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De Rome et d'ailleurs, les textes qui font l'actualité

Responsable du dossier : Yves Bériault, o.p.

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En l'an de grâce...

par Pierre-Jean Houyvet, dominicain d'Amacameca (Mexique)

   On se réjouit à juste titre d'une année nouvelle : le Jour de l'an est célébré comme une fête. On échange des voux pour une année « bonne et heureuse... ».

Cette façon optimiste d'envisager l'avenir correspond au besoin instinctif de voir notre vie se prolonger, progresser, s'épanouir. Il est difficile pourtant, quand on avance dans la vie, de ne pas envisager dans une autre lumière le temps qui passe.

C'est ainsi qu'autrefois Bossuet, dans un sermon célèbre prêché devant la cour de Louis XIV, avait dénoncé en termes saisissants le piège que recèle cet écoulement du temps. Le temps qui contrefait habilement l'éternité, en nous rendant chaque matin avec subtilité un jour tout semblable à celui que la veille il nous a dérobé. Le temps qui nous fuit toujours sans cesser de présenter le même visage, en sorte que l'année qui s'est écoulée semble ressusciter dans l'année qui commence.

Pourquoi Simone de Beauvoir a-t-elle omis de mentionner ce passage dans le beau livre qu'elle a consacré à « cette impitoyable vieillesse qui pas à pas, sans bruit, s'avance... » ? Le piège, c'est cette façon qu'a le temps d'imiter l'éternité, ce qui a pour effet d'engendrer chez l'homme une sorte de torpeur, comme si les choses devaient durer toujours.

Le problème du sens

Une année nouvelle devrait d'abord aider le chrétien à reprendre conscience du temps qui passe, et de ce qu'entraîne d'inéluctable son écoulement : ce qui est joué est joué, ce qui a été gâché est gâché. Cette offre qui lui est faite d'une année nouvelle devrait le faire sortir de sa torpeur et colorer sa joie d'une certaine gravité. Pour lui, en effet, l'expérience du temps qui passe ne peut pas ne pas réveiller, au plus intime de son être, la question du sens de ce temps. Sa vie se réduirait-elle à l'addition pure et simple, plus ou moins longue, d'un certain nombre d'années ? N'y a-t-il pas sur cette trame fondamentale, monotone ou passionnante, un projet qui se dessine ou qui devrait se dessiner, un visage qui s'ébauche ?

Il est des vies où manifestement quelque chose se construit : une famille qui s'étend, une affaire qui se développe... Mais il en est d'autres qui n'ont pas connu le même bonheur, où rien de bien substantiel n'a pu être réalisé sur aucun plan, par la faute des circonstances, d'une santé déficiente, etc. Pour ceux-là pourtant, comme pour les autres, le déroulement des années comporte un certain sens. Une année nouvelle doit leur reposer la question de ce sens.

Où le chercher? En mettant en rapport, selon la vieille formule française, non seulement l'année nouvelle, mais aussi l'année qu'on vit, avec la grâce de Dieu: « En l'an de grâce... ».

Telle devrait être pour tout chrétien, au seuil d'une année nouvelle, la référence instinctive: reprendre conscience de ce fait élémentaire que le temps est en effet grâce de Dieu.

La conséquence immédiate est que le temps lui-même doit produire en nous des effets de grâce, des fruits qui manifestent la circulation secrète, souterraine de la grâce, cette u opération de la grâce », dont parlait Charles Péguy dans une lettre à Jacques Maritain. « Celui qui demeure en moi, dit Jésus (c'est la définition même de la grâce), porte beaucoup de fruit ».

Répétition ou changement ?

Bien distinguer ce qui se répète - les saisons qui succèdent aux saisons, les années aux années - et ce qui change : l'événement inattendu exprimant l'intervention d'une liberté, d'un amour. Cette année dite nouvelle sera-t-elle nouvelle vraiment ? Cela dépend de nous.

La tromperie du temps telle que la dénonce Bossuet c'est justement que l'année nouvelle ne le paraisse pas, et ne le soit pas de fait; qu'elle s'écoule sans bruit comme la précédente et nous laisse à notre torpeur, alors que la grâce attachée à une nouvelle année est de faire que cette année, précisément, puisse être nouvelle, qu'il puisse s'y passer par le sursaut de notre liberté quelque chose de neuf. Ce qui nous intéresse avant tout chez les hommes - ce que nous cherchons dans les pièces de théâtre, les films, les romans - c'est le déploiement d'une liberté, d'un choix, par lequel l'homme est fondamentalement lui-même; c'est tout ce qu'il y a d'inattendu, de neuf, dans l'explosion d'une liberté humaine qui rompt la monotonie des changements toujours les mêmes et donne ainsi au temps son relief, sa valeur, son sens. Autrement dit ce qui change n'est nouveau, intéressant, que s'il signifie quelque chose. Et il. revient à notre liberté d'homme de donner à ce changement sa signification.

C'est ici sans doute que se situe le travail de la grâce, et c'est vers elle qu'il faut nous tourner pour voir tomber la contradiction appas rente entre ce vieillissement, cette menace qu'apporte une année nouvelle, et cette enfance heureuse, glorieuse, qu'elle voudrait nous faire retrouver.

