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2002-03-29
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éthique
en Internet
Message du Conseil
Pontifical pour les Communications Sociales (1 mars 2002)
INTRODUCTION
1. Le bouleversement qui se produit aujourd'hui dans la
communication suppose, plus qu'une simple révolution technologique,
le remaniement complet de ce par quoi l'humanité appréhende
le monde qui l'entoure, et en vérifie et exprime la perception.
La mise à disposition constante des images et des idées
ainsi que leur transmission rapide, fût-ce d'un continent
à un autre, ont des conséquences, à la fois
positives et négatives, sur le développement psychologique,
moral et social des personnes, la structure et le fonctionnement
des sociétés, les échanges d'une culture à
une autre, la perception et la transmission des valeurs, les idées
du monde, les idéologies et les convictions religieuses .1
Au cours de la décennie qui s'est écoulée
la vérité de ces affirmations s'avère encore
plus frappante. Il ne faut pas beaucoup d'imagination aujourd'hui
pour concevoir la planète comme un réseau mondial,
bourdonnant de transmissions électroniques, une planète
en conversation nichée dans le silence réservé
de l'espace. La question éthique est de savoir si cela contribue
au développement authentique de la personne humaine et si
cela aide les personnes et les peuples à être fidèles
à leur destin transcendant.
Et, bien sûr, sous de nombreux aspects, la réponse
est oui. Les nouveaux médias représentent des moyens
puissants pour l'éducation et l'enrichissement culturel,
pour l'activité commerciale et la participation à
la vie politique, pour le dialogue et la compréhension interculturels;
et, comme nous le soulignons dans le document qui accompagne celui-ci,2
ils servent également la cause religieuse. Mais cette médaille
a son revers; les moyens de communication sociale qui peuvent contribuer
au bien des personnes et des communautés peuvent aussi se
prêter à exploiter, manipuler, dominer et corrompre.
2. Internet est le dernier, et, sous de nombreux aspects, le plus
influent d'une série de médias - télégraphe,
téléphone, radio, télévision - qui,
depuis un siècle et demi ont progressivement éliminé
les barrières que le temps et l'espace constituaient pour
la communication. Son impact sur les personnes, les nations, et
la communauté des nations, est immense.
Dans ce document, nous désirons proposer un point de vue
catholique sur Internet, comme point de départ pour la participation
de l'Eglise au dialogue avec les autres secteurs de la société,
en particulier les autres dénominations religieuses, en ce
qui concerne le développement et l'utilisation de ce remarquable
réseau multimédial. Internet est une source de grands
bienfaits aujourd'hui et promet de l'être plus encore. Mais
il peut aussi causer beaucoup de mal. Ce qu'Internet deviendra,
en bien ou en mal, est essentiellement une question de discernement
- un choix auquel l'Eglise apporte deux contributions majeures:
son engagement en faveur de la dignité de la personne humaine
et sa longue tradition de sagesse morale.3
3. Comme pour les autres médias, la personne et la communauté
humaine sont fondamentales en vue d'un jugement éthique d'Internet.
En ce qui concerne le message communiqué, le processus de
communication, les questions de la structure et du système
de la communication, le principe éthique fondamental
est le suivant: la personne humaine et la communauté humaine
sont la fin et la mesure de l'utilisation des moyens de communication
sociale; la communication devrait se faire par des personnes en
vue du développement intégral d'autres personnes .4
Le bien commun - l'ensemble de conditions sociales qui permettent,
tant aux groupes qu'à chacun de leurs membres, d'atteindre
leur perfection d'une façon plus totale et aisée
5 - fournit un deuxième principe de base pour une évaluation
éthique des communications sociales. Celui-ci devrait être
entendu de façon intégrale, comme l'ensemble des objectifs
de qualité que les membres d'une communauté s'engagent
à mettre en ouvre et à la réalisation ainsi
qu'à la promotion desquels la communauté doit sa raison
d'être. Le bien des personnes dépend du bien commun
de leurs communautés.
La vertu qui conduit les personnes à sauvegarder et à
promouvoir le bien commun est la solidarité. Il ne s'agit
pas d'un sentiment de compassion vague ou d'attendrissement
superficiel pour les malheurs des autres mais d' une
détermination ferme et persévérante de travailler
pour le bien commun; c'est-à-dire pour le bien de tous et
de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous
.6 En particulier aujourd'hui, la solidarité revêt
une dimension claire et fortement internationale; il est juste de
parler du bien commun international et il est impératif d'y
ouvrer.
