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Mai
2002
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«
Il m'appellera ' Toi mon père ' » (Psaume
89).
ère,
que ton nom soit sanctifié, que vienne ton Règne.
Tels sont, dans l'évangile de Luc, les premiers
mots de la prière que Jésus enseigne aux
siens en réponse à leur requête: Seigneur,
apprends-nous à prier (Lc 11,1).
Le Pater, souligne-t-on
couramment, comme d'ailleurs le Magnificat et le Benedictus,
les deux autres prières rapportées par Luc,
est tout tissé de réminiscences de l'Ancien
Testament et de la prière de la synagogue. Jésus,
selon la formule bien frappée d'un exégète,
venait d'un peuple qui savait prier. N'est-il
normal, dès lors, qu'au moment d'apprendre à
prier à ses disciples il se souvienne des prières
qu'il a lui-même apprises? Néanmoins, si
l'on considère le début du Pater, en particulier
l'appellation de Dieu comme Père et la demande
de la venue du Règne, on ne peut qu'être
frappé par l'originalité de la prière
de Jésus.
Toi mon père
De façon générale,
si l'on considère l'ensemble de l'Ancien Testament,
la désignation de Dieu comme Père
y apparaît d'une extrême rareté. Dieu
de nos pères, Dieu de vos pères,
Dieu de tes pères: ces désignations-là
reviennent maintes fois. Mais les doigts d'une seule main
suffisent à compter les passages où des
croyants se tournent vers Dieu en l'appelant Père,
comme chez Luc, ou notre Père, comme
chez Matthieu (6,9).
Les psaumes, par exemple,
s'adressent à Dieu de mille façons. Certaines
reviennent comme un refrain: Dieu, toi mon Dieu,
Seigneur mon Dieu. D'autres se font plus particulières:
Seigneur, mon bouclier, ma gloire (Ps 3,4);
Dieu de ma justice (Ps 4,2); Seigneur,
ma part d'héritage et ma coupe (Ps16,6);
Yahvé ma force (Ps 18,2); Toi,
le Saint, qui habites les louanges d'Israël
(Ps 22,4); Yahvé, Dieu de mon salut
(Ps 88,2)
Et tant d'autres désignations encore
Pourtant, des 150 psaumes, il ne s'en trouve pas un seul
pour s'adresser à Dieu en l'appelant Père.
N'y a-t-il pas là quelque chose d'étonnant?
A vrai dire, une exception
se présente au psaume 89. Là, en effet,
on peut lire, au mitan de ce long psaume: Lui, il
m'appellera : 'Toi, mon père, mon Dieu et le rocher
de mon salut!' (Ps 89,27). C'est donc Dieu lui-même
qui parle dans ce passage et celui dont il est question,
c'est David, mon serviteur (v. 21). Pendant
près de vingt versets (vv. 20-38), le priant du
psaume détaille comme à plaisir les faveurs
et les engagements de Yahvé à l'égard
du roi qu'il a choisi.
L'espoir déçu
Mais voilà
que, dans le dernier versant du psaume (vv. 39-52), le
ton change brusquement. Que sont donc devenues ces belles
promesses à David? La proximité et l'assurance
de protection qui s'exprimaient à travers le titre
mon père, tout se passe comme si Dieu
les avait oubliées: Tu as renié l'alliance
de ton serviteur, tu as profané jusqu'à
terre son diadème (v. 40).
Cette déception
du psaume rejoint celle d'un passage de Jérémie
où se glisse aussi l'invocation mon Père.
Ici encore, la parole est à Dieu mais c'est ce
dernier cette fois qui fait part de sa déception
: Je me disais : Vous m'appellerez 'mon Père'
et vous ne vous séparerez pas de moi. Mais
comme une femme qui trahit son compagnon, ainsi m'avez-vous
trahi, maison d'Israël, oracle de Yahvé
(Jr 3,19). Se faire appeler mon père,
soit par David, soit par tout le peuple: tel était
donc le rêve de Dieu. Hélas, déplore
le psaume et constate Yahvé lui-même chez
Jérémie, ce rêve ne s'est pas réalisé.
Ni l'invocation ni la relation d'intimité fidèle
qu'elle exprime ne sont parvenues à se traduire
dans la réalité.
Un type de relation qu'on ne pouvait imaginer
Il m'appellera
'toi mon père'. Selon la Bible, il existait
entre Dieu et le roi d'Israël une relation tout à
fait privilégiée. Et c'est elle sans doute
qui s'exprime dans ce passage du psaume 89. Le jour où
il recevait l'onction pour être au service de son
peuple, le roi était en quelque sorte adopté
par Dieu, il devenait son fils à un
titre tout particulier. Je serai pour lui un père
et il sera pour moi un fils, avait un jour annoncé
le prophète Natan à David, à propos
cette fois de l'un de ses descendants (2 Samuel 7,14).
Quand vous priez,
dites: Père. Cette fois, cette façon
de s'adresser de Dieu n'est plus annoncée simplement
pour l'avenir. Elle n'est plus l'apanage de quelque roi,
personnage d'élite ou mystérieuse figure
à venir. Elle est désormais pour tous les
disciples. Et la relation qui s'exprime à travers
elle, c'est d'abord et avant tout la relation de Jésus
à Dieu. Luc en effet fait bien ressortir qu'en
enseignant à ses disciples à dire Père
- Abba, papa, dans la langue qui était
la sienne - Jésus ne fait que leur transmettre
sa propre façon de faire, attestée dans
l'évangile à quatre reprises. Sans doute
est-ce là l'aspect le plus original du Pater: désormais
se trouve étendue à tous les disciples la
relation de proximité unique qu'entretenait Jésus
avec son Père. Une telle nouveauté ne pouvait
guère échapper à un juif d'origine
comme Saül de Tarse, profondément enraciné
dans l'héritage et la prière de son peuple.
Vous avez reçu un esprit de fils adoptifs
qui nous fait nous écrier : 'Abba! Père!'
(Romains 8,15).