitôt après
son discours de la Pentecôte: « Que devons-nous faire? »
(Ac 2,37).
Nous nous interrogeons avec
un optimisme confiant, sans pour autant sous-estimer les
problèmes. Nous ne sommes certes pas séduits par la
perspective naïve qu'il pourrait exister pour nous, face
aux grands défis de notre temps, une formule magique. Non,
ce n'est pas une formule qui nous sauvera, mais une
Personne, et la certitude qu'elle nous inspire: Je suis
avec vous!
Il ne s'agit pas alors
d'inventer un « nouveau programme ». Le programme existe déjà:
c'est celui de toujours, tiré de l'Évangile et de la
Tradition vivante. Il est centré, en dernière analyse, sur
le Christ lui-même, qu'il faut connaître, aimer, imiter,
pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec
lui l'histoire jusqu'à son achèvement dans la Jérusalem céleste.
C'est un programme qui ne change pas avec la variation des
temps et des cultures, même s'il tient compte du temps et
de la culture pour un dialogue vrai et une communication
efficace. Ce programme de toujours est notre programme pour
le troisième millénaire.
Il est toutefois nécessaire
qu'il se traduise par des orientations pastorales adaptées
aux conditions de chaque communauté. Le Jubilé nous a
donné l'occasion extraordinaire de nous engager, pour
quelques années, sur un chemin commun à toute l'Église,
un chemin de catéchèse articulée autour du thème de la
Trinité et accompagnée d'engagements pastoraux spécifiques
pour réaliser une féconde expérience jubilaire. J'exprime
mes remerciements pour l'adhésion cordiale avec laquelle on
a largement accueilli la proposition que j'avais faite dans
la lettre apostolique Tertio millennio adveniente.
Maintenant, ce n'est plus un objectif immédiat qui se présente
à nous: c'est l'horizon le plus large et le plus exigeant
de la pastorale ordinaire. Au milieu des données
universelles et inaliénables, il est nécessaire que le
programme unique de l'Évangile continue à s'inscrire dans
l'histoire de chaque réalité ecclésiale, comme cela est
toujours advenu. C'est dans les Églises locales que
l'on peut fixer les éléments concrets d'un programme -
objectifs et méthodes de travail, formation et valorisation
du personnel, recherche des moyens nécessaires - qui
permettent à l'annonce du Christ d'atteindre les personnes,
de modeler les communautés, d'agir en profondeur par le témoignage
des valeurs évangéliques sur la société et sur la
culture.
J'exhorte donc vivement les
Pasteurs des Églises particulières, aidés par la
participation des diverses composantes du peuple de Dieu, à
tracer avec confiance les étapes du chemin futur, en
harmonisant les choix de chaque communauté diocésaine avec
ceux des Églises limitrophes et avec ceux de l'Église
universelle.
Une telle harmonie sera
certainement facilitée par le travail collégial, devenu
maintenant habituel, qui est mené par les Évêques dans
les Conférences épiscopales et dans les Synodes. N'est-ce
pas aussi le sens des Assemblées continentales du synode
des Évêques, qui ont scandé la préparation du Jubilé,
en élaborant des lignes significatives pour l'annonce
actuelle de l'Évangile dans les multiples contextes et dans
les diverses cultures? On ne doit pas laisser tomber ce
riche patrimoine de réflexion, mais le rendre concrètement
opérationnel.
C'est donc une ouvre de
reprise pastorale enthousiasmante qui nous attend. Une ouvre
qui nous implique tous. Je désire toutefois indiquer, pour
l'édification et l'orientation communes, quelques
priorités pastorales, que l'expérience même du grand
Jubilé a fait ressortir à mes yeux avec une force
particulière.
La sainteté
30. Et tout d'abord je n'hésite
pas à dire que la perspective dans laquelle doit se placer
tout le cheminement pastoral est celle de la sainteté.
N'était-ce pas le sens ultime de l'indulgence jubilaire, en
tant que grâce spéciale offerte par le Christ pour que la
vie de chaque baptisé puisse être purifiée et rénovée
en profondeur?
Je souhaite que, parmi ceux
qui ont participé au Jubilé, beaucoup aient bénéficié
de cette grâce, en pleine conscience de son caractère
exigeant. Une fois le Jubilé terminé, la route ordinaire
reprend, mais présenter la sainteté reste plus que jamais
une urgence de la pastorale.
Il faut alors redécouvrir,
dans toute sa valeur de programme, le chapitre V de la
constitution dogmatique sur l'Église Lumen gentium,
consacré à l'« appel universel à la sainteté ». Si les
Pères conciliaires ont donné tant d'importance à ce
sujet, ce n'est pas pour conférer une sorte de touche
spirituelle à l'ecclésiologie, mais plutôt pour en faire
ressortir un dynamisme intrinsèque et caractéristique. La
redécouverte de l'Église comme « mystère », c'est-à-dire
comme « peuple uni de l'unité du Père et du Fils et de
l'Esprit Saint »,15 ne pouvait pas ne pas entraîner
aussi la redécouverte de sa « sainteté », entendue au
sens fondamental d'appartenance à Celui qui est par
excellence le Saint, le « trois fois Saint » (cf. Is 6,3).
