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Février
2001 |
-
- Au désert comme au
sanctuaire, une présence
- par Alain
Gignac. Université de Montréal.
S'il est un psaume que l'on
connaît par coeur et que l'on croit comprendre à force de le répéter,
c'est bien le Psaume 62 de la liturgie des Heures, repris au matin
du dimanche de la première semaine et de toutes les Jetés. Un
psaume familier, trop familier peut-être. Alain Gignac,
professeur à la faculté de théologie de l'Université de Montréal,
nous invite à jeter un regard neuf sur ce texte à partir de la
version de la Septante.
1.
Psaume de David, lorsqu'il était dans le désert de Judée.
2.-
Dieu, mon Dieu, devant toi je suis matinal ;
Mon être eut soif de toi,
Combien de fois ma chair (eut
soif) de toi ?
En une terre déserte, sans
chemin, sans eau.
3.
Ainsi dans le sanctuaire je fus vu par toi
Pour voir ta force et ta gloire :
4.
« Meilleure au dessus des vies est ta miséricorde,
Mes lèvres feront ton éloge ;
5.
Ainsi je te bénirai en ma vie,
En ton Nom je lèverai mes mains
;
6. Comme
si de graisse et d'huile mon être était rempli,
Aussi, lèvres d'allégresse, ma
bouche louera. »
7.
Si je faisais mémoire de toi sur ma couche,
Dans les matins je m'exerçais (méditant)
sur toi :
8.
« Ta devins mon défenseur,
Et je serai en allégresse sous
la couverture de tes ailes.
9.
Mon être fut soudé derrière toi,
Ta droite me saisit.
10.
Eux, cependant, en vain cherchèrent mon être :
Ils iront vers (l'endroit) le
plus bas de la terre,
11.
Ils seront livrés aux mains du sabre,
Ils seront (les) parts des
renards. »
12.
Le roi cependant se réjouira en Dieu ;
Quiconque jurant sur lui sera
digne d'éloge ;
Parce que la bouche de ceux qui
disent des choses injustes fut obstruée.
Une version
viable pour un nouveau regard
Le texte ci-dessus a de quoi étonner.
Plutôt que de commenter la traduction liturgique française du
psaume, faite à partir du texte hébreu, je propose une
traduction qui colle à la version grecque, dite de la Septante.
Cette antique version fut élaborée au 3e siècle avant notre ère
par la communauté juive d'Alexandrie. Elle fût ensuite la Bible
des premiers chrétiens. Elle est très proche du texte hébreu
qui fonde le texte de nos bibles mais opère ça et là quelques
glissements significatifs, Or, durant toute l'Antiquité et le
Moyen-Âge, les chrétiens prièrent les psaumes à partir de
cette version grecque ou de sa traduction latine, intégrée par Jérôme
à sa Vulgate'. Encore aujourd'hui, la numérotation liturgique du
psautier est celle de la Septante. ..
Plus que tout texte biblique, les
Psaumes sont avant tout paroles, reprises et recontextualisées à
chaque génération. Or, ce jeu de l'Écriture, actualisée au
moment même où elle se fait Parole sur nos lèvres, est à
l'oeuvre dans le Psaume 62 lui-même. Au fil des versets, pour peu
qu'on soit sensible aux métaphores, aux contrastes et aux aspérités
du texte, s'ouvre un horizon de compréhension qui se renouvelle
sans cesse.
Péché
d'interprétation par omission? (v. L et 10-11)
La traduction liturgique omet les
versets 10 et II, ainsi que le verset l. Ce choix oriente la prière
vers une contemplation individuelle, paisible et spiritualisante,
plus universelle aussi. Toutefois, il nous prive d'une clé de
lecture susceptible de renouveler la prière.
. Les versets 10-11 décrivent
le combat du priant face à ses ennemis. Peut-on prier avec un
sentiment de haine ? Oui, répond le psaume, il faut prier avec ce
que nous sommes et ce que nous portons. Car la prière ne se
limite pas à une relation « Je-Tu», «moi devant toi, mon Dieu
». Acte solitaire, face à l'Autre, la prière demeure néanmoins
une référence aux autres. Ceux-ci y ont leur place, même (et
surtout) si ces autres sont mes ennemis.
. Le verset l indique dans quel
esprit l'éditeur du psautier priait le Psaume 62 : « Psaume de
David, lorsqu'il était dans le désert de Judée ». C'est une
invitation à relire les versets qui suivent à la lumière du
Premier livre de Samuel, qui raconte les aventures de David (7
Samuel 22 - 30). Peu importe que David soit l'auteur du poème,
et encore moins que cette notice soit historiquement vérifiée
(ou vérifiable) ! La notice situe la prière au désert (v. 2),
lieu du combat et de l'épreuve (v. 7-11), en tension avec le
sanctuaire (v. 3), lui-même lieu de l'action de grâce émerveillée
et volubile (v. 4-6). On le verra, cette alternance des deux lieux
de la prière structure le psaume.
Bref, ces versets omis par la
liturgie des Heures rappellent à Forant que la prière est
ouverture sur l'altérité et combat. Cette omission n'est pas péché
d'interprétation, mais elle-même actualisation du texte...
Le
contraste entre
tableaux (V. 2-8)
Au verset 2, David prend la
parole. Au Néguev où il s'est réfugié, hors-la-loi et
vagabond, le futur roi s'identifie à cette terre sans chemin et
sans eau qui l'a accueilli - le mot désert encadre le
paragraphe aux versets l et 2. Le psaume s'ouvre sur un paysage
flamboyant, celui du désert à l'aube, lorsque la crainte et le
froid disparaissent, que les couleurs s'illuminent et que la
terrible chaleur se lève. Un cri jaillit, premiers mots de la prière
que les autres versets ne font que développer : « Dieu, mon Dieu
» - cri que l'on rencontre deux autres fois dans le psautier
(21, 2 ; 42, 4). Cri inaugural, où l'être - l'âme qui est la
personne en toute son intégralité et son intégrité - se réduit
à un amas de chair (littéralement : de viande). La prière est
un cri de finitude
Le verset 3 fait contraste, en une sorte de flash-back : « Dans
le sanctuaire je fus vu par toi,
pour voir ta force et ta gloire. » Là où la traduction de la
liturgie des Heures présente un parallélisme (« je t'ai
contemplé... j'ai vu ta force et ta gloire»), la Septante
souligne un mouvement fort intéressant, qui est celui même de la
prière, par un jeu de mots autour du verbe voir, conjugué au
passif et à l'infinitif : je me laisse voir par Dieu, tel que je
suis, et c'est ainsi que je peux le voir.
Les versets 4-6 aient ce qu'était
la prière au sanctuaire. En opposition à la chair informe (v.
2), les mots décrivent un visage, avec ses lèvres et sa bouche,
une personne complète, debout, les mains levées. Ici, l'être
n'est pas assoiffé ou diminué, mais rempli de graisse et
d'huile. La traduction liturgique, en rendant cette image par le
mot festin, lui enlève sa connotation cultuelle. Or, c'est une référence
aux sacrifices d'animaux. Dans le sanctuaire, il est facile de
louer Dieu et d'offrir un sacrifice, tandis que dans le désert,
quelle peut être la louange, et que peut-on offrir, sinon soi-même
réduit à l'état de chair ?
Au verset 7, retour à la case départ,
c'est-à-dire au désert. Le guerrier attend l'aube (clin d'oeil
au v. 2), dans son campement de fortune. Les versets 8-11 citent
ce que peut être la prière en ce lieu. Le vocabulaire est
militaire : combat, droite, ont cherché, sabre. Nous ne sommes
plus dans l'intimité du sanctuaire, mais dans l'inconfort de la
guerre, perdus au sein d'un vaste espace sauvage où les animaux
sont compagnons de l'humain, que ce soient les renards (v. 11) ou
l'aigle, évoqué pour dire la protection divine (v. 8). Les
versets 8-9 redisent en d'autres mots, car dans un autre contexte,
la prière des versets 4-6. David, le chantre du sanctuaire, est
devenu le proscrit persécuté par Saül et craignant pour sa vie.
Métamorphose paradoxale de la présence divine.
Un mot pourtant unit les deux
tableaux : l'allégresse. Dans la contemplation, Dieu était présent
; dans le combat, Dieu l'est tout autant. Dans les deux cas, l'allégresse
est suscitée par la miséricorde, meilleure que la vie, et même
que toutes les vies (curieux pluriel !), au-dessus d'elles (v. 4).
Ce triple pléonasme marque une insistance. Or, la miséricorde
apparaît comme une présence enveloppante (v. 8, « sous la
couverture de tes ailes »), irrésistible et intime (v. 9, « Mon
être fut soudé derrière toi, Ta droite me saisit »). Fait
notable : si l'allégresse et la louange se conjuguent au futur,
comme une nécessité à venir, la miséricorde se conjugue au
passé, comme une certitude.
Une
relecture de l'ensemble du Psaume
(V. 12)
Le verset 12, peut-être parce
qu'il semble hors d'ordre, est omis (lui aussi !) par la liturgie
des Heures. Il se présente comme une conclusion moralisante ajoutée
au psaume : celui qui prie et s'appuie sur Dieu est un exemple à
suivre, car la prière ne peut s'enraciner dans l'injustice. On y
reprend trois thèmes du psaume : la joie, la louange, le sort des
ennemis.
Or, ce verset pourrait s'avérer
une clé de lecture pour la prière. Je le comprends comme une
actualisation de tout le psaume : « Le roi cependant se réjouira
en Dieu ; Quiconque jurant sur lui sera digne d'éloge ; Parce que
la bouche de ceux qui disent des choses injustes fut obstruée. »
Formulation non exempte d'ambiguïté : on croirait entendre un
programme de gouvernement et une critique du gouvernement, tout à
la fois. Le roi sera fidèle à Dieu et juste... Ainsi sa prière
pourra-t-elle être entendue, contrairement à celle de
l'injuste. Ainsi le roi pourra-t-il être loué par ses
serviteurs. Ainsi le serviteur fidèle à un tel roi sera-t-il à
son tour digne d'éloge.
Quel est le lien entre l'expérience
de David décrite aux versets 2-11 et ce programme politique ?
Imaginons une liturgie royale, au Temple, conduite par un prêtre
qui s'adresse au roi pour lui donner David en exemple. Le
successeur de David ne peut déjà plus redire ce psaume à la
manière du fugitif au désert. L'expérience spirituelle de David
est transposée au plan politique, comme critère
de validation
de l'institution
monarchique. Mais pour nous, c'est une invitation à écrire une
suite au psaume, un treizième verset inspiré de notre vie.
Une invitation à nous souvenir
des moments de contemplation qui ont fondé notre expérience
spirituelle, alors même que la plongée dans l'action semble nous
éloigner de cette expérience. Ma prière est souvent sèche et
aride, mais elle doit alors se nourrir des moments intenses et
privilégiés de jadis...
Une invitation aussi à accepter
une sécularisation de la prière. La culture actuelle n'est plus
soumise à un encadrement sacré, spatial ou temporel. Il est
lointain ce temps où les Vêpres se célébraient en paroisse. La
prière ne se vit plus seulement au sanctuaire ; au coeur du désert
de la vie profane s'ouvre un nouvel espace sacré. Comment
discerner et construire ce nouvel espace ? Peut-être est- ce la
question la plus cruciale du 3e millénaire.
NOTE : « l . La
Vulgate contient deux traductions latines des psaumes. Pourquoi ?
Saint Jérôme voulait traduire la Bible en latin a partir de l'hébreu,
texte originel et donc préférable, selon lui. Or, les chrétiens
étaient si attachés a leur traduction latine de la Septante que
Jérôme fut obligé de déroger à sa règle hébraïque et
d'inclure dans son ouvre une version latine à partir de la
Septante et une autre faite à partir du texte hébreu. »
Source : Revue «Célébrer
les Heures». No 21, printemps 1999.
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