Au seuil d'un nouveau millénaire, l'espérance se
fait plus vive de voir les rapports entre les hommes
s'inspirer toujours davantage de l'idéal d'une fraternité
vraiment universelle. Si l'on ne partage pas un tel idéal, la
paix ne pourra pas être assurée de manière stable. De
nombreux signes laissent penser que cette conviction se fait
jour avec de plus en plus de force dans la conscience de
l'humanité. La valeur de la fraternité est proclamée par
les grandes chartes des droits humains; elle est
mise en relief concrètement par de grandes institutions
internationales, en particulier par l'Organisation des Nations
unies; enfin, elle s'impose plus que jamais en raison du
processus de mondialisation qui unit de façon croissante le
sort de l'économie, de la culture et de la société. La réflexion
même des croyants, dans les diverses religions, a tendance à
souligner que le rapport avec le Dieu unique, Père commun de
tous des hommes, ne peut que favoriser la conscience d'être
des frères et la façon de vivre en conséquence. Dans la révélation
de Dieu en Jésus Christ, ce principe est exprimé d'une manière
extrêmement radicale: Celui qui n'aime pas n'a pas
connu Dieu, car Dieu est Amour (1 Jn 4, 8).
2. Mais en même temps, on ne peut pas
ne pas voir que l'éclairage dont on vient de parler est
obscurci par des zones d'ombre vastes et denses. L'humanité
commence avec des blessures encore ouvertes cette nouvelle étape
de son histoire; dans de nombreuses régions, elle est éprouvée
par des conflits âpres et sanglants; elle connaît les
difficultés toujours plus grandes de la solidarité dans les
relations entre personnes de cultures et de civilisations différentes
mais toujours plus proches et plus interactives dans les mêmes
territoires. Chacun sait combien il est difficile de concilier
les positions des adversaires, quand les esprits sont enflammés
et exaspérés à cause de vieilles haines et de graves problèmes
pour lesquels on a du mal à trouver une solution. Mais il ne
serait pas moins dangereux pour l'avenir de la paix de se
montrer incapable d'affronter avec sagesse les problèmes posés
par le nouvel équilibre que, dans de nombreux pays, l'humanité
trouve peu à peu, et cela en raison de l'accélération des
flux migratoires qui engendrent des formes inédites de
cohabitation entre personnes de cultures et de civilisations
différentes.
3. Il m'a donc paru urgent d'inviter
ceux qui croient au Christ, et avec eux tous les hommes de
bonne volonté, à se livrer à une réflexion sur le dialogue
entre les différentes cultures et les différentes traditions
des peuples, montrant que c'est dans le dialogue que se trouve
la voie nécessaire à l'édification d'un monde réconcilié,
capable de regarder avec sérénité son propre avenir. Il
s'agit là d'un thème décisif dans la perspective de la
paix. Je suis heureux que l'Organisation des Nations unies
ait, elle aussi, perçu et proposé cette urgence, déclarant
que 2001 serait l'Année internationale du dialogue
entre les civilisations.
Loin de moi évidemment la pensée que, sur un
tel problème, on puisse offrir des solutions aisées, prêtes
à l'emploi. Il est déjà laborieux de se livrer à une
simple lecture de la situation, qui apparaît en perpétuel
mouvement, au point d'échapper à tout schéma prédéterminé.
Il faut y ajouter la difficulté de conjuguer les principes et
les valeurs qui, bien qu'ils soient en principe conciliables,
peuvent présenter concrètement des éléments de tension qui
n'en facilitent pas la synthèse. Il reste enfin, à la base,
l'effort que représente l'engagement éthique de tout être
humain, contraint de compter avec son égoïsme et avec ses
limites.
C'est justement pour cela que je vois l'utilité
d'une réflexion commune sur cette question. Dans ce but, je
me limiterai ici à énoncer quelques principes visant à
orienter la réflexion, dans l'écoute de ce que l'Esprit de
Dieu dit aux Églises (cf. Ap 2, 7) et à toute l'humanité,
en ce passage décisif de son histoire.
L'homme et ses différentes cultures
4. Considérant l'histoire de l'humanité
dans son ensemble, on est toujours émerveillé par les
manifestations complexes et variées des cultures humaines.