Dire que l'Église est sainte signifie présenter son visage
d'Épouse du Christ, pour laquelle il s'est livré,
précisément en vue de la sanctifier (cf. Ep 5,25-26).
Ce don de sainteté, pour ainsi dire objective, est offert
à chaque baptisé.
Mais le don se traduit à son
tour en une tâche, qui doit gouverner toute l'existence chrétienne:
« La volonté de Dieu, c'est que vous viviez dans la
sainteté » (1 Th 4,3). C'est un engagement qui ne
concerne pas seulement certains chrétiens: « Tous les fidèles
du Christ, quel que soit leur état ou leur rang, sont appelés
à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection
de la charité ».16
31. Rappeler cette vérité
élémentaire, en en faisant le fondement de la
programmation pastorale dans laquelle nous nous engageons au
début du nouveau millénaire, pourrait au premier abord
sembler quelque chose de peu opérationnel. Peut-on «
programmer » la sainteté? Que peut signifier ce mot dans
la logique d'un plan pastoral?
En réalité, placer la
programmation pastorale sous le signe de la sainteté est un
choix lourd de conséquences. Cela signifie exprimer la
conviction que, si le Baptême fait vraiment entrer dans la
sainteté de Dieu au moyen de l'insertion dans le Christ et
de l'inhabitation de son Esprit, ce serait un contresens que
de se contenter d'une vie médiocre, vécue sous le signe
d'une éthique minimaliste et d'une religiosité
superficielle. Demander à un catéchumène: « Veux-tu
recevoir le Baptême? » signifie lui demander en même
temps: « Veux-tu devenir saint? » Cela veut dire mettre
sur sa route le caractère radical du discours sur la
Montagne: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est
parfait » (Mt 5,48).
Comme le Concile lui-même
l'a expliqué, il ne faut pas se méprendre sur cet idéal
de perfection comme s'il supposait une sorte de vie
extraordinaire que seuls quelques « génies » de la
sainteté pourraient pratiquer. Les voies de la sainteté
sont multiples et adaptées à la vocation de chacun. Je
remercie le Seigneur, qui m'a permis de béatifier et de
canoniser ces dernières années de nombreux chrétiens, et
parmi eux beaucoup de laïcs qui se sont sanctifiés dans
les conditions les plus ordinaires de la vie. Il est temps
de proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce «
haut degré » de la vie chrétienne ordinaire: toute la
vie de la communauté ecclésiale et des familles chrétiennes
doit mener dans cette direction. Il est toutefois évident
que les parcours de la sainteté sont personnels, et qu'ils
exigent une vraie pédagogie de la sainteté qui soit
capable de s'adapter aux rythmes des personnes. Cette pédagogie
devra intégrer aux richesses de la proposition adressée à
tous les formes traditionnelles d'aide personnelle et de
groupe, et les formes plus récentes apportées par les
associations et par les mouvements reconnus par l'Église.
La prière
32. Pour cette pédagogie de
la sainteté, il faut un christianisme qui se distingue
avant tout dans l'art de la prière. L'Année
jubilaire a été une année de prière personnelle et
communautaire plus intense. Mais nous savons bien aussi que
la prière ne doit pas être considérée comme évidente.
Il est nécessaire d'apprendre à prier, recevant pour ainsi
dire toujours de nouveau cet art des lèvres mêmes du divin
Maître, comme les premiers disciples: « Seigneur,
apprends-nous à prier! » (Lc 11,1). Dans la prière
se développe ce dialogue avec le Christ qui fait de nous
ses intimes: « Demeurez en moi, comme moi en vous » (Jn
15,4). Cette réciprocité est la substance même, l'âme,
de la vie chrétienne et elle est la condition de toute vie
pastorale authentique. Réalisée en nous par l'Esprit
Saint, elle nous ouvre, par le Christ et dans le Christ, à
la contemplation du visage du Père. Apprendre cette logique
trinitaire de la prière chrétienne, en la vivant
pleinement avant tout dans la liturgie, sommet et source de
la vie ecclésiale,17 mais aussi dans l'expérience
personnelle, tel est le secret d'un christianisme vraiment
vital, qui n'a pas de motif de craindre l'avenir, parce
qu'il revient continuellement aux sources et qu'il s'y régénère.
33. Le fait que l'on
enregistre aujourd'hui, dans le monde, malgré les vastes
processus de sécularisation, une exigence diffuse de
spiritualité, qui s'exprime justement en grande partie
dans un besoin renouvelé de prière, n'est-il pas un
« signe des temps »? Les autres religions, désormais
amplement présentes dans les territoires d'ancienne chrétienté,
proposent aussi leurs réponses à ce besoin, et elles le
font parfois avec des modalités attrayantes. Nous qui avons
la grâce de croire au Christ, révélateur du Père et
Sauveur du monde, nous avons le devoir de montrer à quelles
profondeurs peut porter la relation avec lui.