Que changer ?

S'il fallait préciser dans la lumière de l'Évangile en quoi consiste ce changement, je répondrais qu'il réside essentiellement dans la récupération, au regard de Dieu, de cette enfance que le péché nous a fait perdre. Il y a un rapport très profond à établir ici entre le drame de nos origines tel que l'évoque le livre de la Genèse et la fameuse parole de Jésus : u Si vous ne changez pas, et si vous ne redevenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mt 18,3). C'est pour avoir voulu rejeter cette tutelle, cette enfance qui faisait pourtant tout leur bonheur, que l'homme et la femme ont perdu le paradis : « Si vous mangez de cet arbre vous serez comme des dieux » (Gn 3,5). Il nous faut maintenant parcourir le chemin inverse. Et c'est le chemin de la grâce. La récupération du Royaume est entièrement suspendue à la récupération de cette enfance dont on comprend qu'elle soit en définitive la seule valeur qui compte au regard d'un Dieu qui s'est défini comme un Père: « Dieu de tendresse et de pitié. » « Si vous ne redevenez pas comme des enfants », dit Jésus, c'est-à-dire, si vous ne retrouvez pas pour Dieu, cet amour, cette obéissance, cette confiance éperdue, vous ne retrouverez pas le Royaume.

Une année nouvelle nous est donnée pour nous permettre d'avancer dans cette récupération. Où en sommes-nous ? Tout le travail de l'Esprit Saint dans nos cours se résume, répétons-le, en ce cri qu'il pousse en nous, qu'il veut nous faire pousser en lui, et qui doit devenir l'âme de notre âme, le cour de notre cour, le souffle même de notre vie: Abba, Père.

Se changer

Tel est le sens profond de chaque année nouvelle. A travers la trame de nos activités familiales ou professionnelles, sous-jacent au désir si légitime de réussir, d'être heureux, de rendre heureux ceux qu'on aime, il y a, comme dans les tissus d'Orient, ce fil d'or qui donne à notre vie sa beauté secrète, son intérêt passionnant. Par cette année nouvelle, Dieu veut nous rapprocher de lui, nous donner le temps de changer, de nous changer, un peu comme on se change quand on va à une fête. C'est l'avertissement du vieux saint Jean : « Celui qui a cette espérance en lui (de voir Dieu tel qu'il est) qu'il se rende pur comme celui-là (Jésus) est pur » (1 Jn 3,3). C'est l'invitation pressante de saint Paul à ses chrétiens : « Le salut est maintenant plus près de nous qu'au temps où nous avons commencé à croire. La nuit est avancée. Le jour est proche ». Et l'Apôtre d'inviter ses chrétiens à changer de vêtement: « Laissons les oeuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière ! Point de ripaille ni d'orgie, pas de luxure ni de débauche, pas de querelles ni de jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ » (Rm 13,11-14).

Une année nouvelle nous donne encore un peu de temps pour revêtir le seul vêtement qui ne tombera pas en poussière au dernier jour. Et ce vêtement, c'est Jésus Christ : l'humilité, la douceur, l'amour de Jésus Christ. En fin de compte, la seule façon efficace de le chercher, de le trouver, n'est-ce pas de consentir ainsi peu à peu à changer, à se changer ? On n'en aura jamais fini. Mais chaque année est une chance de plus que Dieu nous donne pour y arriver.

Et les hommes d'aujourd'hui sont singulièrement exigeants à cet égard. « La religion, à quoi ça sert ? Pour que je croie en leur Sauveur il faudrait qu'ils me chantent des chants. meilleurs, il faudrait qu'ils aient l'air plus sauvés ». Jean Giono avant de mourir, a fait sienne cette accusation de Nietzsche: « Ce que je reproche aux religions c'est de ne pas changer les hommes ».

Ce n'est pas aux religions qu'il faut faire ce reproche, mais aux hommes qui font échec dans leurs cours, dans leurs vies, à l'opération de la grâce.

Accepter son écharde

Il reste qu'il y a le plus souvent toute une part de nous-mêmes qui, de fait, ne change pas, qui au fond, ne peut pas changer: tout ce conditionnement qui vient de notre hérédité, de notre tempérament, des traumatismes peut-être de notre enfance, de telle ou telle faiblesse au niveau de la santé, du psychisme, de la sexualité en un mot cette écharde dont saint Paul a dû bien souffrir pour supplier si instamment le Seigneur de l'en délivrer. On connaît la réponse qui lui fut faite, elle est significative : « Ma grâce te suffit »(2 Co 12.7-9), sous-entendu : de ce côté-là il n'y aura pas de changement pour toi, tu garderas ton écharde. Mais ma grâce te donnera de la supporter.

Cela donne à penser que la valeur d'une vie chrétienne se mesure moins aux changements qu'on peut y constater qu'à l'effort secret, invisible au regard des hommes: « Ne jugez pas » (Mt 7,1). Vivre de la grâce, s'y accrocher envers et contre tout, en changeant sans doute de son mieux ce qui peut changer, c'est accepter aussi de ne pas pouvoir tout changer et de rester, devant le Seigneur, un pauvre homme qui met tout son espoir en sa miséricorde.


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