Ces dernières se différencient les unes des autres par
l'itinéraire historique qui les distingue, et par les traits
caractéristiques qui en résultent et qui, dans leur
structure, les rendent uniques, originales et organisées. La
culture est une expression caractéristique de l'homme et de
son histoire, au niveau individuel et collectif. En effet,
l'homme est sans cesse poussé par son intelligence et par sa
volonté à cultiver les biens et les valeurs de la
nature , en harmonisant dans des synthèses culturelles
toujours plus élevées et plus systématiques les
connaissances fondamentales qui concernent tous les aspects de
la vie, notamment celles qui se rapportent à son existence
sociale et politique, à la sécurité et au développement économique,
à l'élaboration des valeurs et des notions existentielles,
surtout de nature religieuse, qui permettent à son histoire
individuelle et communautaire de se dérouler selon des
modalités authentiquement humaines .
5. Les cultures se caractérisent
toujours par certains éléments stables et durables, et par
d'autres éléments dynamiques et contingents. À première
vue, le regard porté sur une culture y fait découvrir
surtout les aspects caractéristiques qui la différencient de
la culture de celui qui l'observe, lui conférant des traits
spécifiques dans lesquels se concentrent des éléments de
nature très diverse. La plupart du temps, les cultures se développent
sur des territoires déterminés, dont les éléments géographiques,
historiques et ethniques s'entrecroisent de façon originale
et unique. Cette spécificité de chaque culture
se reflète de manière plus ou moins intense chez les
personnes qui la possèdent, selon un dynamisme continuel
d'influences exercées sur les individus et de contributions
que ces derniers, à la mesure de leurs capacités et leur génie,
apportent à leur culture. En tout cas, être homme signifie nécessairement
exister dans une culture déterminée. Chaque personne est
marquée par la culture qu'elle reçoit de sa famille et des
groupes humains avec lesquels elle est en relation, à travers
son parcours éducatif et les influences les plus diverses de
son milieu, à travers la relation fondamentale qu'elle
entretient avec le territoire dans lequel elle vit. Dans tout
cela, il n'y a aucun déterminisme mais une constante
dialectique entre la force des conditionnements et le
dynamisme de la liberté.
Formation humaine et appartenance
culturelle
6. L'accueil de sa propre culture comme
élément structurant de la personnalité, en particulier dans
la phase initiale de la croissance, est un donné de l'expérience
universelle, dont il ne faut pas sous-évaluer l'importance.
Sans cet enracinement dans un humus défini, la personne
elle-même risquerait d'être soumise, à un âge encore
tendre, à un excès de stimuli opposés, qui ne
faciliteraient pas son développement serein et équilibré.
C'est en fonction de ce rapport fondamental avec ses propres
origines - au niveau familial, mais aussi
territorial, social et culturel - que se développe chez les
personnes le sens de la patrie, et la culture tend
à assumer, plus ou moins selon le lieu, une configuration
nationale. En devenant homme, le Fils de Dieu
lui-même a acquis non seulement une famille humaine mais
aussi une patrie. Il est pour toujours Jésus de
Nazareth, le Nazaréen (cf. Mc 10, 47; Lc 18, 37; Jn 1, 45;
19, 19). Il s'agit là d'un processus naturel, où des
composantes sociologiques et psychologiques agissent entre
elles, avec des effets normalement positifs et constructifs.
C'est pourquoi l'amour de la patrie est une valeur à
cultiver, mais sans étroitesse d'esprit, en aimant en même
temps toute la famille humaine et en évitant les
manifestations pathologiques qui apparaissent lorsque le sens
de l'appartenance prend des accents d'exaltation de soi et
d'exclusion de la diversité, qui se développent sous des
formes nationalistes, racistes et xénophobes.
7. S'il est donc important de savoir
apprécier les valeurs de sa propre culture, il convient
d'autre part d'avoir conscience que chaque culture, comme
produit typiquement humain et conditionné historiquement,
renferme nécessairement des limites. Pour que le sens de
l'appartenance culturelle ne se transforme pas en fermeture,
il y a un antidote efficace: la connaissance sereine, non
conditionnée par des préjugés négatifs, des autres
cultures. D'ailleurs, une analyse attentive et rigoureuse fait
apparaître que les cultures, en deçà de leurs
manifestations les plus extérieures, ont très souvent des éléments
communs significatifs. On le constate également dans la
succession historique des cultures et des civilisations.
Portant son regard sur le Christ, qui manifeste pleinement
l'homme à lui-même , et forte de l'expérience accumulée en
deux mille ans d'histoire, l'Église est convaincue que
sous tous les changements, il y a bien des choses qui ne
changent pas . Cette continuité est fondée sur les
caractéristiques essentielles et universelles du projet de
Dieu sur l'homme.
Les diversités culturelles sont donc à
comprendre dans la perspective fondamentale de l'unité du
genre humain, donné historique et ontologique premier à la
lumière duquel il est possible de saisir le sens profond des
diversités elles-mêmes. En vérité, seule la vision
contextuelle aussi bien des éléments d'unité que des
diversités rend possible la compréhension et l'interprétation
de la pleine vérité de toute culture humaine .
Diversité de cultures et respect réciproque
8. Dans le passé, les diversités
entre les cultures se sont souvent révélées source
d'incompréhensions entre les peuples, et aussi motif de
conflits et de guerres. Mais encore aujourd'hui,
malheureusement, dans diverses parties du monde, c'est avec
une appréhension croissante que nous assistons à
l'affirmation polémique de certaines identités culturelles
contre d'autres cultures. Ce phénomène peut à la longue dégénérer
en tensions et en affrontements désastreux, et il n'en rend
pas moins pénible la condition de telles ou telles minorités
ethniques et culturelles, amenées à vivre dans le cadre de
majorités culturellement différentes qui sont portées à
des attitudes et à des comportements hostiles et racistes.
Face à un tel scénario, tout homme de bonne
volonté ne peut pas ne pas s'interroger sur les orientations
éthiques fondamentales qui caractérisent l'expérience
culturelle d'une communauté déterminée. Les cultures, comme
l'homme qui en est l'auteur, sont en effet traversées par le
mystère de l'iniquité à l'ouvre dans
l'histoire humaine (cf. 2 Th 2, 7) et elles ont besoin elles
aussi de salut et de rédemption. L'authenticité de chaque
culture humaine et la valeur de l'ethos qu'elle véhicule, à
savoir la solidité de son orientation morale, peuvent d'une
certaine manière être mesurées en fonction du fait que la
culture est pour l'homme et pour la promotion de sa dignité,
à tout niveau et dans tout contexte.
9. La radicalisation des identités
culturelles qui se rendent imperméables à toute influence bénéfique
extérieure est certes préoccupante. Mais l'acceptation
passive des cultures, ou de certains de leurs aspects majeurs,
sur des modèles du monde occidental qui, désormais
affranchis du terreau chrétien, sont inspirés par une
conception sécularisée et pratiquement athée de la vie et
par des formes d'individualisme radical, est tout aussi périlleuse.
Il s'agit d'un phénomène de vastes proportions, soutenu par
de puissantes campagnes médiatiques qui tendent à véhiculer
des styles de vie, des projets sociaux et économiques, et en
définitive une vision d'ensemble de la réalité, qui rongent
de l'intérieur divers fondements culturels et de très nobles
civilisations. En raison de leur forte connotation
scientifique et technique, les modèles culturels de
l'Occident apparaissent fascinants et séduisants, mais
malheureusement ils révèlent, avec une évidence toujours
plus grande, un appauvrissement progressif dans les domaines
humaniste, spirituel et moral. La culture qui les engendre est
marquée par la prétention dramatique de vouloir réaliser le
bien de l'homme en se passant de Dieu, le Souverain Bien.
Mais, avertit le Concile Vatican II, la créature sans
son Créateur s'évanouit . Une culture qui refuse de se
référer à Dieu perd son âme en même temps que son
orientation, devenant une culture de mort, comme en témoignent
les tragiques événements du vingtième siècle et comme le
montrent les conséquences nihilistes que l'on constate
actuellement dans de larges sphères du monde occidental.
Le dialogue entre les cultures
10. De manière analogue à ce qui
advient à la personne, qui se réalise à travers l'ouverture
accueillante à l'autre et le don généreux de soi, les
cultures, élaborées par les hommes et au service des hommes,
doivent aussi être modelées par les dynamismes spécifiques
du dialogue et de la communion, sur la base de l'unité
originelle et fondamentale de la famille humaine, sortie des
mains de Dieu qui, d'un principe unique, a fait tout le
genre humain (Ac 17, 26).
En ce sens, le dialogue entre les cultures, thème
du présent Message pour la Journée mondiale de la Paix,
apparaît comme une exigence intrinsèque de la nature même
de l'homme et de la culture. En tant qu'expressions
historiques diverses et appropriées de l'unité originelle de
la famille humaine, les cultures trouvent dans le dialogue la
sauvegarde de leurs particularités, ainsi que de la compréhension
et de la communion réciproques. Le concept de communion, qui,
dans la révélation chrétienne, a sa source et son modèle
sublime en Dieu un et trine (cf. Jn 17, 11. 21), n'est jamais
une réduction à l'uniformité, ni une reconnaissance forcée,
ni une assimilation; la communion est en réalité
l'expression de la convergence d'une variété multiforme et
elle devient donc signe de richesse et promesse de développement.
Le dialogue porte à reconnaître la richesse
de la diversité et dispose les âmes à l'acceptation réciproque,
dans la perspective d'une collaboration authentique, répondant
à la vocation originelle à l'unité de la famille humaine
tout entière. Comme tel, le dialogue est un instrument éminent
pour réaliser la civilisation de l'amour et de la paix, que
mon prédécesseur le Pape Paul VI a indiquée comme l'idéal
qui doit inspirer la vie culturelle, sociale, politique et économique
de notre temps. Au début du troisième millénaire, il est
urgent de proposer à nouveau la voie du dialogue à un monde
marqué par trop de conflits et de violences, parfois découragé
et incapable de scruter l'horizon de l'espérance et de la
paix.
Capacité et risques de la communication
mondiale
11. Le dialogue entre les cultures paraît
particulièrement nécessaire si l'on considère l'impact des
nouvelles technologies de communication sur la vie des
personnes et des peuples. Nous sommes dans l'ère de la
communication mondiale, qui est en train de façonner la société
selon de nouveaux modèles culturels, plus ou moins étrangers
aux modèles du passé. L'information précise et actualisée
est, au moins en principe, pratiquement accessible à
quiconque, en n'importe quelle partie du monde.
Le libre afflux des images et des mots à l'échelle
mondiale est en train de transformer non seulement les
relations entre les peuples au niveau politique et économique,
mais aussi la compréhension même du monde. Ce phénomène
offre de multiples potentialités, autrefois impensables, mais
il comprend aussi certains aspects négatifs et dangereux. Le
fait qu'un petit nombre de pays détiennent le monopole des
industries culturelles et en distribuent les
produits en tout point de la terre à un public toujours plus
large peut constituer un puissant facteur d'érosion des spécificités
culturelles. Ce sont des produits qui contiennent et qui
transmettent des systèmes implicites de valeur, et qui
peuvent donc provoquer chez les destinataires des effets de désappropriation
et de perte d'identité.
Le défi des migrations
12. Le style et la culture du dialogue
sont particulièrement significatifs en regard de la problématique
complexe des migrations, phénomène social important de notre
temps. L'exode massif de populations d'une région à l'autre
de la planète, qui constitue souvent une odyssée humaine
dramatique pour tous ceux qui sont concernés, a pour conséquence
le mélange de traditions et de coutumes différentes, avec
des répercussions notables dans les pays d'origine et dans
les pays de destination. L'accueil réservé aux migrants par
les pays qui les reçoivent et leur propre capacité de s'intégrer
dans le nouveau milieu humain sont autant d'éléments d'évaluation
de la qualité du dialogue entre les différentes cultures.