La grande tradition mystique
de l'Église, en Orient comme en Occident, peut exprimer
beaucoup à ce sujet. Elle montre comment la prière peut
progresser, comme un véritable dialogue d'amour, au point
de rendre la personne humaine totalement possédée par le
Bien-Aimé divin, vibrant au contact de l'Esprit,
filialement abandonnée dans le cour du Père. On fait
alors l'expérience vivante de la promesse du Christ: «
Celui qui m'aime sera aimé de mon Père; moi aussi je
l'aimerai, et je me manifesterai à lui » (Jn 14,21).
Il s'agit d'un chemin totalement soutenu par la grâce, qui
requiert toutefois un fort engagement spirituel et qui connaît
aussi de douloureuses purifications (la « nuit obscure »),
mais qui conduit, sous diverses formes possibles, à la joie
indicible vécue par les mystiques comme « union sponsale
». Comment oublier ici, parmi tant de témoignages
lumineux, la doctrine de saint Jean de la Croix et de sainte
Thérèse d'Avila?
Oui, chers Frères et Sours,
nos communautés chrétiennes doivent devenir d'authentiques
« écoles » de prière, où la rencontre avec le
Christ ne s'exprime pas seulement en demande d'aide, mais
aussi en action de grâce, louange, adoration,
contemplation, écoute, affection ardente, jusqu'à une
vraie « folie » du cour. Il s'agit donc d'une prière
intense, qui toutefois ne détourne pas de l'engagement dans
l'histoire: en ouvrant le cour à l'amour de Dieu, elle
l'ouvre aussi à l'amour des frères et rend capable de
construire l'histoire selon le dessein de Dieu.18
34. Certes, les fidèles qui
ont reçu le don de la vocation à une vie de consécration
spéciale sont appelés à la prière de façon particulière:
par nature, cette vocation les rend plus disponibles à
l'expérience contemplative, et il importe qu'ils s'y
adonnent avec une généreuse assiduité. Mais on se
tromperait si l'on pensait que les simples chrétiens
peuvent se contenter d'une prière superficielle, qui serait
incapable de remplir leur vie. Face notamment aux nombreuses
épreuves que le monde d'aujourd'hui impose à la foi, ils
seraient non seulement des chrétiens médiocres, mais des
« chrétiens en danger ». Ils courraient en effet le
risque insidieux de voir leur foi progressivement affaiblie,
et ils finiraient même par céder à la fascination de «
succédanés », accueillant des propositions religieuses de
suppléance et se prêtant même aux formes extravagantes de
la superstition.
Il faut alors que l'éducation
à la prière devienne en quelque sorte un point déterminant
de tout programme pastoral. Moi-même, j'envisage d'aborder
au cours des prochaines catéchèses du mercredi une réflexion
sur les psaumes, en commençant par ceux des Laudes, par
lesquelles la prière publique de l'Église nous invite à
consacrer et à orienter nos journées. Combien il serait
utile que, non seulement dans les communautés religieuses
mais aussi dans les communautés paroissiales, on s'emploie
davantage à ce que tout le climat soit imprégné de prière!
Il faudrait redonner de la valeur, avec le discernement
voulu, aux formes populaires et surtout éduquer à la prière
liturgique. Une journée de la communauté chrétienne, où
l'on harmoniserait les multiples occupations de la pastorale
et du témoignage dans le monde avec la célébration
eucharistique et éventuellement la récitation des Laudes
et des Vêpres, est peut-être plus « envisageable » qu'on
ne le croit habituellement. L'expérience de nombreux
groupes chrétiennement engagés, même composés
majoritairement de laïcs, le démontre.
L'Eucharistie dominicale
35. La plus grande attention
doit donc être portée à la liturgie, « le sommet vers
lequel tend l'action de l'Église et en même temps la
source d'où découle toute sa force ».19 Au
vingtième siècle, spécialement à partir du Concile, la
communauté chrétienne a beaucoup grandi dans sa façon de
célébrer les sacrements, surtout l'Eucharistie. Il faut
persévérer dans cette direction, en donnant une importance
particulière à l'Eucharistie dominicale et au dimanche
lui-même, entendu comme un jour particulier de la foi,
jour du Seigneur ressuscité et du don de l'Esprit, vraie Pâque
hebdomadaire.20 Depuis deux mille ans, le temps
chrétien est scandé par la mémoire de ce « premier jour
après le sabbat » (cf. Mc 16,2.9; Lc 24,1; Jn
20,1), où le Christ ressuscité fit aux Apôtres le don
de la paix et de l'Esprit (cf. Jn 20,19-23). La vérité
de la résurrection du Christ est le donné originel sur
lequel s'appuie la foi chrétienne (cf. 1 Cor 15,14),
événement qui se place au centre du mystère du temps
et qui préfigure le dernier jour, lorsque le Christ
reviendra dans la gloire. Nous ne savons pas quels événements
nous réservera le millénaire qui commence, mais nous avons
la certitude qu'il demeurera solidement dans les mains du
Christ, le « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Ap
19,16), et justement en célébrant sa Pâque, non
seulement une fois dans l'année, mais chaque dimanche, l'Église
continuera à « montrer à chaque génération ce qui
constitue l'axe porteur de l'histoire, auquel se rattachent
le mystère des origines et celui de la destinée finale du
monde ».21