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Juin
2002
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La
liturgie est-elle asociale ?
Marie-Josée
Poiré
ien
des chrétiens et des chrétiennes boudent la
liturgie. Celle-ci leur apparaît une activité
superflue en regard des urgences actuelles : l'évangélisation,
la lutte pour la justice et la paix, le combat pour la libération.
La liturgie ne fait pas oeuvre de transformation immédiate
du monde. Elle ne donne pas de résultats visibles
et instantanés, comme une cueillette de denrées
alimentaires au profit de sinistrés. Mais est-elle
si décollée de nos vies qu'on
le dit ? Peut-être vaut-il la peine d'aller y voir...
Un jeudi soir à Sainte-Concorde...
Jeudi soir, 30 mai 2002. Les responsables
de la pastorale de la paroisse de Sainte-Concorde sont réunis
pour discuter les priorités pastorales de leur communauté
chrétienne pour l'année 2002-2003. L'échange
est animé, constructif. Mais au beau milieu de la
réunion, le ton monte soudain. Un duel inattendu
oppose Agnès, responsable du comité Justice
et Paix, et Martin, responsable du comité de liturgie.
Agnès est gonflée à bloc : elle a passé
l'année à ramasser ses arguments en vue de
cette réunion. Laissons-lui la parole.
Les pratiquantes et les pratiquants
du dimanche limitent leur pratique de la religion
à la liturgie plutôt que de prendre soin du
plus pauvre, de visiter le prisonnier, de vêtir celui
qui est nu, de libérer l'opprimé. Ils montrent
ainsi qu'ils n'ont rien compris au message évangélique,
car Jésus n'est pas venu pour établir une
religion et une église bien organisées, mais
pour nous apprendre à nous aimer les uns les autres
et à nous mettre au service du plus petit. Il y a
tant à faire, chez nous et ailleurs. Les jeunes n'ont
pas d'avenir et sont tentés par le décrochage,
la drogue et le suicide ; les usines, les magasins ferment
et créent encore plus de chômage ; le gouvernement
coupe partout pour réduire son déficit. Pensez
aux femmes battues, aux enfants abandonnés, aux vieux
désemparés... Pensez à l'Afghanistan,
aux petites filles forcées de se prostituer en Thaïlande.
Et vous voudriez mettre la priorité sur la liturgie,
ce reliquat d'un passé désormais révolu
? Mais elle doit être rangée dans les armoires
de souvenirs des nostalgiques et des disciples de Monseigneur
Lefebvre ! Vrais chrétiens de tous les pays, unissons-nous
contre cet ennemi commun, la priorité mise sur les
sacrements et la liturgie ! Il faut désormais réunir
toutes nos forces pour construire un monde meilleur, ici
et ailleurs. Les sacrements et la liturgie sont là
pour demeurer, nous sommes pris avec eux. Mais
il faut maintenant retrouver le sens des priorités
et nous tourner ensemble vers nos vraies responsabilités
de chrétiennes et de chrétiens engagés
!
Un conflit insoluble ?
Laissons Agnès continuer seule sa tirade...
Réfléchissons un moment à ses propos.
La liturgie n'a pas très bonne réputation,
dans le milieu des militants ecclésiaux pour la justice
sociale, mais aussi dans l'arrière-pensée
de bien des chrétiens engagés. Le réquisitoire
dressé contre la liturgie est long : elle serait
désincarnée, coupée des préoccupations
et des angoisses des hommes et des femmes de ce début
de 21e siècle chargé de guerres, de terrorisme
et d'inquiétudes de toutes sortes. Elle serait éthérée,
déconnectée des vraies priorités, de
la construction d'un monde meilleur. Elle serait soporifique
et détournerait les personnes qui s'en préoccupent
des combats pour la justice et la libération. Pour
qui aime la liturgie, s'en soucie, la pratique, croit en
sa force symbolique, une telle avalanche de reproches ne
peut être prise à la légère.
Comment réagiriez-vous si vous étiez, comme
Martin, pris dans ce feu roulant d'accusations ?
Au moins deux attitudes sont possibles : la
première, le repli défensif dans la
forteresse de la liturgie , pour protéger celle-ci.