En réalité, sur le thème de l'intégration
culturelle, tant débattu de nos jours, il n'est pas facile
d'identifier les fondements et les structures qui
garantissent, de façon équilibrée et équitable, les droits
et les devoirs de ceux qui accueillent comme de ceux qui sont
accueillis. Historiquement, les processus migratoires se sont
produits sous les modes les plus divers et avec des résultats
disparates. Nombreuses sont les civilisations qui se sont développées
et enrichies précisément grâce aux apports venant de
l'immigration. Dans d'autres cas, les diversités culturelles
des autochtones et des immigrés n'ont pas été intégrées,
mais elles ont montré leur capacité de cohabiter, à travers
une pratique de respect réciproque des personnes, et
d'acceptation ou de tolérance des mours différentes.
Malheureusement, il persiste aussi des situations dans
lesquelles les difficultés de la rencontre entre les diverses
cultures n'ont jamais été résolues, et les tensions sont
devenues cause de conflits périodiques.
13. Dans un domaine aussi complexe, il
n'y a pas de formules magiques; il est toutefois
de notre devoir de mettre en évidence quelques principes éthiques
de fond auxquels se référer. En premier lieu, il faut se
rappeler le principe selon lequel les immigrés doivent
toujours être traités avec le respect dû à la dignité de
toute personne humaine. Quand il s'agit de contrôler les flux
migratoires, l'évaluation que l'on doit faire du bien commun
doit se plier à ce principe. Il faudra alors concilier
l'accueil qui est dû à tous les êtres humains, spécialement
aux indigents, avec l'évaluation des conditions
indispensables à une vie digne et pacifique pour les
habitants originaires du pays et pour ceux qui viennent les
rejoindre. Quant aux éléments culturels dont les immigrés
sont porteurs, ils seront respectés et accueillis dans la
mesure où ils ne sont pas en contradiction avec les valeurs
éthiques universelles, inscrites dans la loi naturelle, ni
avec les droits humains fondamentaux.
Respect des cultures et physionomie
culturelle du territoire
14. Il est plus difficile de déterminer
dans quelle mesure les immigrés ont droit à la
reconnaissance juridique publique de leurs expressions
culturelles spécifiques, qui ne s'harmonisent pas facilement
avec les mours de la majorité des citoyens. Dans le cadre
d'une ouverture notable, la solution de ce problème est liée
à l'évaluation concrète du bien commun à un moment
historique précis et dans une situation territoriale et
sociale donnée. Cela dépend beaucoup de la présence dans
les esprits d'une culture de l'accueil qui, sans céder à
l'indifférentisme concernant les valeurs, sache lier les
raisons de l'identité et celles du dialogue.
D'autre part, comme je l'ai précisé plus
haut, on ne peut sous-estimer l'importance de la culture
caractéristique d'un territoire pour un développement équilibré
de ceux qui appartiennent à ce territoire depuis leur
naissance, spécialement à l'âge le plus délicat de leur
croissance. De ce point de vue, on peut retenir comme
orientation plausible celle qui consiste à garantir dans un
territoire déterminé un certain équilibre
culturel, en rapport avec la culture qui l'a surtout
marqué; un équilibre qui, tout en s'ouvrant aux minorités
et en respectant leurs droits fondamentaux, permette la pérennité
et le développement d'une physionomie culturelle
déterminée, c'est-à-dire du patrimoine fondamental composé
de la langue, des traditions et des valeurs qui sont généralement
liées à l'expérience de la nation et au sens de la
patrie.
15. Il est cependant évident que cette
exigence d'équilibre relative à la
physionomie culturelle d'un territoire ne peut être
satisfaite par de simples instruments législatifs, car
ceux-ci seraient privés d'efficacité s'ils manquaient de
fondement dans l'ethos de la population, et par-dessus tout
ils seraient destinés à changer au cas où une culture
perdrait de fait sa capacité d'animer un peuple ou un
territoire, devenant un simple héritage conservé dans des
musées ou des monuments artistiques ou littéraires.
En réalité, dans la mesure où elle est
vraiment vitale, une culture n'a pas de raison de craindre d'être
anéantie, tandis qu'aucune loi ne pourrait la maintenir en
vie si elle était déjà morte dans les esprits. Dans la
perspective du dialogue entre les cultures, on ne peut
interdire à l'une de proposer à l'autre les valeurs en
lesquelles elle croit, pourvu que cela se fasse dans le
respect de la liberté et de la conscience des personnes.
La vérité ne s'impose que par la force de la vérité
elle-même qui pénètre l'esprit avec autant de douceur que
de puissance .
La conscience des valeurs communes
16. Le dialogue entre les cultures,
instrument privilégié pour édifier la civilisation de
l'amour, repose sur la conscience qu'il existe des valeurs
communes à toutes les cultures, parce qu'elles sont enracinées
dans la nature de la personne. Par ces valeurs, l'humanité
exprime ses traits les plus vrais et les plus caractéristiques.
Faisant abstraction des réserves idéologiques et des égoïsmes
partisans, il faut cultiver dans les esprits la conscience de
ces valeurs, pour nourrir l'humus culturel de nature
universelle qui rend possible le développement fécond d'un
dialogue constructif. Les différentes religions peuvent et
doivent, elles aussi, apporter une contribution décisive en
ce sens. L'expérience que j'ai vécue tant de fois lors de
rencontres avec des représentants d'autres religions - je me
rappelle en particulier la rencontre d'Assise en 1986 et celle
de la Place Saint-Pierre en 1999 - me confirme dans la
certitude que l'ouverture réciproque de ceux qui
appartiennent à diverses religions peut produire de grands bénéfices
pour servir la cause de la paix et du bien commun de l'humanité.
La valeur de la solidarité
17. Face aux inégalités croissantes
qui existent dans le monde, la première valeur dont il faut
promouvoir toujours davantage la conscience est assurément la
solidarité. Toute société se régit sur la base de la
relation originelle des personnes entre elles, développée en
cercles de relations toujours plus larges - de la famille aux
autres groupes sociaux intermédiaires -, jusqu'au cercle de
la société civile tout entière et de la communauté
nationale. De leur côté, les États ne peuvent pas faire
autrement que d'entrer en rapport les uns avec les autres: la
situation actuelle d'interdépendance planétaire aide à
mieux percevoir la communauté de destin de la famille humaine
tout entière, favorisant chez toutes les personnes
raisonnables l'estime pour la vertu de la solidarité.
À ce propos, il faut toutefois relever que
l'interdépendance croissante a contribué à mettre en lumière
de multiples disparités, comme le déséquilibre entre pays
riches et pays pauvres; la fracture sociale, à l'intérieur
de chaque pays, entre les personnes qui vivent dans l'opulence
et celles qui sont lésées dans leur dignité parce qu'elles
manquent même du nécessaire; la dégradation de
l'environnement et sur le plan humain, provoquée et accélérée
par l'usage irresponsable des ressources naturelles. Ces inégalités
et ces disparités sociales se sont accrues, dans certains
cas, jusqu'à conduire les pays les plus pauvres à une dérive
incontrôlable.
Au cour d'une authentique culture de la
solidarité prend donc place la promotion de la justice. Il ne
s'agit pas seulement de donner le superflu à ceux qui sont
dans le besoin, mais d'apporter son aide pour faire
entrer dans le cycle du développement économique et humain
des peuples entiers qui en sont exclus ou marginalisés. Ce
sera possible non seulement si l'on puise dans le superflu,
produit en abondance par notre monde, mais surtout si l'on
change les styles de vie, les modèles de production et de
consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent
aujourd'hui les sociétés .
La valeur de la paix
18. La culture de la solidarité est étroitement
liée à la valeur de la paix, objectif primordial de toute
société, ainsi que de la communauté nationale et
internationale. Toutefois, sur le chemin vers une meilleure
entente entre les peuples, les défis que le monde doit
affronter sont encore nombreux: ils mettent chacun devant des
choix que l'on ne peut différer. Tandis qu'on s'efforce à
grand peine de s'engager pour la non-prolifération des armes
nucléaires, la croissance préoccupante des armements risque
de nourrir et de répandre une culture de la compétition et
du conflit, dans laquelle sont impliqués non seulement les États,
mais aussi des entités non institutionnelles, tels des
groupes paramilitaires et des organisations terroristes.
