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Novembre
2001
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Intolérance
et liturgie
Maxime
Allard, o.p.
Collège dominicain de philosophie et théologie
(Ottawa)
Maxime
Allard, dominicain, a vécu pendant quelques années
dans un pays reconnu à l'époque pour son climat
d'intolérance, l'Afrique du Sud. De retour au Canada,
il enseigne au Collège universitaire des Dominicains
à Ottawa. Au printemps 1995, Célébrer les
Heures a voulu l'interroger sur la place de la liturgie dans
la contestation de l'intolérance. En ces jours où
la guerre et le terrorisme font partie de notre paysage quotidien,
l'entrevue demeure d'une brûlante actualité.
CéLéBRER
LES HEURES - La liturgie a-t-elle sa place dans une contestation
de l'intolérance?
Maxime
ALLARD - Votre question fait surgir en moi deux images: en août
1992, c'est la grève générale en Afrique
du Sud où l'apartheid règne encore. Sans l'autorisation
requise, des séminaristes noirs et colored,
leurs professeurs blancs, des chrétiens et des chrétiennes,
sont rassemblés pour célébrer l'eucharistie.
L'église, située dans un territoire blanc, est
survolée par des hélicoptères du régime,
entourée de chars. Peut-on parler d'une contestation
liturgique de l'intolérance raciste?
Ici,
au Canada, j'ai vu une communauté chrétienne violemment
divisée. Des menaces de mort ont même été
proférées à l'égard du pasteur.
Pourtant, le lendemain, tout le monde se rassemble pour célébrer
l'eucharistie dominicale. Cette liturgie-là est-elle
un acte de contestation de l'intolérance?
C.L.H.
- C'est vrai que le caractère contestation
de la liturgie n'est pas toujours clair.
M.A.
- C'est difficile d'imaginer la liturgie sur les barricades,
prenant la route avec des banderoless et des slogans contre
l'intolérance. La liturgie n'est-elle pas avant tout
action de grâces?
C.L.H.
- Alors vous diriez que l'action liturgique ne peut pas être
une contestation de l'intolérance?
M.A.
- Pourtant, chaque chrétien, chrétienne sait bien
que la foi est un engagement, qu'elle exige que soient dénoncées
les atrocités qui défigurent les humains. La liturgie
pourrait-elle y rester étrangère? C'est difficile
à accepter...
C.L.H.
- Si on posait la question autrement: La liturgie peut-elle
promouvoir, susciter la tolérance?
M.A.
- On serait porté à répondre oui,
sans hésiter. Pourtant, si on regarde l'histoire, on
se rend compte que les célébrations liturgiques
ont souvent été un lieu de manifestation intolérantes.
Qu'on pense seulement aux intolérances qui ont accompagné
la réforme liturgique du concile Vatican II: Pas
question que les chants de cet auteur résonnent dans
notre église! À côté de ces
manifestations d'intolérance, le tâtillonnage
d'un certain catholicisme d'hier paraît parfois bien tolérant.
Mais si on recule un peu dans le temps, à l'implantation
de la Réforme en Allemagne, au XVIe siècle, par
exemple, il y a eu toute une bataille autour du rite de l'exorcisme
du baptême. Des communautés ont expulsé
leurs pasteurs qui refusaient ou au contraire tenaient à
pratiquer le rite. Qu'on pense aussi au temps où, dans
l'église orthodoxe, on s'est mutilé pour imposer
une manière de faire le signe de croix.
C.L.H.
- Oui, on ne peut pas dire que la liturgie ait été
un lieu de tolérance privilégié.
M.A.
- En fait, l'histoire nous oblige à dire que la liturgie
ne conteste ni n'encourage l'intolérance. Mais elle révèle,
démasque l'intolérance présente dans les
communautés et les sociétés.
C.L.H.
- Mais, pour vous, qu'est-ce que c'est l'intolérance?
M.A.
- Je pense qu'il faut regarder attentivement ce qui est exprimé
par le couple tolérance-intolérance. Depuis le
XVIIIe siècle, on appelle tolérance
la possibilité de laisser s'exprimer en public des opinions
et des comportements qui relèvent de la seule conscience
individuelle: s'embrasser en public, par exemple, ou exprimer
une position personnelle sur une question morale... Mais cette
forme de tolérance n'implique pas forcément le
respect ou la reconnaissance de droits. Elle peut cacher une
condescendance méprisante! L'intolérance prend
sa source dans une étroitesse d'esprit et elle engendre
le fanatisme.
C.L.H.
- Le rapport avec la liturgie?
M.A.
- La liturgie est un acte public, elle ne relève pas
de la seule conscience individuelle. Mais elle ne
se passe pas non plus sur la place publique. Elle demeure l'action
d'une communauté particulière, dans un lieu clos...
Vue sous cet angle, la liturgie échappe au couple tolérance-intolérance.
C.L.H.
- Donc, la liturgie n'aurait pas grand chose à voir avec
la contestation de l'intolérance?
M.A.
- Ce serait trop simple d'affirmer les choses de cette façon.
Si on retrouve l'origine du mot contestation, on
découvre que contester c'était mettre
en circulation des témoignages dans un débat.
Des témoins invoquaient leur expérience comme
source de vérité. Contester, c'était
faire entendre et revivre des expériences, afin que vérité
et justice soient faites.
C.L.H.
- La liturgie fait appel au témoignage...
M.A.
- Dans ce sens ancien, la liturgie, qui est écoute et
récitation de la Parole de Dieu, mémoire du sacrifice
du Christ, gestes symboliques, est contestataire. Elle présente
le témoin par excellence: le Christ Jésus.
Témoin du Père devant l'humanité, témoin
de l'humanité devant Dieu!
C.L.H.
- La liturgie serait donc contestataire au sens
profond du terme?
M.A. - La liturgie propose un langage qui entraîne un
jugement des intolérances présentes dans la communauté
qui célèbre et dans le monde où elle vit.
Mais, à cause de sa nature, on ne peut s'attendre à
ce qu'elle galvanise les foules, comme un discours politique.
Ce n'était pas la pratique de Jésus, ce ne doit
pas être celle du Corps du Christ, il me semble.
C.L.H.
- Qu'est-ce que vous diriez alors sur le rôle de la liturgie
dans un temps d'intolérance?
M.A.
- Il me semble que la liturgie peut être occasion de percer
une résistance qui empêche la vie. Parce qu'elle
est révélatrice, justement, des intolérances
avouées, inavouables ou ignorées dans l'église
et le monde. La liturgie fait irruption au milieu des expériences
humaines et chrétiennes marquées par l'intolérance,
pour permettre à la voix et à la vie des exclus
de s'exprimer dans des langues et des symboles anciens et nouveaux.
C.L.H.
- La liturgie donne des moyens d'expression symboliques...
M.A.
- Oui, elle rend possibles des gestes qui cassent les situations
d'intolérance, dans le baptême par exemple ou dans
les célébrations pénitentielles. Elle met
en branle des processus pour réorienter les coeurs, pour
réintégrer les corps dans la communauté
ecclésiale et sociale. C'est ce que font l'écoute
de la Parole, le partage de la coupe et du pain, la prière
universelle, l'envoi... Cela, la liturgie le fait au nom du
Dieu défenseur de son Messie-crucifié, jadis,
à Jérusalem; du Dieu qui prend le parti des pauvres
en qui est recrucifié son Fils.
C.L.H.
- Alors, la liturgie peut faire des miracles!
M.A.
- Rien n'est joué automatiquement. Les hélicoptères
d'Afrique du Sud et d'ailleurs témoignent... Les bourreaux
auront beau entendre les récits de la Passion, ils ne
déboucheront pas automatiquement sur la vérité.
Les coeurs peuvent rester sourds aux appels de la célébration
liturgique. Les chemins qu'une célébration parcourt
à l'intérieur d'une personne pour devenir signifiante
et l'ouvrir à l'exigence de l'évangile sont tortueux.
Il est facile de se perdre en chemin...
C.L.H.
- Vous êtes réaliste...
M.A.
- Oui, mais pas désengagé. Il faut resituer la
liturgie à sa place, parmi d'autres types d'actions et
de contestation auxquelles la liturgie renvoie. Mon réalisme
engagé repose sur la mise en parallèle de la vérité
humaine, qui se saisit dans la perception de ses limites, et
l'intuition croyante d'une destinée qui ne peut se déployer
que dans le cadre de cette modestie. Une eucharistie célébrée
malgré des interdictions, des vêpres chantées
clandestinement, attestent que le Miséricordieux cherche
à réduire l'intolérant à
la conversion...
C.L.H.
- Merci beaucoup.
Ce
texte a paru dans la revue Célébrer les Heures,
printemps 1995.
La
revue Célébrer les Heures s'associe à Spiritualité 2000
pour vous proposer un article par mois. La revue s'adresse
aux personnes qui célèbrent la liturgie des Heures. Depuis sept
ans, elle paraît quatre fois l'an. On peut communiquer avec la
revue en écrivant à Célébrer les Heures, 2715, chemin de
la Côte Ste-Catherine, Montréal (Québec) H3T 1B6 Canada.
C'est
toi mon bonheur
Michel
Gourgues, o.p.
Collège dominicain de philosophie et théologie (Ottawa)
Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur (Ps
9,14)
Seigneur, vois mon malheur et ma peine (Ps 25,18)
Je me plains et frémis (Ps 55,18)
Mon il est usé par le malheur (Ps 88,10)
Je déverse devant lui ma plainte (Ps 142,3)
Ils
sont nombreux les psaumes où des croyants crient leur malheur.
Souffrance., maladie, échec, incompréhension, angoisse,
insécurité, péché : tout y passe du
visage multiforme de la misère et de l'épreuve humaines.
Cependant,
il ne faut pas l'oublier, le psautier s'ouvre par une proclamation
de bonheur : Heureux est l'homme, celui-là
(Ps 1,1). Et il est au moins un psaume dans lequel, d'un
bout à l'autre, un croyant ne fait que chanter son bonheur,
ne parlant que de joie , de plaisir
ou de délices , pour lesquels il bénit
son Dieu.
Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi :
le psaume 16 (15, dans la numérotation liturgique) est
tout entier concentré dans cette formule initiale, car
la suite ne fait qu'en expliciter en ordre inverse les deux membres.
Mon refuge est en toi
Cette
part de l'affirmation est développée dans la première
partie du psaume (versets 2-6). Là, il est question de
l'engagement du croyant à l'égard de Yahvé.
Cet engagement s'est traduit à travers une option ferme
et durable : J'ai dit au Seigneur : 'C'est toi mon bonheur'
(v. 2). Et cette option l'a emporté sur d'autres
qui se présentaient et qui continuent d'ailleurs d'en séduire
plus d'un dans l'environnement du croyant. Au lieu de céder
à des cultes étrangers, au lieu d'accrocher sa vie
à des idoles multiples et changeantes (vv. 3-4), voici
quelqu'un qui, dans un idéal de totalité et de permanence,
a mis tous ses ufs dans le même panier, ouvrant sa
vie au Dieu unique et faisant de la référence à
lui une valeur absolue.
Et
c'est dans cette option durable, précisément, qu'il
trouve le bonheur. Sa relation à Dieu s'est approfondie
et lui est devenue précieuse comme un domaine dont on a
hérité, comme une bonne terre que la corde de l'arpenteur
a délimitée pour soi, où l'on aime à
se réfugier et où l'on se sent en sécurité
(vv. 5-6). On croit déjà entendre la sérénité
confiante de Paul : Je sais en qui j'ai mis ma foi
(2 Tim 1,12).
Garde-moi, ô Dieu
Après
l'engagement du croyant envers Dieu, voilà que la deuxième
partie du psaume (vv. 7-11) parle de l'engagement de Dieu envers
le croyant. A l'option posée par ce dernier, répondra
la protection de Dieu. Et, de même que son option se veut
durable, la protection de son Dieu, il en est assuré, le
sera aussi.
Cette présence durable de Dieu, le priant du psaume est
sûr d'en bénéficier dès maintenant
: Je garde le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu'il
est à ma droite, je ne puis chanceler (v. 8). Mais
sa certitude ne s'arrête pas là. Il compte encore
sur la protection de Dieu pour l'avenir : Tu n'abandonneras
pas mon âme au shéol, tu ne laissera pas ton ami
voir la tombe . (v. 10). Que veut-il dire exactement? Sans
doute, dans la perspective plus primitive de la foi d'Israël,
exprime-t-il l'espoir que Dieu lui accordera santé et longue
vie, qu'il le préservera d'une mort prématurée.
Il n'est pas un Dieu des morts mais des vivants
Si
telle était originellement l'attente du psalmiste, d'autres
croyants ne tarderont pas à emprunter sa prière
en y coulant une espérance plus ample.
Il faut dire que le psaume lui-même y prêtait. Tout
se passe en effet comme si, déjà, en finale, la
perspective s'y élargissait et comme si le croyant envisageait
les horizons d'une vie vécue pour de bon dans la communion
à Dieu : Tu m'apprendras le chemin de vie, devant
ta face plénitude de joie, à ta droite délices
sans fin (v. 11).
Toujours
est-il que, lorsque viendra pour elle le temps de traduire le
psaume en grec, la communauté juive témoignera d'une
lecture approfondie . Et c'est ainsi qu'au verset 10, on rendra
tu ne laisseras pas ton ami voir la fosse par
tu ne laisseras pas ton ami voir la corruption . La protection
de Dieu, dès lors, ne consistait plus seulement à
préserver d'une mort prématurée, mais à
tirer quelqu'un de la corruption du tombeau. Et c'est ainsi compris
que, tout naturellement, après Pâques, les premiers
chrétiens appliqueront à la résurrection
de Jésus le passage du psaume, comme en témoignent
le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2,31) et
celui de Paul à la synagogue d'Antioche de Pisidie (Ac
13,35). Tiré de la corruption du tombeau et exalté
à la droite de Dieu, le Ressuscité partageait désormais
la plénitude de la communion à lui.
Puisque j'ai mis en Dieu mon refuge, Dieu me protégera
: telle était, pour l'essentiel, la certitude exprimée
dans le psaume 16. Il me protégera, à la
vie à la mort , comprendront plus tard des croyants
juifs, puis chrétiens. Car si Dieu est le Dieu de quelqu'un,
se dira-t-on, il ne peut l'être que pour de bon, la mort
elle-même ne saurait briser la relation à lui.
Cette
vision-là paraît avoir été celle de
Jésus lui-même, comme en témoigne la réponse
qu'il fit un jour à un groupe de sadducéens mettant
en doute l'espérance de la résurrection des morts
(Mc 12,26-27). Dieu, protestera-t-il, n'est pas un Dieu
des morts mais un Dieu des vivants . Le psaume , dès
lors, avait trouvé sa pleine portée : C'est
toi mon bonheur. Tu m'apprendras le chemin de vie
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