4. Le bien commun international, la vertu de solidarité,
la révolution multimédiale et dans la technologie
de l'information, ainsi qu'Internet, font tous partie du processus
de la mondialisation.
Dans une large mesure, la nouvelle technologie gère opérativement
et structure la mondialisation, créant une situation dans
laquelle le commerce et les communications ne sont plus limitées
aux frontières d'un pays .7 Les conséquences
en sont extrêmement importantes. La mondialisation peut accroître
la richesse et promouvoir le développement; elle offre des
avantages tels que l'efficacité et l'accroissement
de la productivité [...] [le renforcement du] processus d'unité
entre les peuples et [l'amélioration du] service rendu à
la famille humaine .8 Mais jusqu'à présent,
ces bénéfices n'ont pas été répartis
de façon équitable. Certaines personnes, groupes commerciaux
et pays se sont immensément enrichis, tandis que d'autres
sont restés en arrière. Des nations entières
ont été presque totalement exclues de ce processus,
et ne trouvent pas de place dans le nouveau monde qui prend forme.
La mondialisation, qui a profondément transformé
les systèmes économiques en créant des possibilités
de croissance inespérée, a aussi fait que beaucoup
sont restés sur le bord du chemin: le chômage dans
les pays les plus développés et la misère dans
trop de pays de l'hémisphère sud continuent à
maintenir des millions de femmes et d'hommes à l'écart
du progrès et du bonheur .9
Même dans les sociétés qui sont entrées
dans le processus de mondialisation, il n'est pas du tout évident
que cela ait été entièrement le résultat
d'un choix libre et informé. Au contraire, de nombreuses
personnes, en particulier les personnes défavorisées,
ressentent ce phénomène comme quelque chose qui leur
a été imposé, plutôt que comme un processus
auquel ils peuvent prendre part de façon active .10
Dans de nombreuses régions du monde, la mondialisation est
en train d'entraîner des changements rapides et bouleversants.
Il ne s'agit pas seulement d'un processus économique, mais
également culturel, comportant des aspects à la fois
positifs et négatifs. Ceux qui en sont l'objet considèrent
souvent la mondialisation comme un flot destructeur qui menace les
normes sociales qui les ont protégés et les points
de référence culturels qui leur ont donné une
orientation dans la vie [...] les mutations technologiques dans
les relations professionnelles sont trop fréquentes pour
que les cultures soient en mesure d'y répondre .11
5. L'une des principales conséquences de la déréglementation
des dernières années a été le déplacement
du pouvoir des Etats nationaux aux entreprises multinationales.
Il est important d'encourager et d'aider ces groupes à mettre
leur pouvoir au service du bien de l'humanité; et cela fait
apparaître le besoin d'une communication et d'un dialogue
accrus entre ceux-ci et les institutions concernées comme
l'Eglise.
Un ferme engagement en faveur de la pratique de la solidarité
au service du bien commun, dans et entre les nations, devrait informer
et guider notre utilisation de la nouvelle technologie de l'information
et d'Internet. Cette technologie peut être un moyen de résoudre
les problèmes humains, de promouvoir le développement
intégral des personnes, de créer un monde gouverné
par la justice, la paix et l'amour. Aujourd'hui, plus encore que
lorsque l'Instruction pastorale sur les moyens de communication
sociale Communio et progressio l'a remarqué il y a plus de
trente ans, les médias ont la possibilité de faire
participer toute personne en tout lieu aux projets et aux
problèmes de chacun comme à ceux du genre humain .12
Il s'agit d'une vision stupéfiante. Internet peut la faire
devenir réalité - pour les personnes, les groupes,
les nations et la race humaine - uniquement s'il est utilisé
à la lumière de principes éthiques clairs et
solides, en particulier la vertu de solidarité. Tous pourront
en bénéficier car nous le savons aujourd'hui
plus qu'hier: nous ne serons jamais heureux et en paix les uns sans
les autres .13 Cela sera une expression de la spiritualité
de communion qui implique la capacité de voir surtout
ce qu'il y a de positif dans l'autre, pour l'accueillir et le valoriser
comme un don de Dieu et la capacité de donner
une place à son frère en portant les fardeaux
les uns des autres (Ga 6, 2) et en repoussant les tentations
égoïstes qui nous tendent continuellement des pièges
.14
6. La diffusion d'Internet soulève également un certain
nombre de questions éthiques relatives à des thèmes
comme la protection de la vie privée, la sécurité
et la confidentialité des informations, les droits d'auteur
et la loi sur la propriété intellectuelle, la pornographie,
les sites incitant à la haine, la diffusion de rumeurs et
la diffamation sous couvert d'informations, et bien d'autres encore.