Le monde est encore aux prises avec les conséquences
des guerres passées et présentes, et avec les tragédies
provoquées par l'utilisation des mines anti-personnel et par
le recours aux horribles armes chimiques et biologiques, fruit
empoisonné des connaissances techniques et scientifiques
actuelles. Et que dire du risque permanent de conflit entre
pays, de guerres civiles à l'intérieur de divers États et
d'une violence largement répandue, que les organisations
internationales et les gouvernements des Nations se révèlent
presque impuissants à combattre ? Devant de telles menaces,
tous doivent sentir le devoir moral de procéder sans tarder
à des choix concrets, pour promouvoir la cause de la paix et
de la compréhension entre les hommes.
La valeur de la vie
19. Un dialogue authentique entre les
cultures, en plus du sentiment de respect réciproque, ne peut
pas ne pas nourrir une vive sensibilité pour la valeur de la
vie. La vie humaine ne peut être considérée comme un objet
dont on disposerait arbitrairement, mais comme la réalité la
plus sacrée et la plus intangible qui est présente sur la scène
du monde. Il ne peut y avoir de paix lorsque disparaît la
sauvegarde de ce bien fondamental. On ne peut invoquer la paix
et mépriser la vie. Notre temps connaît des exemples
lumineux de générosité et de dévouement au service de la
vie, mais aussi le triste scénario de centaines de millions
d'hommes livrés à cause de la cruauté ou de l'indifférence
à un destin douloureux et brutal. Il s'agit là d'une
tragique spirale de mort qui comporte des homicides, des
suicides, des avortements, l'euthanasie, comme aussi les
pratiques de mutilation, les tortures physiques et
psychologiques, les formes de coercition injuste,
l'emprisonnement arbitraire, le recours nullement nécessaire
à la peine de mort, les déportations, l'esclavage, la
prostitution, l'achat et la vente de femmes et d'enfants. On
peut ajouter les pratiques irresponsables du génie génétique,
comme le clonage et l'utilisation d'embryons humains pour la
recherche, que l'on s'efforce de justifier par une référence
illégitime à la liberté, au progrès de la culture, à la
promotion du développement humain.
Quand les sujets les plus fragiles et sans défense
de la société subissent de telles atrocités, la notion même
de famille humaine, fondée sur les valeurs de la personne, de
la confiance, du respect et de l'aide réciproques, en vient
à être gravement ébranlée. Une civilisation fondée sur
l'amour et sur la paix doit s'opposer à ces expérimentations
indignes de l'homme.
La valeur de l'éducation
20. Pour édifier la civilisation de
l'amour, le dialogue entre les cultures doit tendre au dépassement
de tout égoïsme ethnocentrique, afin d'harmoniser
l'attention à l'égard de sa propre identité avec la compréhension
d'autrui et le respect de la diversité. La responsabilité de
l'éducation s'avère à cet égard fondamentale. Elle doit
transmettre aux individus la conscience de leurs racines et
fournir des points de référence qui leur permettent de préciser
leur place particulière dans le monde. En même temps, elle
doit s'employer à enseigner le respect pour les autres
cultures. Il faut regarder au-delà de l'expérience
individuelle immédiate et accepter les différences, en découvrant
la richesse de l'histoire des autres et de leurs valeurs.
La connaissance des autres cultures, acquise
avec le sens critique voulu et s'appuyant sur de solides
points de référence éthique, conduit à une meilleure prise
de conscience des valeurs et des limites de sa propre culture,
et elle révèle en même temps l'existence d'un héritage
commun à tout le genre humain. C'est précisément grâce à
cet horizon plus large que l'éducation a une fonction
particulière dans la construction d'un monde plus solidaire
et plus pacifique. Elle peut contribuer à l'affirmation d'un
humanisme intégral, ouvert à la dimension éthique et
religieuse, qui sait donner toute l'importance qu'il faut à
la connaissance et à l'estime des cultures et des valeurs
spirituelles des diverses civilisations.