Il ne reste qu'à sortir les munitions, fourbir les
armes, attaquer l'ennemi. Cette position de contre-offensive
risque cependant de ne pas atteindre l'objectif - celui
de défendre la liturgie - et d'élargir
encore plus le fossé entre ceux que Julien Harvey
appelait, dans un article publié à l'occasion
du centenaire de l'encyclique Rerum Novarum (1991) , les
chrétiens liturgiques et les
chrétiens sociaux . L'autre position, c'est
le refus d'écouter de tels discours sous prétexte
que ceux qui profèrent de semblables affirmations
ne comprennent rien à la liturgie et aux sacrements.
On se cantonne encore dans la forteresse de la liturgie
, non pour attaquer mais pour attendre que l'orage
passe. Mais, ce faisant, on risque de passer à côté
de ce que ces reproches et ces accusations peuvent nous
apporter : une remise en question et une redécouverte
de la liturgie et des sacrements. Qui, s'il entendait réellement
le réquisitoire d'Agnès, ne pourrait pas acquiescer
intérieurement à l'une ou l'autre de ces affirmations
? Qui n'admettrait pas au moins que la liturgie, héritage
reçu du passé, véhicule bien des images
et des symboles qui semblent nous couper des préoccupations
du monde contemporain ?
Une troisième voie
Plutôt que d'adopter l'une ou l'autre
de ces positions, le repli apologétique pour défendre
la liturgie ou le refus d'entendre des reproches pas tous
injustifiés, je vous propose une troisième
voie : regarder ce que la liturgie actuelle de l'église
nous propose. Dans le cadre limité de cet article,
nous ne ferons pas le tour de la question ! Mais si je peux
vous donner le goût de prendre votre Prière
du temps présent, votre Missel romain ou Prions en
église pour essayer de lire les textes liturgiques
d'un autre oeil, j'aurai atteint mon objectif. Et peut-être
trouverez-vous vous-mêmes les mots pour entrer en
dialogue avec toutes les Agnès que
vous rencontrerez et pour bâtir ensemble des projets
qui contribueront à rapprocher liturgie et combat
pour la justice et la libération.
Le coeur de la liturgie
Le monde de la liturgie est vaste ! La liturgie
eucharistique dominicale, les sacrements et leurs rituels,
la liturgie des Heures constituent quelques-uns des pays
de ce continent à explorer. Dans CéLéBRER
LES HEURES, nous nous intéressons surtout à
la prière de l'église qu'est la liturgie des
Heures. Pourtant, celle-ci ne peut être isolée
des autres pays liturgiques .
Rappelons le mouvement fondamental de la liturgie
des Heures, comme de toute liturgie : c'est le mémorial
du Mystère pascal, sous toutes ses facettes : Passion,
Mort, Résurrection, Ascension et Pentecôte.
La liturgie des Heures, dans sa structure et son organisation
(Office du matin et la résurrection ; Office du soir
et la célébration du Christ, lumière
du monde ; Complies et l'abandon à Dieu ; l'Office
des lectures et la réception de la
Parole et de la Tradition de l'église), met le Mystère
pascal au centre de la vie de l'église, des croyantes
et des croyants. L'organisation des heures comme l'année
liturgique vécue au quotidien proposent un itinéraire
à la suite du Christ. Relecture de l'histoire du
salut, la liturgie nous fait entrer dans cette histoire
et nous invite à la poursuivre aujourd'hui, tendus
vers l'accomplissement du Royaume. L'eucharistie - particulièrement
l'eucharistie dominicale - le célèbre ; la
liturgie des Heures nous y fait entrer autrement, au quotidien.
La liturgie des Heures, comme toute la liturgie
de l'église, n'a pas à être améliorée
par des thématiques sociales ou contemporaines pour
passer mieux. La liturgie des Heures, comme
toute la liturgie de l'église, est louange de Dieu
Père dans le Christ par l'Esprit et action de grâce
pour son amour éternel et magnifique ; elle actualise
le Mystère pascal dans l'aujourd'hui de l'humanité
(le mot aujourd'hui revient souvent dans les prières
et oraisons). À ce titre, elle est intercession pour
les besoins des hommes et des femmes qui vivent l'aujourd'hui
de Dieu à travers leur histoire. La liturgie
est une rencontre dans le présent. Le salut, c'est
maintenant.
La liturgie des Heures, comme toute liturgie,
est tension entre des pôles en apparence contradictoires,
mais nécessaires à la vie du chrétien
et de l'église : louange du Dieu Trine et éternel...
qui se donne à connaître et à rencontrer
dans l'histoire humaine ; tension entre prière personnelle
et prière du corps ecclésial ; appel à
la sanctification de l'humain et du monde et renvoi dans
le monde pour y être avec le Christ signe de salut...