Nous évoquerons brièvement un certain nombre de ces
aspects, tout en reconnaissant qu'ils exigent une analyse et un
débat constant de la part de toutes les parties concernées.
Toutefois, fondamentalement, nous ne considérons pas Internet
uniquement comme une source de problèmes; nous le considérons
plutôt comme une source de bénéfices pour la
race humaine - mais de bénéfices qui ne seront pleinement
réalisés que si les problèmes existants sont
résolus.
II
AU SUJET D'INTERNET
7. Internet possède un certain nombre de caractéristiques
frappantes. Internet est instantané, immédiat, mondial,
décentralisé, interactif, il peut être développé
à l'infini dans son contenu et sa portée, et possède
un remarquable degré de flexibilité et de faculté
d'adaptation. Il est égalitaire, dans la mesure où
quiconque disposant du matériel nécessaire et d'un
minimum de capacités techniques peut avoir une présence
active dans l'espace cybernétique, déclarer son message
au monde et exiger d'être entendu. Il permet de rester anonyme,
de jouer un rôle, de développer son imagination, permet
un sens de communauté et de partage. Selon les goûts
de chaque personne, il se prête aussi bien à la participation
active qu'à l'absorption passive dans un monde de
stimulations narcissiques et centrées sur soi, dont les effets
s'assimilent à ceux des narcotiques .15 Il peut être
utilisé pour briser l'isolement des personnes et des groupes
ou pour l'accroître.
8. La configuration technologique qui sous-tend Internet est étroitement
liée à ses aspects éthiques: les personnes
ont eu tendance à l'utiliser de la façon dont il avait
été projeté, et à le projeter de façon
à l'adapter à ce type d'utilisation. En effet ce
nouveau système date de l'époque de la guerre
froide, dans les années 60, lorsqu'il fut projeté
pour déjouer les attaques nucléaires en créant
un réseau décentralisé d'ordinateurs contenant
des données vitales. La décentralisation était
la clé du projet, car de cette façon, pensait-on,
la perte d'un ou même de plusieurs ordinateurs n'entraînerait
pas la perte de toutes les données.
Une vision idéaliste du libre échange d'informations
et d'idées a joué un rôle considérable
dans le développement d'Internet. Toutefois, sa configuration
décentralisée et le projet également décentralisé
du World Wide Web de la fin des années 80 se
sont également révélés être le
fruit d'une mentalité libertaire opposée à
tout ce qui touche de près ou de loin la règlementation
légitime en vue de la sécurité publique. Un
individualisme exacerbé est donc apparu en ce qui concerne
Internet: voilà; disait-on, un nouveau royaume, le merveilleux
pays de l'espace cybernétique, où toute sorte d'expression
était autorisée et où la seule loi était
la liberté individuelle totale de faire ce que l'on voulait.
Bien sûr, cela signifiait que la seule communauté dont
les droits et les intérêts étaient véritablement
reconnus dans l'espace cybernétique était la communauté
des libertaires radicaux. Cette façon de penser a conservé
une influence dans certains milieux, soutenus par les arguments
libertaires familiers utilisés pour défendre la pornographie
et la violence dans les médias en général.16
Bien que les individualistes radicaux et les entrepreneurs représentent
certes deux groupes très différents, il existe une
convergence d'intérêts entre ceux qui veulent qu'Internet
soit un lieu pour quasiment toute sorte d'expression, quelque ignoble
et destructive qu'elle soit, et ceux qui veulent qu'Internet soit
un vecteur d'activité commerciale libre, fondé sur
un modèle néo-libéral qui considère
le profit et les lois du marché comme des paramètres
absolus au détriment de la dignité et du respect de
la personne et du peuple .17
9. L'explosion de la technologie de l'information a multiplié
les possibilités de communication de certaines personnes
et groupes favorisés. Internet peut servir les personnes
dans leur utilisation responsable de la liberté et de la
démocratie, étendre la gamme de choix disponibles
dans divers domaines de la vie, accroître les possibilités
éducatives et culturelles, briser les divisions, promouvoir
le développement humain d'une multitude de façons.