Le pardon et la réconciliation
21. Au cours du grand Jubilé qui a
marqué le deux millième anniversaire de la naissance de Jésus,
l'Église a vécu avec une particulière intensité le rappel
exigeant de la réconciliation. Ce rappel est significatif
aussi dans le cadre de la thématique complexe du dialogue
entre les cultures. Bien souvent en effet, le dialogue est
difficile, parce que pèse sur lui l'hypothèque de tragiques
héritages de guerres, de conflits, de violences et de haines,
que la mémoire continue d'entretenir. Pour dépasser les
barrières de l'incommunicabilité, le chemin à parcourir est
celui du pardon et de la réconciliation. Au nom d'un réalisme
désenchanté, beaucoup qualifient ce chemin d'utopique et de
naïf. Dans la vision chrétienne, au contraire, ce chemin est
le seul pour parvenir à la paix.
Le regard des croyants s'arrête pour
contempler l'icône du Crucifié. Peu avant de mourir, Jésus
s'exclame: Père, pardonne-leur: ils ne savent ce qu'ils
font ! (Lc 23, 34). En entendant ces ultimes paroles du
Rédempteur mourant, le malfaiteur crucifié à sa droite
s'ouvre à la grâce de la conversion, accueille l'Évangile
du pardon et obtient la promesse de la béatitude éternelle.
L'exemple du Christ nous donne la certitude que l'on peut réellement
abattre les innombrables murs qui bloquent la communication et
le dialogue entre les hommes. Le regard vers le Crucifié fait
naître en nous la confiance que le pardon et la réconciliation
peuvent devenir une pratique normale de la vie quotidienne et
de chaque culture, et donc une occasion concrète pour
construire la paix et l'avenir de l'humanité.
Me souvenant de l'expérience jubilaire
significative de la purification de la mémoire, je désire
adresser aux chrétiens un appel particulier, afin qu'ils
deviennent des témoins et des missionnaires de pardon et de réconciliation,
hâtant ainsi, par l'invocation assidue au Dieu de la paix, la
réalisation de la magnifique prophétie d'Isaïe, qui peut être
étendue à tous les peuples de la terre: Ce jour-là,
un chemin ira d'Égypte en Assyrie. Les Assyriens viendront en
Égypte et les Égyptiens en Assyrie. Les Égyptiens adoreront
avec les Assyriens. Ce jour-là, Israël viendra le troisième,
avec l'Égypte et l'Assyrie. Telle sera la bénédiction que,
dans le pays, prononcera le Seigneur, le tout-puissant:
Bénis soient l'Égypte, mon peuple, l'Assyrie, ouvre
de mes mains, et Israël, mon patrimoine (Is 19,
23-25).
Un appel aux jeunes
22. Je désire conclure ce Message de
paix par un appel spécial à vous, jeunes du monde entier,
qui êtes l'avenir de l'humanité et les pierres vivantes pour
édifier la civilisation de l'amour. Je conserve dans le cour
le souvenir des rencontres riches d'émotion et d'espérance
que j'ai vécues avec vous à l'occasion des récentes Journées
mondiales de la Jeunesse à Rome. Votre adhésion a été
joyeuse, convaincue et prometteuse. Dans votre énergie, dans
votre vitalité et dans votre amour pour le Christ, j'ai
entrevu un avenir plus serein et plus humain pour le monde.
Vous sentant proches de moi, j'éprouvais
au-dedans de moi un sentiment profond de gratitude envers le
Seigneur, qui me faisait la grâce de contempler, à travers
la mosaïque bigarrée de vos langues, de vos cultures, de vos
traditions et de vos mentalités différentes, le miracle de
l'universalité de l'Église, de sa catholicité, de son unité.
À travers vous, j'ai admiré la merveilleuse façon de vivre
la diversité dans l'unité d'une même foi, d'une même espérance,
d'une même charité, en tant qu'expression extrêmement éloquente
de l'impressionnante réalité de l'Église, signe et
instrument du Christ pour le salut du monde et pour l'unité
du genre humain . L'Évangile vous appelle à reconstruire
l'unité originelle de la famille humaine, dont la source est
Dieu, Père, Fils et Esprit Saint.
Chers jeunes de toutes langues et de toutes
cultures, une tâche élevée et exaltante vous attend: être
des hommes et des femmes capables de solidarité, de paix et
d'amour de la vie, dans le respect de tous. Soyez les artisans
d'une nouvelle humanité, où les frères et les sours,
membres d'une même famille, puissent vivre enfin dans la paix
!
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