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Spiritualite2000.com
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Septembre
2002
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Propos
inachevés
Maxime Allard,
o.p.
rouvés
entre les pages d’un bréviaire abandonné,
ces réflexions semblent bien jaillir d’une
longue méditation sur le rapport aux biens du monde
et l’expérience de la liturgie des Heures.
Psaumes et hymnes de toutes les semaines sont invoqués,
divers temps liturgiques convoqués. Le texte est
donc à parcourir bréviaire en main...
L’auteure, inconnue, tâtonnait
pour donner des mots à sa frustration. Elle se laissait
guider par la langue quotidienne et les expressions ruminées
dans sa prière. De là, ses propos inachevés.
J’ai essayé de les faire se suivre selon une
certaine idée de la cohérence. Mais comment
arranger de manière satisfaisante ce qui jaillit
au détour d’un mot, un jour, et qui peut demeurer,
pour longtemps, sans suite ?
Sagesse d’une moniale, intuition d’une
« yuppie », questions opiniâtrement ressassées
d’une liturgiste ? Peu importe. L’essentiel
hante ses pages : une poétique des biens du monde
a préséance sur les pratiques qui les utilisent
! L’auteure tente de trouver une faille dans une logique
trop commune : « Le temps c’est de l’argent,
le temps produit l’argent ! Alors, prendre du temps
pour soi, pour Dieu, pour autrui, c’est investir,
s’investir. On s’attend donc à des dividendes
! Sans eux, on ne dépense pas un sou, on ne dépensera
pas un instant. »
Ne vous attendez pas à un traité
d’économie ou de morale. Des pistes s’offrent
; laissez-les vous approcher comme elles se sont dévoilées
à cette auteure...
On ne met pas la main sur Dieu !
Près du Psaume 113 à l’Office
du soir du dimanche II, il y avait ce billet : « Main,
oreille, yeux, bouche. Autant d’organes pour entrer
en contact avec le monde, avec ses chatoiement savoureux.
On dit bien “manger des yeux”, on met la main
sur les choses pour les maîtriser. Ma vie –
votre vie – est organisée, planifiée
pour que les choses soient à notre portée,
à notre main. Quoi de plus exaspérant que
de se retrouver face à une réalité
qu’on ne maîtrise pas. Tout (éducation,
ressources, argent) est pensé et voulu pour permettre
cette saisie satisfaisante, cette prise sur le monde. Prendre
les choses en main, belle manière d’exprimer
un rapport aux biens de la création et de la culture
: le “dominez” de Genèse 1, 28 résonne
encore, obstinément... Et pourtant, il y a l’invitation
à mettre ta foi dans le Seigneur... »
« Tu l’établis
sur les œuvres de tes mains »
Au haut du Psaume 8 prié à l’Office
du matin du samedi IV : « Monique et moi avions planifié
une belle fin de semaine à la campagne, près
d’un lac, pour jouir de la création. Nous croyions
avoir tout prévu, maîtrisé. Dieu n’a-t-il
pas mis toute chose à nos pieds ? Seulement, il se
met à pleuvoir, les mouches noires infestent la région
! Déception. Colère. Si on avait assimilé
les mécanismes de la météo, ce ne serait
pas arrivé ! Quel contraste avec l’attitude
du psalmiste qui met des mots dans ma bouche. Il m’invite
à me dire avec des mots qui ne m’appartiennent
pas, à m’approcher de Dieu avec les mots qu’il
prend encore et toujours pour rappeler qu’il s’approche
de nous, tout près, comme un frôlement... comme
la parole ouvre la voie à des guérisons qui
dépassent ma manie de contrôle. »
« Seigneur, garde-moi ! »
À l’Office du milieu du jour
du vendredi IV, le Psaume 139 crie vers Dieu : « Garde-moi,
Seigneur, de la main des impies... défends-moi, contre
ceux qui méditent ma chute ». À sa suite
étaient dissimulées ces phrases révélatrices
: « La tendance à cette mainmise sur la réalité
se répercute aussi dans les relations humaines. On
va les organiser pour ne pas se faire organiser... quitte
à faire mal ! Il faudrait toujours pouvoir savoir
où on en est dans nos relations, ça éviterait
les surprises qui dérangent... On gère ! Rester
impuissant avec autrui met mal à l’aise, on
perd le contrôle. À éviter, dit-on !
Vivement une technique qui redonne l’impression de
contrôler !... On parle de se posséder, de
se maîtriser, de mettre la main sur qui on est, sur
ce qui nous fait mal pour le contrôler, s’en
charger. Nous voulons garder l’emprise lucide sur
nous-mêmes ! »
« En lui seul ton appui ! »
Oublie les soutiens du passé,
En lui seul ton appui !
C’est lui comme un feu dévorant
Qui veut aujourd’hui
Ce creuset pour ta foi.
Entrelacées à cette hymne de
carême, les lignes suivantes offrent une suite logique
étonnante à sa méditation. Cette auteure,
décidément, ne se rend pas la vie facile.
« Qu’est-ce que cela a à
voir avec la liturgie ? Rien et tout. Ne pourrait-on pas
retracer, sans faire de mauvais esprit, cette tendance à
maîtriser et à posséder dans la pratique
liturgique ? Planifier des eucharisties, des célébrations
de la Parole, l’environnement physique pour recréer
une atmosphère, cela implique des objectifs qui orchestrent
les divers moments et événements de la célébration
? Contraintes et horaires sont maîtrisés. On
s’assure de bien comprendre une lecture, à
interpréter dans l’homélie. Un texte
qui résiste, que nous ne maîtrisons pas, quel
embêtement !!! Poussons un peu plus loin. Ne tient-on
pas à prendre en main jusqu’à la réception
du Corps du Christ à l’eucharistie ? Vouloir
communier sur la langue, n’est-ce pas déposséder
les disciples du Christ d’un quasi “droit”
? Pour qu’on trouve intérêt à
célébrer, à prendre part à une
célébration, ne pense-t-on pas qu’il
faille d’abord y prendre sa part ?
« Le temps du long désir
»
Sur une autre feuille balafrée de
ratures multiples, on déchiffre péniblement,
comme si les mots avaient été écrits
en tremblant.
« Il faudrait trouver le temps d’éclairer
le sens profondément humain de cette tendance à
mettre la main sur les choses, les êtres humains,
les réalités mêmes de la foi. Une autre
fois ! Ça ne me tente pas ! Je poursuis mes élucubrations
et tant pis pour les fils perdus de ma réflexion.
La célébration de la liturgie
des Heures n’est pas efficace pour posséder
ou maîtriser la réalité. Elle est...
... le temps du long désir
Où l’homme apprend son indigence,
Chemin creusé pour accueillir
Celui qui vient combler les pauvres.
La Parole de Dieu, indépendamment de
tes états d’âme ou de tes projets, t’invite
à approcher de drames anciens qui se répètent
au quotidien encore, à frôler des actions de
grâces qui se répercutent jusqu’à
aujourd’hui. On y côtoie des impuissances qui
viennent vous chercher dans les “tripes” ; on
séjourne auprès de projets de vieux héros
qui séduisent ou horripilent tour à tour.
»
« Louez le Seigneur, tous les
peuples... »
« Un psaume, ça ne dure pas.
Quelques minutes suffisent. Et avec le Psaume 116, en ce
samedi matin de la première semaine, ça ne
fait pas trente secondes ! La récitation de quelques
strophes ne laisse pas le temps de maîtriser la situation,
de nous déposséder pour nous mettre dans la
peau de l’autre et de nous demander ce que nous aurions
fait. Le croire est illusion, aveuglement utopique. On s’approche
brusquement, un instant, d’une brèche, d’une
fissure dans le mur de nos possessions et de nos désirs
de maîtrise. Par l’ancienne parole psalmique,
je rencontre de l’étrange qui reste tel, qui
ne peut jamais être réduit à ce que
je possède, dans le cœur, au cœur de la
vie, qui doit rester étrange... Difficile dépossession
à faire sienne... »
Voir ou deviner ?
Finalement, après l’hymne de
l’Office du matin du Jeudi I, « Beaucoup voudraient
voir et saisir... Mais notre cœur peut deviner... »,
est inséré ce billet : « Avant la responsabilité
dans le monde, avant la responsabilité pour le monde
et sa croissance, avant... il y a l’humble respect,
le regard qui garde ses distances, qui jouit de ce qui se
donne à voir, des harmoniques qui s’offrent
pour faire bien vivre. Devant Dieu, les yeux et les oreilles
passent avant les mains ! Les paroles vivantes des liturgies
des Heures, écho vif de Celui qui est la Parole de
vie éternelle, sont à contempler et à
respecter, non à consommer ! Elles témoignent
fragilement de la démarche de Dieu qui respecte les
méandres de nos approches... Cette attitude contemplative,
que permet furtivement la liturgie des Heures, instaure
la possibilité d’une prise en charge respectueuse
du foisonnement de la création et des biens produits.
Elle fait pressentir les sentiers sur lesquels Dieu nous
invite à la rencontre. »
Notes
. Sois fort, sois fidèle, hymne pour
le Carême, Prière du temps présent,
p. 197-198.
. Voici le temps du long désir, E
201, hymne de l’Avent, Prière du temps présent,
p. 5-6.
. Tu es venu, hymne de l’Office du matin du jeudi
I, Prière du temps présent, p. 679.
Publié dans Célébrer
les Heures, no 12, hiver 1996, p. 12.21-21.24.
Cet article est tiré de la revue
Célébrer les Heures. On peut en savoir
davantage sur cette revue en écrivant à Célébrer
les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine,
Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada.