|
Spiritualite2000.com
|
|
Juin
2001 |
-
- Qui
a droit au repos ?
Entrevue avec Jean-Jacques Lavoie
L'été, c'est le temps de ralentir ses activités pour profiter des
longues heures d'ensoleillement. Comment comptez-vous vous
reposer cette année? Un voyage? De bonnes lectures? De
longues promenades? Célébrer
les Heures a rencontré pour vous quelqu'un qui a
beaucoup réfléchi sur la question du repos. Jean-Jacques
LAVOIE est professeur au département des Sciences
religieuses à l'Université du Québec à Montréal. Nous
lui avons demandé de parler du repos dans les psaumes.
Célébrer les Heures: Depuis quelques années, surtout depuis
l'ouverture des commerces le dimanche, ne trouvez-vous pas
que nous avons modifié notre perception et nos pratiques
concernant le repos?
Jean-Jacques LAVOIE: En effet! Jadis, le temps qui pouvait procurer le
repos était quasi entièrement programmé, dans son horaire
comme dans son contenu, sinon par des décisions ecclésiales,
du moins par des influences religieuses. Aujourd'hui, les
temps du repos sont plutôt devenus l'objet d'une
planification du travail et d'une simple politique
nationale. En outre, de façon générale, la société
moderne a non seulement désaffecté le repos de sa référence
religieuse, mais elle a aussi pratiquement fait du travail le
but et la valeur suprême de la vie. Le repos, ces quelques
heures chaque semaine et ces quelques semaines chaque année,
n'a souvent de valeur et d'intérêt que comme une pause
pour pouvoir mieux reprendre l'activité. La vie, dans bien
des cas, c'est faire, produire, consommer, vaincre et
gagner.
C.H.: Dans un tel contexte, n'est-il pas un peu futile de
chercher à saisir ce que les psaumes ont à dire au sujet du
repos?
J.J.L.: Une telle entreprise en laissera peut-être
quelques-uns sceptiques. Pourtant, j'en suis persuadé, le
psautier demeure à certains égards un lieu
d'interpellation. J'aimerais vous le montrer en examinant
rapidement avec vous quelques psaumes, en commençant par le Psaume
126 (127)..
C.H.: D'accord. Mais honnêtement, le verset 2 n'est-il
pas un encouragement à la paresse?
J.J.L.: J'y vois beaucoup plus une belle critique de la suractivité effrayée
et inquiète qui nous envahit très souvent:
1
Si le Seigneur ne bâtit la maison,
ses bâtisseurs
travaillent pour rien.
Si le Seigneur ne
garde la ville,
la garde veille
pour rien.
2
Rien ne sert de vous lever tôt,
de retarder votre
repos,
de manger un pain
pétri de peines!
À son ami qui
dort, il donnera tout autant.
3
Mais oui! des fils sont un héritage du Seigneur,
et la progéniture
un salaire.
4
Telles des flèches aux mains d'un guerrier,
tels sont les fils
de votre jeunesse.
5
Heureux l'homme qui en a rempli son carquois!
Il ne perdra pas
la face s'il doit affronter
l'adversaire aux
portes de la ville.
(Psaume
126(127))
Ce psaume ne veut aucunement favoriser la
paresse. Il entend simplement réprouver la préoccupation
angoissée et exagérée de ceux et celles qui ignorent que
l'essentiel de ce qu'on fait est assuré par Dieu. L'être
humain déploie des efforts pénibles pour travailler. Le mot
employé au verset 2 pour désigner ces efforts est le même
qu'en Genèse 3, 17-19 qui dit «... le sol sera
maudit à cause de toi. C'est dans la peine que tu t'en
nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi
l'épine et le chardon et tu mangeras l'herbe des champs.
À la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu'à ce
que tu retournes au sol...»
Mais par-delà ces efforts déployés par
l'être humain, le succès dépend de Dieu seul. Ainsi
lit-on dans le Deutéronome: «Ne vas pas dire:
'C'est à la force du poignet que je suis arrivé à cette
prospérité', mais souviens-toi que c'est le Seigneur ton
Dieu qui t'aura donné la force d'arriver à la prospérité»
(8, 17-18).