Si on nivelle ces tensions, au travail dans toute liturgie
en acte , on tue la liturgie.
La liturgie et notre vie
J'ai écrit plus haut que la liturgie
n'a pas à être thématique. Cependant,
je pense qu'il faut réfléchir en église
sur les possibilités de tisser plus étroitement
le rapport entre la vie du monde et de la communauté
et la liturgie. Cette réflexion doit se faire au
nom de l'inculturation, mais aussi de la vérité
de l'incarnation. Car la liturgie est toujours colorée
par son rapport à l'histoire et au temps.
Tendue entre le mémorial et l'attente eschatologique,
la liturgie réalise aujourd'hui l'événement
du salut en Jésus Christ. Ceci est spécialement
vrai pour l'eucharistie, mais aussi pour la liturgie des
Heures et les autres sacrements comme lieux où se
construit notre identité comme chrétien et
chrétienne. L'année liturgique (et avec elle
la liturgie des Heures) est une sorte de sacrement
. À travers tout son parcours, de l'Avent à
la fête du Christ-Roi, elle fait vivre cette histoire
de salut du Christ en faisant le lien entre : l'Ancien Testament
et le Nouveau ; le Christ et sa manifestation dans l'histoire
; la Pâque d'Israël, la Pâque du Christ
et notre propre Pâque ; l'itinéraire du Christ
et de ses disciples qui se poursuivent à travers
l'histoire de l'église et l'histoire de la communauté
célébrante. Les temps forts de l'année
liturgique - l'Avent, le Carême, le Temps pascal -
comme le temps ordinaire, balisent l'itinéraire spirituel
des croyantes et des croyants comme des communautés
pour les insérer dans cette histoire de salut et
la poursuivre. Ces couleurs propres de l'année liturgique
permettent aux personnes et aux communautés qui célèbrent
la prière des heures de vivre leur temps à
la lumière du Mystère pascal et, dans un constant
mouvement d'aller et retour, d'interpréter leur vie
et de re-situer leurs amours et leurs travaux dans la logique
du projet de salut de Dieu.
Cette structure fondamentale - le Mystère
pascal actualisé dans l'aujourd'hui de l'humanité
- nous donne une grille pour comprendre toute liturgie et
pour bâtir des célébrations enracinées
. La liturgie ne prend pas position pour un parti
ou pour une cause. Pourtant, rien de ce qui est humain ne
lui est étranger. Mémorial du Christ mort
et ressuscité pour que nous mourrions et ressuscitions
avec lui, elle veut entraîner toute l'humanité
dans ce continuel passage de la mort à la vie. C'est
pourquoi la lutte pour un monde meilleur, le combat pour
la justice, la dénonciation de l'oppression la concernent.
On peut donc y chanter Si la colère t'a fait
crier justice pour tous, tu auras le coeur blessé.
Alors tu pourras lutter avec les opprimés.
Avec le pauvre, on peut crier à Dieu : Qu'il
soit la forteresse de l'opprimé, sa forteresse aux
heures d'angoisse. (Psaume 9A, Office des lectures,
Lundi I) C'est pourquoi la liturgie demande à Dieu
d'ouvrir nos coeurs à la solidarité et à
l'engagement avec les plus pauvres : Toi qui entends
le cri du malheureux, garde-nous d'être sourds aux
appels de détresse. (Intercession de l'Office
du soir, Samedi III)
Une réflexion à poursuivre...
Notre troisième voie ne donnera
pas à Martin tous les arguments pour répondre
à Agnès. Mais peut-être y trouvera-t-il
des pistes pour l'amener à mieux comprendre ce qu'est
la liturgie et la prière des Heures. Ceci fait, il
restera encore beaucoup à construire. Il faudra entre
autres se demander comment réduire l'écart
entre le langage de la liturgie et le langage d'aujourd'hui,
écart qui contribue largement à créer
l'impression d'une liturgie décollée du réel
et sourde aux problèmes contemporains. Mais ça,
c'est une autre question qui mériterait aussi réflexion...
Cet article est tiré de la revue
Célébrer les Heures. On peut en savoir
davantage sur cette revue en écrivant à Célébrer
les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine,
Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada.