Se nourrir de la
parole, au gré des heures
Jean Grou
a
Bible constitue la matière première de la liturgie
des Heures. Avec les psaumes, les cantiques et les lectures
bibliques, elle occupe la majeure partie des divers offices.
L'importance accordée à la littérature
biblique dans la prière des Heures fait surgir des questions.
Quels rôles jouent les lectures bibliques au sein de la
liturgie des Heures? Comment le tout est-il organisé?
Quel profit peuvent en tirer les personnes qui pratiquent la
liturgie des Heures?
Une place centrale
Répondant à
un souhait de la réforme liturgique de Vatican II, les
lectures des offices de la liturgie des Heures font faire aux
priants un large survol de la littérature biblique. La
section intitulée Parole de Dieu est d'ailleurs
centrale dans divers offices. Elle n'en occupe pas la majeure
partie, mais elle est presque toujours structurellement au centre.
Une telle structure est
significative. Ce qui précède les lecture a pour
fonction de préparer à l'écoute de la Parole.
Ce qui suit sert à l'approfondir, à la méditer
et à la prier.
Il y a Parole de Dieu et... Parole de Dieu
Les titres des diverses
rubriques des offices sont quelque peu piégés.
Sous la rubrique Parole de Dieu se trouvent des
extraits de livres bibliques. Les psaumes, les cantiques (de
l'Ancien et du Nouveau Testament) et le Notre Père pour
leur part n'apparaissent pas sous ce titre. Ne font-ils pas
pourtant aussi partie de la Bible? Ne sont-ils pas alors tout
autant Parole de Dieu? Quand nous prions avec les psaumes ou
les cantiques, est-ce que nous ne prions pas avec la Parole
de Dieu?
Inversement, est-ce que
les versets inscrits sous la rubrique La Parole de Dieu
seraient arrivés directement du ciel, par courrier recommandé?
En quoi sont-ils davantage Parole de Dieu que les
psaumes et les cantiques? N'ont-ils pas été, eux
aussi, mis par écrit par des êtres humains, inspirés
il est vrai, mais bien humains? Est-il juste alors de réserver
le titre de Parole de Dieu aux seules lectures brèves
(capitules) ou longues?
Malgré ces considérations,
nous limiterons notre propos aux seules lectures apparaissant
sous le titre La Parole de Dieu. Elles ont, en effet,
des fonctions propres qui leur donnent un caractère distinct
pour rapport aux psaumes, aux cantiques et au Notre Père.
C'est ce que nous allons tenter de dégager.
L'Office des lectures
Nous traitons à part
l'office des lectures (appelé autrefois matines),
à cause de son caractère particulier. Comme son
nom l'indique, ce qui le distingue est l'importance accordée
à la proclamation de la Parole de Dieu. Contrairement
aux autres offices de la journée, celui-ci n'est pas
rattaché à une Heure spécifique: L'Heure
qu'on appelle matines, bien qu'elle garde, dans la célébration
chorale, son caractère de louange nocturne, sera adaptée
de telle sorte qu'elle puisse être récitée
à n'importe quelle heure du jour. (Constitution
sur la liturgie, n. 89c) Sans que la dimension temporelle soit
évacuée, ce qui est mis au premier rang est la
lecture de la Bible et de textes de la tradition.
Ce relatif détachement
par rapport aux heures liturgiques indique d'ailleurs l'usage
spécifique des lectures bibliques à cet office.
Ici, les extraits de la Bible ont pour fonction première
d'enseigner les fidèles, de leur faire découvrir
chaque fois un nouveau pan de l'histoire du salut. Une certaine
continuité est prévue, permettant de ne pas perdre
le fil d'une journée à l'autre. Le choix des lectures
bibliques correspond à l'esprit des divers temps de l'année
liturgique (Avent, temps de Noël, Carême, temps pascal,
etc.). Pour le temps ordinaire, les lectures sont agencées
de manière à assurer continuité et progression.
Les autres offices
Ce qui frappe quand on regarde
les lectures bibliques des autres offices, c'est leur brièveté.
Quelques versets tout au plus. Un regard attentif permet aussi
de constater que la lecture n'est pas continue. On passe d'un
livre biblique à l'autre, de façon un peu anarchique
dirait-on. Mais ce n'est pas le cas, car certains principes
ont guidé le choix des lectures. Il n'est pas inutile
de les rappeler.
Comme le dit la Présentation
générale de la Liturgie des heures, la lecture
brève est choisie suivant le jour, le temps ou la fête
(n. 45). Plus loin, le texte précise l'esprit qui a guidé
le choix des passages bibliques: Les lectures brèves
ou 'capitules' [...] ont été choisies pour exprimer
une pensée ou une exhortation avec précision et
clarté. On a veillé aussi à leur variété.
(n. 156) Le texte est plus explicite au numéro 158:
Dans le choix des lectures brèves, on a observé
les points suivants:
a) Selon la tradition, les
évangiles sont exclus.
b) Autant que possible on
a observé le caractère du dimanche, ou encore
du vendredi, et des heures
elles-mêmes.
c) Les lectures de l'office
du soir, puisqu'elles suivent un cantique du Nouveau Testament,
ont été choisies exclusivement dans celui-ci.
Pour le vendredi, les thèmes
sont la Passion et le sacrifice de Jésus et d'autres
thèmes qui leur sont liés (Dieu, la mort, sagesse
du mystère de Dieu, conversion et salut, etc.).
La Présentation générale
de la Liturgie des heures mentionne aussi (point b ci-dessus)
que le choix de la lecture a pu être dicté par
l'heure de l'office. Fontaine relève ainsi que l'heure
de tierce (milieu du jour) évoque l'effusion de
l'Esprit sur l'église naissante à la Pentecôte.
Six lectures bibliques de cette heure abordent ce thème.
Le même auteur souligne que les sept lectures choisies
pour complies, heure (destinée à sanctifier le
coucher (G. Fontaine, op. cit. P. 190) favorisent le passage
au repos de la nuit.
D'autres cas semblables
s'ajoutent à ceux-ci pour l'office du matin. Par exemple,
à celui du lundi I se trouve l'exhortation suivante de
Paul: Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange
pas non plus! (2 Th 3, 10b) Ces paroles tombent à
pic avant d'entreprendre la première journée de
travail de la semaine et avant même le petit déjeuner!
Des lectures pour prier
Contrairement aux passages
bibliques de l'office des lectures, ceux des autres offices
n'ont pas pour fonction première d'enseigner. Ils sont
là surtout pour soutenir et motiver la louange. De fait,
leur brièveté même leur donne leur caractère
et leur portée. La lecture brève, en effet, propose
avec force quelque sentence sacrée, et [...] met en lumière
des paroles brèves auxquelles on risque de ne pas faire
attention au cours d'une lecture continue des écritures.
(Présentation générale de la Liturgie des
heures, n. 45)
La fonction de la lecture
brève est donc d'attirer l'attention sur des morceaux
choisis, des perles tirées de la Parole de Dieu. L'approche
est bien différente de celle de l'office des lectures
où les passages lus sont plus longs et où une
certaine continuité est respectée.
Les exégètes
sont parfois mal à l'aise avec cette approche morcelée
de la Bible. Ces cours extraits, cités hors-contexte,
qui nous font passer d'un livre à l'autre, peuvent-ils
permettre une juste perception de la littérature biblique?
Voilà qui pourrait faire l'objet d'un débat!
Rappelons simplement que
liturgie et exégèse historico-critique ne jouent
pas le même rôle. En contexte liturgique, la manière
de puiser à la tradition biblique est différente,
mais tout aussi valable pour donner du sens à la Parole
de Dieu.
De plus, les lectures brèves
ne sont pas les seuls endroits pour les chrétiens et
les chrétiennes où se nourrir de la Parole. L'office
des lectures et l'eucharistie (le dimanche et en semaine) donnent
la possibilité de parcourir la Bible dans son ensemble,
grâces des extraits plus longs. Rien n'empêche non
plus de lire et d'étudier la Bible de manière
individuelle ou communautaire. N'oublions pas le but premier
des lectures brèves: susciter la réponse, sous
forme de louange, de la personne qui prie.
Cet article est tiré de la revue Célébrer
les Heures, hiver 1995. On peut en savoir davantage sur cette
revue en écrivant à Célébrer les
Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal
(Québec) H3T 1B6, Canada.