La liturgie des
Heures: en vase clos?
Jean Grou
es
chrétiens et les chrétiennes qui font de la liturgie
des Heures une pratique régulière sont en minorité.
Cette constatation fait surgir des questions. La prière
des Heures est-elle accessible, adaptée et facilement
réalisable? Peut-elle rejoindre un nombre relativement
important de croyants et de croyantes? Les possibilités
qu'elle offre pour s'adapter à la diversité des
situations sont-elles bien connues?
Mis à part les communautés
religieuses et des prêtres qui en font un usage quotidien,
la pratique de la liturgie des Heures est le lot d'une minorité
de personnes dans notre société. Ce type de prière
est relativement peu répandu, par exemple, en milieu
paroissial. Il y a bien des groupes de prière qui en
font leur pratique principale mais ils demeurent plutôt
marginaux. Pour les croyantes et les croyants moyens,
la liturgie des Heures c'est le bréviaire, réservé
aux prêtres et aux séminaristes.
Une enquête révélatrice
Pour alimenter une réflexion
sur ce sujet, nous avons communiqué avec quelques lieux
de pèlerinage du Québec. Ce sont des endroits
privilégiés de piété populaire.
Là se côtoient la vendeuse de chaussures, le rocker
venu faire bénir sa moto et l'ex-entraîneur d'une
équipe de sport professionnel. Ce pourrait être
un important canal pour permettre aux gens de se familiariser
avec les liturgie des Heures. Or, notre petite enquête
a révélé une absence presque totale, en
ces lieux, de pratique de prière des Heures destinée
au public.
Liturgie de l'élite ?
Ces données confirment
que la liturgie des Heures demeure le lot presqu'exclusif d'une
certaine élite composée de trois groupes
principaux: religieux et religieuses, prêtres, autres
personnes contaminées par les deux premier
groupes. La très grande majorité de ces personnes
possède une culture religieuse passablement bien étoffée.
Et dire que les spécialistes qui ont travaillé
à la réforme liturgique qui a suivi le Concile
Vatican II visaient l'intégration de la liturgie des
Heures à la vie spirituelle de l'ensemble du peuple chrétien!
Il n'est pas question ici
de formuler un constat d'échec. Après tout, le
Concile ne date que d'une trentaine d'années. C'est bien
court, compte tenu que l'église entamera sous peu son
troisième millénaire [NDLR Cet article a été
écrit à l'été 1996]. Il faut laisser
au temps le temps de faire son temps. Reconnaissons néanmoins
qu'il y a encore du chemin à faire pour que la liturgie
des Heures occupe la place qui lui était destinée.
Pourquoi une liturgie des Heures populaire?
Avant d'aller plus loin,
il convient de se demander s'il faut que la liturgie des Heures
devienne populaire. Si ce n'est que pour répondre aux
voeux d'un groupe de liturgistes bien intentionnés des
années soixante, perdus dans leur idéal des origines,
ça n'en vaut peut-être pas le coup. Mais les motivations
à la source de ces voeux révèlent des enjeux
de taille pour la vie de l'église. Ce sujet mériterait
un traitement fort élaboré, débordant le
cadre de notre publication.
Retenons cependant une raison
majeure justifiant que la pratique de la liturgie des Heures
se répande davantage. La prière des Heures permet
à la personne qui y participe d'entrer en contact avec
la Parole de Dieu. À travers les psaumes, les cantiques
et les autres passages tirés de la Bible, le peuple chrétien
a la possibilité de puiser à la source. Cette
seule raison justifie le souhait de voir la liturgie des Heures
sortir des cercles où elle semble enfermée et
de la voir adoptée par plus de chrétiens et de
chrétiennes.
Les obstacles
Allons donc au coeur du
problème et posons la question: comment se fait-il que
la liturgie des Heures n'aie pas pénétré
davantage les habitudes de prière de l'ensemble des chrétiens
et des chrétiennes? Les raisons sont nombreuses et il
est impossible de les traiter en entier dans ces quelques lignes.
Contentons-nous pour l'instant d'évoquer une raison souvent
mentionnée comme obstacle à la pratique de la
liturgie des Heures. Pour beaucoup de gens, il s'agit d'une
prière trop fermée, encadrée, rigide.
À ce sujet, il convient
de se rapporter à ce qu'écrivait le père
Joseph Gelineau au lendemain du Concile au sujet de la nouvelle
liturgie des Heures (La célébration des
Heures communautaires, en petit groupe, individuelle,
La Maison-Dieu, n. 105, 1971, p. 150-161). Il indique que, pour
favoriser la participation du peuple chrétien, la réforme
de la liturgie des Heures a prévu, entre autres, de la
flexibilité dans les rites. Il y a lieu de soupçonner
que ces données ne sont pas suffisamment connues aussi
bien des personnes qui pratiquent déjà la prière
des Heures que de celles qui l'évitent par crainte de
rigidité et de monotonie.
Souplesse, s'il-vous-plaît!
Le père Gelineau parle de la souplesse des rites à
deux niveaux:
1) dans les possibilités offertes explicitement par la
Présentation de la liturgie des Heures;
2) dans les possibilités implicites, qui découlent
d'une saine pastorale liturgique.
Nous vous proposons d'en revoir ensemble l'essentiel. (N.B.
Les deux sections suivantes présentent une synthèse
des pages 150 à 154 de l'article mentionné ci-dessus).
Des données plus complètes et précises
se trouvent dans la Présentation générale
de la liturgie des Heures disponible dans le Bulletin national
de liturgie (n. 31, 1971, p. 193-241) et, bien sûr, dans
l'article du père Gelineau dont nous nous servons ici.
Souplesse explicite
La Présentation offre de nombreux choix, à plusieurs
niveau, qui peuvent se résumer ainsi:
a) Aménagement des offices:
· choix du calendrier;
· choix de l'office;
· répartition des offices dans la journée
(place de l'office de lecture, de l'heure médiane, intégration
à la messe...);
· choix des éléments d'une heure donnée,
de leur agencement, voire même leur remplacement;
· choix dans la manière de célébrer.
b) Lectures bibliques
· liberté (relative!) Dans le choix des passages
bibliques (i.e. utilisation, pour des motifs pastoraux, d'un
autre passage que celui qui est prévu);
· pour l'office des lectures: choix entre le lectionnaire
établi sur un cycle annuel et celui établi sur
un cycle de deux ans;
· pour l'office des lectures: choix dans les lectures
de la tradition (possibilité de puiser dans un lectionnaire
patristique);
· possibilité de délaisser ponctuellement
le lectionnaire pour s'ajuster à une situation particulière.
c) Les psaumes:
· pour des motifs pastoraux, possibilité de choisir
d'autres psaumes que ceux prévus;
· choix dans les psaumes d'Invitatoire;
· choix (dictés par l'heure de l'office et par
les possibilités de l'assemblée) dans la manière
d'exécuter les psaumes et de les introduire.
d) Les prières des offices du matin et du soir:
· choix dans la manière de les dire (lecture en
solo, avec répons, en dialogue, etc.);
· possibilité d'adaptation et de création
(intentions particulières et locales).
e) Les hymnes:
· possibilité de création et d'adoption
d'hymnes.
f) Divers:
· aménagement des temps de silence;
· possibilité d'omettre l'invitatoire au début
de l'office du matin;
· forme de l'acte pénitentiel au début
des complies;
· finale facultative de l'hymne (Te Deum) à la
fin de l'office des lectures du dimanche, des solennités
et des fêtes;
· possibilité d'encensement à l'office
du soir.
Souplesse implicite
La Présentation générale
de la liturgie des Heures laisse aussi transparaître,
de manière implicite, un deuxième niveau de souplesse,
toujours dans l'idée de favoriser une saine pastorale.
Ainsi s'élargit l'éventail des possibilités
d'adaptations rendues nécessaires ou souhaitables par
la situation concrète des personnes qui prient. La porte
est ouverte et une multitude d'avenues s'offrent encore ici,
du moment qu'elles se conforment à l'esprit de l'Institutio
(i.e. le décret instituant la nouvelle liturgie des Heures).
Le père Gelineau
évoque quelques-unes de ces possibilités, telles
les adaptations relevant des Conférences épiscopales
(création de prières et d'hymnes, composition
d'un lectionnaire patristique complémentaire, etc.) et
l'intégration de rites locaux de sanctification du matin
et du soir. Il mentionne aussi d'autres types d'adaptations
(choix d'un autre psaume que celui prévu, recours à
une manière particulière de réciter un
psaume) dictées par l'expérience de prière
d'une communauté précise.
Une question à creuser
Il nous est impossible de
répondre de façon satisfaisante aux questions
posées au départ. Nous avons cependant pu nous
rendre compte que l'apparente rigidité de la liturgie
des Heures n'est pas un obstacle insurmontable, bien au contraire.
Ses multiples possibilités d'adaptation offrent à
la prière chrétienne une souplesse à laquelle
beaucoup de personnes tiennent. Cette qualité n'élimine
pas tous les obstacles. Il sera nécessaire de revenir
sur cette question et d'en explorer d'autres facettes. Car la
liturgie des Heures n'a pour l'instant pas l'attrait d'autres
pratiques de piété, bien ancrées celles-là
dans les habitudes de beaucoup de chrétiens et de chrétiennes
(chapelets, neuvaines, pèlerinages, etc.).
Jean GROU