Le libre afflux des images et des mots à l'échelle
mondiale est en train de transformer non seulement les relations
entre les peuples au niveau politique et économique, mais
aussi la compréhension même du monde. Ce phénomène
offre de multiples potentialités, autrefois impensables .18
Lorsqu'il se fonde sur des valeurs partagées, ancrées
dans la nature de la personne, le dialogue interculturel rendu possible
par Internet et d'autres moyens de communication sociale peut être
un instrument privilégié pour édifier
la civilisation de l'amour .19
Mais ce n'est pas tout. Paradoxalement, les forces mêmes
qui peuvent conduire à une meilleure communication peuvent
également conduire à l'augmentation de l'égocentrisme
et de l'aliénation .20 Internet peut unir les personnes,
mais peut aussi les diviser, en tant qu'individus et que groupes
que des soupçons mutuels séparent au niveau des idéologies,
de la politique, de la richesse, de la race, de l'ethnie et de la
religion. Il a déjà été utilisé
de façon agressive, presque comme un arme de guerre, et on
parle du danger d'un terrorisme cybernétique .
Il serait tristement ironique que cet instrument de communication,
ayant une si grande capacité de réunir les personnes,
retourne à ses origines lors de la guerre froide et devienne
la scène d'un conflit international.
III
QUELQUES QUESTIONS SENSIBLES
10. Un certain nombre de préoccupations en ce qui concerne
Internet sont implicites dans ce que nous avons dit jusqu'à
présent.
L'une des plus importantes de celles-ci se réfère
à ce que l'on appelle aujourd'hui le fossé
numérique - une forme de discrimination qui divise
les riches des pauvres sur la base de l'accès, ou du manque
d'accès, à la nouvelle technologie de l'information.
Dans ce sens, il s'agit d'une nouvelle version d'un ancient écart
entre les riches en information et les pauvres
en information .
L'expression de fossé numérique souligne
le fait que les individus, les groupes et les nations doivent avoir
accès à la nouvelle technologie afin de prendre part
aux bénéfices promis par la mondialisation et le développement
et de ne pas rester encore plus en arrière. Il est impératif
que le gouffre qui éloigne les bénéficiaires
des nouveaux moyens d'information et d'expression de ceux qui n'y
ont pas encore accès ne devienne pas une cause insurmontable
d'injustice et de discrimination .21 Il faut trouver les moyens
de rendre Internet accessible aux groupes les plus défavorisés,
que ce soit directement, ou du moins à travers des médias
traditionnels à coût modéré. L'espace
cybernétique devrait être une source complète
d'informations et de services accessible à tous gratuitement,
et dans une grande variété de langues. Les institutions
publiques ont une responsabilité particulière dans
la création et le maintien de sites ainsi conçus.
Alors que la nouvelle économie mondiale prend forme, l'Eglise
veut s'assurer que le bénéficiaire de ce processus
sera l'humanité tout entière et pas uniquement
une élite prospère contrôlant la science,
la technologie, la communication, et les ressources de la planète
, c'est-à-dire que l'Eglise désire une
mondialisation qui sera au service de la personne et de toutes les
personnes .22
À cet égard, il faut garder à l'esprit que
les causes et les conséquences de cet écart ne sont
pas seulement économiques, mais également technologiques,
sociales et culturelles. Ainsi, par exemple, un autre écart
lié à Internet agit au détriment des
femmes, et celui-ci également, doit être éliminé.
11. Nous sommes particulièrement préoccupés
par les dimensions culturelles de ce qui se passe actuellement.
Précisément en tant qu'instrument du processus de
mondialisation, la nouvelle technologie de l'information et Internet
transmettent et contribuent à insuffler un ensemble de valeurs
culturelles - des modes de pensée en ce qui concerne les
relations sociales, la famille, la religion, la condition humaine
- dont la nouveauté et la fascination peuvent remettre en
question et engloutir les cultures traditionnelles.
Le dialogue et l'enrichissement interculturels sont bien sûr
fortement souhaitables. En effet, le dialogue entre les cultures
est particulièrement nécessaire aujourd'hui en raison
de l'impact de la nouvelle technologie de la communication sur les
vies des personnes et des peuples .23 Mais ce processus doit
se réaliser dans les deux sens. Les cultures ont beaucoup
à apprendre les unes des autres et imposer simplement la
vision mondiale et les valeurs d'une culture sur une autre ne conduit
pas au dialogue, mais à l'impérialisme culturel. La
domination culturelle est un problème particulièrement
sérieux lorsqu'une culture dominante est porteuse de fausses
valeurs, contraires au véritable bien des personnes et des
groupes. En l'état actuel des choses, Internet, de même
que d'autres moyens de communication sociale, transmet le message
et les valeurs de la culture occidentale sécularisée
à des personnes et à des sociétés qui,
dans de nombreux cas, ne sont pas préparées à
l'évaluer et à y faire face. Cela soulève de
graves problèmes - par exemple, en ce qui concerne le mariage
et la vie de famille, qui connaissent une crise diffuse et
radicale 24 dans de nombreuses parties du monde.
La sensibilité culturelle et le respect pour les valeurs
et les croyances des autres personnes sont impératives dans
ces circonstances. Le dialogue interculturel qui préserve
le caractère distinctif des cultures en tant qu'expressions
historiques diverses et appropriées de l'unité originelle
de la famille humaine, et [...] qui sauvegarde leurs particularités,
ainsi que la compréhension et la communion réciproques
25 est nécessaire pour édifier et maintenir
un sens de solidarité internationale.
12. La question de la liberté d'expression sur Internet
est tout aussi complexe et soulève une autre série
de préoccupations.
Nous soutenons fortement la liberté d'expression et le libre
échange d'idées. La liberté de rechercher et
de connaître la vérité est un droit humain fondamental
26 et la liberté d'expression est la pierre d'angle de la
démocratie. L'ordre moral et l'intérêt
commun étant saufs, l'homme [peut] librement chercher la
vérité, faire connaître et divulguer ses opinions
[...] cela demande qu'il soit informé impartialement des
événements de la vie publique .27 Et l'opinion
publique, une expression essentielle de la nature organisée
dans la société , exige absolument la
liberté d'exprimer les idées et les attitudes .28
À la lumière de ces exigences du bien commun, nous
déplorons les tentatives accomplies par les autorités
publiques pour bloquer l'accès à l'information - sur
Internet ou dans d'autres moyens de communication sociale - car
elles le jugent menaçant ou embarrassant pour elles, pour
manipuler le public à travers la propagande et la désinformation,
ou pour empêcher la légitime liberté d'expression
et d'opinion. Les régimes autoritaires sont de loin les pires
coupables à cet égard; mais le problème existe
également dans les démocraties libérales, où
l'accès aux médias pour l'expression politique dépend
souvent de la richesse et où les hommes politiques et leurs
conseillers violent la vérité et la justice en présentant
sous un faux jour leurs opposants et en réduisant les questions
à des dimensions de piètre mesquinerie.
13. Dans ce nouvel environnement, le journalisme traverse une période
de profonds changements. La combinaison des nouvelles technologies
et de la mondialisation a augmenté les capacités
des moyens de communication sociale, mais a également accru
leur vulnérabilité aux pressions idéologiques
et commerciales ,29 et cela est également vrai pour
le journalisme.
Internet est un instrument hautement efficace pour transmettre
rapidement l'information aux personnes. Mais la concurrence économique
et la présence 24 heures sur 24 du journalisme sur Internet
ont également contribué à rechercher le sensationnel
et à alimenter la rumeur, à créer un amalgame
d'informations, de publicité et de divertissement et au déclin
apparent du reportage et du commentaire sérieux. Le journalisme
honnête est essentiel pour le bien commun des nations et de
la communauté internationale. Les problèmes aujourd'hui
manifestes dans la pratique du journalisme sur Internet exigent
une correction rapide de la part des journalistes eux-mêmes.
La quantité extrême d'informations sur Internet, dont,
pour la plupart, on ne se préoccupe pas de contrôler
si elle est juste ou appropriée, est un problème pour
de nombreuses personnes. Mais nous sommes également préoccupés
par le fait que les usagers d'Internet puissent utiliser la capacité
de la technologie à fabriquer sur commande l'information
simplement pour élever des barrières électroniques
contre des idées non familières. Cela ne serait pas
sain dans un monde pluraliste où les personnes ont besoin
de croître dans la compréhension réciproque.
Si les usagers d'Internet doivent être sélectifs et
auto-disciplinés, cela ne devrait pas aller, jusqu'à
se couper des autres. Les implications de ce media pour le développement
et la santé psychologiques, doivent également être
étudiée, y compris l'éventualité que
l'immersion prolongée dans le monde virtuel de l'espace cybernétique
puisse nuire à certaines personnes. Bien qu'il existe de
réels avantages à la capacité que la technologie
donne aux personnes de réunir des ensembles d'information
et de services désignés uniquement pour eux ,
cela soulève une question incontournable: l'audience
de l'avenir sera-t-elle une multitude d'audiences composées
d'une seule personne? [...] Qu'en sera-t-il de la solidarité?
- qu'en sera-t-il de l'amour - dans un tel monde? .30
14. A côté des ces questions qui concernent la liberté
d'expression, l'intégrité et la véracité
des informations, ainsi que le partage d'idées et d'information
constituent une autre série de préoccupations engendrées
par la mentalité libertaire. L'idéologie libertaire
radicale est à la fois erronée et nuisible, surtout
pour la libre expression légitime au service de la vérité.
L'erreur consiste à exalter la liberté au point
d'en faire un absolu, qui serait la source des valeurs [...] Mais
de cette façon la nécessaire exigence de la vérité
a disparu au profit d'un critère de sincérité,
d'authenticité, d'accord avec soi-même
.31 Cette façon de penser ne laisse pas de place à
la communauté authentique, au bien commun, et à la
solidarité.
IV
RECOMMANDATIONS ET CONCLUSION
Comme nous l'avons souligné, la vertu de solidarité
est la mesure du service d'Internet au bien commun. Le bien commun
sert de contexte à la question éthique: Les
médias sont-ils utilisés pour faire le bien ou le
mal? .32
De nombreuses personnes et groupes ont une responsabilité
à cet égard, par exemple, les entreprises multinationales
dont nous avons parlé plus haut... Tous les usagers d'Internet
ont l'obligation de l'utiliser de manière bien informée
et cohérente en vue d'objectifs moralement valables; les
parents devraient guider et contrôler l'utilisation que leurs
enfants font d'Internet.33 Les écoles et les autres institutions
et programmes d'éducation pour les enfants et les adultes
devraient fournir une formation en vue d'une utilisation judicieuse
d'Internet dans le cadre d'une éducation exhaustive aux médias,
qui ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances
techniques - la connaissance informatique et tout
ce qui s'y rapporte - mais à acquérir la capacité
à évaluer de façon bien informée et
judicieuse son contenu. Ceux dont les décisions et les actions
contribuent à former la structure et le contenu d'Internet
ont le devoir particulièrement important de pratiquer la
solidarité au service du bien commun.
16. La censure préalable par les gouvernements devrait être
évitée. La censure [...] ne devrait être
utilisée qu'en ultime recours .34 Mais Internet n'est
pas dispensé plus que les autres médias de lois raisonnables
contre les discours incitant à la haine, à la diffamation,
à la pornographie, et aux d'autres violations. Un comportement
criminel dans d'autres contextes demeure un comportement criminel
dans l'espace cybernétique, et les autorités civiles
ont le devoir et le droit réaffirmer de telles lois. De nouvelles
règlementations peuvent être également nécessaires
pour traiter les effractions liées de façon spécifique
à Internet, telles que la propagation de virus sur les ordinateurs,
le vol d'informations personnelles sur disque dur, et d'autres méfaits
de ce genre.
La règlementation d'Internet est souhaitable, et en principe,
l'auto-règlementation de l'industrie est préférable.