Mais revenons au Psaume 126(127). Il
fournit quatre exemples de ces efforts auxquels les êtres
humains sont appelés: la construction du temple ou d'une
simple maison (verset 1bc); la garde assurée d'une ville
(verset 1de); l'acquisition du pain quotidien (verset 2);
une descendance (versets 3-5). Ainsi, à l'aide de ces
exemples, le Psaume 126(127) nous enseigne que le repos
physique n'empêche en rien la bénédiction divine.
C.H.: Se reposer physiquement, c'est essentiel. Mais pour
mener une existence équilibrée, l'être humain n'a-t-il
pas tout autant besoin de se reposer intérieurement?
J.J.L: Bien sûr! Le corps fatigué a besoin de se reposer, de dormir et de
manger. C'est incontestable. Mais il n'y a pas que le
repos physique. Le repos est aussi intérieur. C'est ce que
nous apprennent les versets 2 et 6 du Psaume 61(62):
2
Je n'ai de repos qu'en Dieu seul,
mon salut vient de
lui.
6
En Dieu seul repose-toi, mon âme,
oui, mon espoir
vient de lui.
(Psaume 61(62))
Le mot repos au verset 2 évoque
l'abandon du petit enfant qui est endormi en sécurité
contre sa mère. Le même mot revient dans le Psaume
130(131): «Je tiens mon âme égale et silencieuse; mon âme
est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère»
(verset 2). Le repos en Dieu est comme la tendresse
maternelle. Comme la mère est unique et irremplaçable pour
l'enfant, ainsi en est-il de Dieu pour le psalmiste. Dieu
est donc son seul repos, c'est-à-dire sa véritable sécurité,
son seul salut (verset 2b), sa seule assurance, son unique
espoir (verset 6b). Ce repos ne peut être reçu que par celui
qui renonce aux fausses nécessités, celles qui sont à l'échelle
humaine:
10
L'homme n'est qu'un souffle,
les fils des
hommes, un mensonge:
sur un plateau de
balance, tous ensemble,
ils seraient moins
qu'un souffle.
11
N'allez pas compter sur la fraude
et n'aspirez pas
au profit;
si vous amassez
des richesses,
n'y mettez pas
votre coeur.
(Psaume
61(62))
C.H.: Et que peut-on dire du Psaume 22(23)? Les deux
premiers versets laissent entrevoir toute la paix et la sérénité
d'esprit pour la personne qui se laisse conduire par Dieu.
J.J.L.: Ce psaume reprend en quelque sorte certaines idées des Psaumes
126(127) et 61(62):
1
Le Seigneur est mon berger,
je ne manque de
rien.
2
Sur de frais herbages, il me fait coucher;
près des eaux du
repos, il me mène,
3
il me ranime.
(Psaume
22(23))
Dieu veille aux intérêts de l'être
humain en lui assurant nourriture abondante et repos
suffisant. Toutefois, le vrai lieu de repos où le psalmiste
trouve tout ce qu'il faut, c'est le Temple, là où Dieu a
préparé une table avec une coupe débordante.
5
Devant moi tu dresses une table,
face à mes
adversaires.
Tu parfumes
d'huile ma tête,
ma coupe est
enivrante.
6
Oui, bonheur et fidélité me poursuivent
tous les jours de
ma vie,
et je reviendrai
à la maison du Seigneur.
Pour
de longs jours.
Ce repos dans le Temple n'a rien
d'ennuyant puisque bonheur et grâce l'accompagnent, comme
on le voit au début du verset 6. Pourrait-on en dire autant
du repos qu'on recherche dans l'église?
C.H.: Le Psaume 91(92) porte le titre «Psaume, chant: pour le jour du
sabbat». Quelle fonction pouvait avoir ce psaume lors du jour
consacré au repos du peuple juif?
J.J.L.: Ce psaume était chanté le vendredi soir, au Temple,
alors que commençait la célébration du sabbat. Le verset 14
fait d'ailleurs mention de la «maison du Seigneur»,
c'est-à-dire le Temple. Encore aujourd'hui, dans les
synagogues, les juifs observent la même coutume. Or, si
l'on en croit ce psaume, le jour du repos s'ouvrait par
une hymne d'action de grâce accompagnée de musique.
2
Qu'il est bon de célébrer le Seigneur
et de chanter pour
ton nom, Dieu Très-Haut!
3
de proclamer dès le matin ta fidélité
et ta loyauté
durant les nuits,
4
sur le luth et sur la harpe,
au son de la
cithare.
5
Car ton action me réjouit, Seigneur!
et devant les
oeuvres de tes mains, je crie de joie.
6
Que tes oeuvres sont grandes, Seigneur,
et
insondables tes desseins!
Le reste du psaume est une réflexion sur
la rétribution terrestre (versets 7-16). Eh oui! Hymne de
louange et réflexion existentielle ne sont pas interdits
lorsqu'on décide de se reposer!
C.H.: Le psautier ne nous parle pas que du repos des hommes et des femmes. Il
y a aussi le repos de Dieu. Mais à lire le Psaume
82(83), on a l'impression que les êtres humains ne veulent
pas laisser Dieu en paix! N'a-t-il pas droit lui aussi de
souffler un peu?
J.J.L. : Si les êtres humains s'inquiètent du repos du Seigneur, c'est
que cet «arrêt de travail» risque d'empêcher leur propre
repos!
2
Ô Dieu ne reste pas muet,
plus de repos,
plus de silence, ô Dieu!
3
Voici, tes adversaires grondent,
tes ennemis lèvent
la tête.
(Psaume 82(83))
Comme l'indiquent le verset 3 et le reste
du psaume, le repos symbolise ici l'inaction, l'indifférence,
l'impuissance et l'absence de Dieu. Or, dans ce psaume,
qui est une supplication nationale ou collective, on demande
à Dieu de se faire présent et d'intervenir pour redresser
les injustices. Plus précisément, Israël demande à Dieu de
mettre un terme à son repos pour qu'il puisse être libéré
de ses oppresseurs que sont les Édomites, les Moabites, les
Philistins, les Assyriens, etc. (versets 4-9). De nos jours,
c'est le Sud qui demande d'être libéré du Nord. Ce sont
aussi les Kurdes, les Haïtiens, les Afghans, les Angolais,
etc., qui demandent le repos, c'est-à-dire l'espoir et le
salut.
C.H.: En terminant, Monsieur Lavoie, est-ce que le psautier a quelque chose
à dire à l'homme et à la femme d'aujourd'hui au sujet
du repos?
J.J.L.: Tout à fait. Ce n'est sans doute pas sa préoccupation
majeure, il n'en est question qu'une dizaine de fois. Mais
son appréciation du repos n'en reste pas moins d'une étonnante
actualité. Les psaumes nous ont fait voir qu'il y a, pour les
humains, deux sortes de repos: un physique et un intérieur. Ils
sont tous deux des repos en Dieu et c'est pourquoi ils sont féconds.
Toutefois, il n'en va pas de même du repos de Dieu. Ce
dernier est dramatique, car il signifie son inattention et son désintérêt
des affaires humaines. Comme bien des gens dans notre société
et dans les pays pauvres, Dieu n'a donc pas le droit au repos.
C.H.: Merci beaucoup, Monsieur Lavoie. Nous vous souhaitons de passer un été...
bien reposant!
Entrevue réalisée par Jean GROU
Célébrer les Heures, Été 1994
La
revue Célébrer les Heures s'associe à Spiritualité
2000 pour vous proposer un article par mois. La revue
s'adresse aux personnes qui célèbrent la liturgie des Heures.
Depuis sept ans, elle paraît quatre fois l'an. On peut
communiquer avec la revue en écrivant à Célébrer les Heures,
2715, chemin de la Côte Ste-Catherine, Montréal (Québec) H3T
1B6 Canada.
Haut
de la page
|