La solution des problèmes nés de cette commercialisation
et de cette privatisation non réglementées ne réside
pas toutefois dans un contrôle de l'Etat sur les médias,
mais dans une plus ample règlementation, conforme aux normes
du service public, ainsi que dans une responsabilité publique
plus grande .35 Les codes déontologiques de l'industrie
peuvent jouer un rôle utile, à condition qu'ils aient
des intentions sérieuses, que leur élaboration et
leur application engagent des représentants du public, qu'ils
comportent des sanctions appropriées en cas de violations,
y compris la censure publique.36 Les circonstances peuvent parfois
exiger l'intervention de l'Etat: par exemple, en créant des
Conseils de médias représentant toute la palette d'opinions
de la communauté.37
17. Le caractère transnational, de dépassement des
frontières d'Internet et son rôle dans la mondialisation
exigent une coopération internationale pour établir
des normes et des mécanismes visant à promouvoir et
à souvegarder le bien commun international.38 En ce qui concerne
la technologie des médias, et beaucoup d'autres questions
il y a un besoin urgent d'équité au niveau
international .39 Une action déterminée dans
le secteur privé et public est nécessaire pour réduire
et arriver à éliminer l'écart numérique.
De nombreuses questions complexes liées à Internet
exigent un accord international: par exemple, comment garantir la
protection des individus et des groupes respectueux de la loi sans
empêcher les fonctionnaires chargés de faire respecter
la loi et la sécurité d'exercer leur surveillance
sur les criminels et les terroristes; comment faire valoir les droits
d'auteur et les droits liés à la propriété
intellectuelle sans limiter l'accès des personnes au matériel
de domaine public - et comment définir le concept de
domaine public lui-même; comment établir et
maintenir de vastes répertoires d'information sur Internet
librement accessibles à tous les usagers d'Internet dans
une variété de langues; comment protéger les
droits des femmes en ce qui concerne l'accès à Internet
et d'autres aspects de la nouvelle technologie de l'information.
En particulier, la question de savoir comment réduire le
fossé numérique entre ceux qui sont
riches en information et ceux qui sont pauvres en information exige
une attention sérieuse et urgente en ce qui concerne ses
aspects techniques, éducatifs et culturels.
Il existe aujourd'hui un sens croissant de solidarité
internationale qui offre à l'institution des Nations
Unies en particulier une occasion unique de contribuer à
la globalisation de la solidarité en servant de lieu de rencontre
entre les Etats et la société civile et de point de
convergence des divers intérêts et besoins [...] La
coopération entre les agences internationales et les organisations
non- gouvernementales aidera à assurer que les intérêts
des Etats - aussi légitimes soient-ils - et des différents
groupes entre eux ne soient pas invoqués ou défendus
au détriment des intérêts ou des droits d'autres
peuples, en particulier des moins riches .40 À cet
égard, nous souhaitons que le Sommet mondial de la Société
d'information, qui doit avoir lieu en 2003, apportera une contribution
positive au débat sur ces questions.
18. Comme nous l'avons mentionné auparavant, un document
annexe à celui-ci intitulé l'Eglise et Internet, traite
de façon spécifique de l'utilisation d'Internet et
du rôle d'Internet dans la vie de l'Eglise. Nous désirons
ici uniquement souligner que l'Eglise catholique, de même
que d'autres dénominations religieuses, devrait avoir une
présence visible et active sur Internet et participer au
dialogue public sur son développement. L'Eglise ne
prétend pas dicter ces décisions et ces choix, mais
elle cherche à fournir une aide véritable en indiquant
les critères éthiques et moraux applicables à
ce domaine, critères que l'on trouvera dans les valeurs à
la fois humaines et chrétiennes .41
Internet peut apporter une contribution extrêmement précieuse
à la vie humaine. Il peut promouvoir la prospérité
et la paix, la croissance intellectuelle et esthétique, la
compréhension mutuelle entre les peuples et les nations à
l'échelle mondiale.
Il peut également aider les hommes et les femmes dans leur
recherche séculaire de la connaissance de soi. À toute
époque, y compris la nôtre, les personnes se posent
la même question fondamentale: Qui suis-je? D'où
viens-je et où vais-je ? Pourquoi la présence du mal?
Qu'y aura-t-il après cette vie? .42 L'Eglise ne peut
imposer ses réponses mais elle peut - et elle doit - proclamer
au monde la réponse qu'elle a reçue; et aujourd'hui,
comme toujours, elle offre l'unique réponse ultimement satisfaisante
aux questions les plus profondes de la vie - Jésus-Christ
qui manifeste pleinement l'homme à lui-même
et lui découvre la sublimité de sa vocation .43
Comme le monde contemporain lui-même, le monde des médias,
y compris Internet, a été introduit par le Christ,
de façon incomplète mais vraie, au sein du du Royaume
de Dieu et mis au service de la Parole de salut. Pourtant,
l'attente de la nouvelle terre, loin d'affaiblir en nous le souci
de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller:
le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà
quelque ébauche du siècle à venir .44
Cité du Vatican, le 22 février 2002, en la fête
de la Chaire de Saint Pierre Apôtre.
John P. Foley
Président
Pierfranco Pastore
Secrétaire
(1) Conseil pontifical pour les communications sociales, Instruction
pastorale Aetatis novae, sur les communications sociales pour le
20e anniversaire de Communio et progressio, n. 4.
(2) Conseil pontifical pour les communications sociales, L'Eglise
et Internet.
(3) Conseil pontifical pour les communications sociales, Ethique
dans les communications sociales, n. 5.
(4) Ibid., n. 21.
(5) Concile Vatican II, Gaudium et spes, n. 26; cf. Catéchisme
de l'Eglise catholique, n. 1906.
(6) Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, n. 38.
(7) Jean-Paul II, Discours à l'Académie pontificale
des sciences sociales, n. 2, 27 avril 2001.
(8) Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia
in America, n. 20.
(9) Jean-Paul II, Discours au Corps diplomatique accrédité
près le Saint-Siège, n. 3; 10 janvier 2000.
(10) Jean-Paul II, Discours à l'Académie pontificale
des Sciences sociales, n. 2.
(11) Ibid., n. 3.
(12) Conseil pontifical pour les communications sociales, Instruction
pastorale sur les moyens de communication sociale Communio et progressio,
n. 19.
(13) Discours au Corps diplomatique, n. 4.
(14) Jean-Paul II, Lettre apostolique Novo millennio ineunte, n.
43.
(15) Ethique dans les communications sociales, n. 2.
(16) Conseil pontifical pour les communications sociales, Pornographie
et violence dans les médias: une réponse pastorale,
n. 20.
(17) Ecclesia in America, n. 56.
(18) Message pour la Journée mondiale de la paix 2001, n.
11.
(19) Ibid., n. 16.
(20) Jean-Paul II, Message pour la XXXIIIe Journée mondiale
des communications sociales, n. 4, 24 janvier 1999.
(21) Jean-Paul II, Message pour la XXXIe Journée mondiale
des communications sociales, 1997.
(22) Jean-Paul II, Discours à l'Académie pontificale
des sciences sociales, n. 5.
(23) Ibid., n. 11.
(24) Novo millennio ineunte, n. 47.
(25) Message pour la Journée mondiale de la paix 2001, n.
10.
(26) Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 47.
(27) Concile Vatican II, Gaudium et spes, n. 59.
(28) Communio et progressio, nn. 25-26.
(29) Jean-Paul II, Discours lors du Jubilé des journalistes,
n. 2, 4 juin 2000.
(30) Ethique dans les communications sociales, n. 29.
(31) Jean-Paul II, Veritatis splendor, n. 32.
(32) Ethique dans les communications sociales, n. 1.
(33) Cf. Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Familiaris
consortio, n. 76.
(34) Communio et progressio, n. 86.
(35) Aetatis novae, n. 5.
(36) Cf. Communio et progressio, n. 79.
(37) Ibid., n. 88.
(38) Cf. Discours à l'Académie pontificale des sciences
sociales, n. 2.
(39) Ethique dans les communications sociales, n. 22.
(40) Jean-Paul II, Discours au Secrétaire général
des Nations Unies et au Comité administratif de coordination
des Nations Unies, nn. 2 et 3, 7 avril 2000.
(41) Aetatis novae, n. 12.
(42) Jean-Paul II, Lettre encyclique Fides et ratio, n. 1.
(43) Gaudium et spes, n. 22.
(44) Ibid., n. 39.
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