|
Spiritualite2000.com
|
|
Décembre
2002 |
À
la recherche de l’esprit perdu ? L’Esprit
Saint et la liturgie des Heures
Marie-Josée
Poiré
De l’Esprit Saint, on dit souvent
qu’il est le grand oublié de l’église
latine et de sa liturgie. En relisant les textes liturgiques
des Heures entre Ascension et Pentecôte, Marie-Josée
POIRé nous propose d’y reconnaître les
signes et les lieux de la présence et du travail
de l’Esprit.
ans
le film Les aventuriers de l’arche perdue, le bouillant
archéologue Indiana Jones part à la recherche
de l’arche d’Alliance disparue depuis des siècles
et retrouvée en égypte par les Nazis. Affrontant
mille dangers, il parvient enfin au précieux trésor,
objet de toute les convoitises. Mais lorsque Jones ou les
Nazis pensent mettre la main sur l’arche, celle-ci
disparaît, laissant les bons et les mauvais héros
du film vivre l’échec de leurs rêves
de possession.
Qu’ont
en commun le Saint-Esprit et l’arche dans le film
Les aventuriers... ? Beaucoup, en fait. Tous deux sont signes
des alliances scellées par Dieu avec son peuple.
On ne peut s’approprier aucun d’eux. Et on dit
parfois de l’Esprit, comme de l’arche, qu’il
aurait disparu, qu’il aurait déserté
l’église latine et sa liturgie pour devenir
la figure de Dieu privilégiée dans l’église
orientale et les églises évangéliques.
L’Esprit promis par le Christ comme sa présence
vivante à son église serait-il absent de la
portion occidentale de l’église de Dieu ? Faut-il,
comme Indiana Jones cherchant l’arche, affronter mille
dangers pour retrouver l’Esprit ?
Point
n’est besoin d’aller en égypte pour chercher
l’Esprit. Je vous invite à me suivre pour une
visite plus modeste à travers les textes liturgiques
des Heures, entre Ascension et Pentecôte, pour découvrir
ce que la liturgie nous apprend des rôles et des lieux
de présence de l’Esprit Saint .
Les
hymnes
L’Office du soir de la veille de l’Ascension
annonce l’Esprit comme conséquence du départ
du Seigneur (« Il s’en va, mais il demande que
l’Esprit, sur toi, descende, qu’il rende forte
ta foi ! »). L’Esprit est comme la source vive
dans nos déserts (en relation avec le Christ, Soleil
de justice ; Office des lectures), l’Amour vivant,
l’eau vive que le Fils de Dieu donne à son
peuple pour qu’il l’entraîne dans son
courant (Office du soir de l’Ascension). L’hymne
de Tierce, proposée chaque jour du Temps pascal,
invoque « Dieu qui fais toute chose nouvelle, par
le vent de l’Esprit... qui nous entraîne en
son chant. » À l’Office du soir entre
Ascension et Pentecôte est proposée une hymne
au Saint-Esprit le présentant comme feu qui consume
en nous la paille, vent de l’espérance et de
la liberté, rosée et source qui nous animent
et nous conduisent vers le Père... ou encore le Veni
Creator Spiritu invoquant l’Esprit, Conseiller, Don
de Dieu, Esprit de vérité, lumière
et force, Défenseur, qui seul peut faire connaître
le Père et révéler le Fils.
À
la Pentecôte, les hymnes Esprit qui planes, Amour
qui planais et Ouvrez vos coeurs déploient poétiquement
le rôle de l’Esprit dans l’économie
du salut : la création et la re-création en
Christ ; par l’Esprit, de nous vers le Père
et du Père vers nous ; l’Esprit, genèse
et vent, force d’engendrement ; amour qui agite aujourd’hui
les eaux enfouies de nos baptêmes pour nous faire
resurgir dans sa vie... L’Esprit Saint est comme un
espace ouvert où se rassemble la communauté
célébrante, l’air qu’elle respire
et le souffle qui la met en état de prière.
Les
antiennes
Entre l’Ascension et le VIIe samedi, l’Esprit
n’est pas nommé. Faut-il s’en étonner,
compte tenu que l’église lit christologiquement
les psaumes (la prière de l’épouse à
l’époux ou du Christ Tête et Corps au
Père) ? Les antiennes de Pentecôte, à
la fois christologiques et pneumatologiques, sont construites
en gradation (ainsi l’Office des Vigiles : 1. évocation
des Apôtres réunis au jour de Pentecôte
; 2. affirmation que l’Esprit, feu partagé
en langues, s’est posé sur chacun ; 3. parole
du Christ annonçant que « l’Esprit qui
procède du Père témoignera du Fils
»). Cette construction se retrouve à l’Office
des lectures (développant la présence cosmique
de l’Esprit) et à l’Office du soir. Les
antiennes du milieu du jour développent le rapport
Christ-Esprit et son effet pour la mission. Quant à
celles du matin, elles décrivent des « effets
» de l’Esprit : le souffle du Seigneur en nous
est bon, les sources et les fontaines (allusion au symbolisme
« aquatique » de l’Esprit) chantent la
louange de Dieu, les merveilles de Dieu sont proclamées
par les apôtres.
Les
lectures bibliques
Durant ces onze jours, la liturgie ouvre largement «
le trésor de la Sainte écriture » pour
parler de l’Esprit. Les trois Heures proposent des
extraits des Actes, de Romains, de Galates, de 1 et 2 Corinthiens,
d’éphésiens et de Tite mettant en relief
le rôle de l’Esprit, ses effets, ses dons. Mais
tous les extraits du Nouveau Testament ne sont pas axés
sur l’Esprit. L’autre insistance en cette semaine
qui suit l’Ascension (et peut-être est-ce la
ligne directrice) est la mort et la résurrection
du Christ, vie nouvelle pour qui passe par sa pâque
avec lui (Romains).
Les
lectures bibliques proposées à l’Office
des lectures, après l’interruption de l’Ascension
(éphésiens 4, 1-24, insistant sur l’unité
du Corps du Christ dans l’Esprit par le lien de la
paix) poursuivent la lecture des Lettres de Jean, centrées
sur l’amour mutuel enraciné dans l’amour
de Dieu. À la Pentecôte est proposé
un extrait du chapitre 8 de Romains, où Paul articule
le rapport de filiation entre Dieu et la personne croyante,
dans le Christ, par l’Esprit.
Les
lectures patristiques et magistérielles
Le choix des lectures, axées sur l’Esprit Saint,
fait preuve d’audace et de variété :
l’Ascension et l’Esprit Saint fortifient notre
foi (Léon le Grand, VIe vendredi) ; union dans le
Saint Esprit, gloire reçue par le Christ dans son
humanité, gloire que nous recevons aussi et qui fait
de nous la « colombe parfaite » (Grégoire
de Nysse, VIIe dimanche) ; l’eau à la base
de tout est symbole de l’Esprit Saint (Cyrille de
Jérusalem, VIIe lundi) ; les dons de l’Esprit,
source de sanctification, rayon de soleil qui illumine et
de qui vient le comble de ce qu’on peut désirer
: devenir Dieu (Basile de Césarée, VIIe mardi)
; envoi de l’Esprit pour sanctifier l’église...
accès au Père, par le Christ, dans l’unique
Esprit, qui habite l’église, la dirige, la
renouvelle... (Lumen Gentium, VIIe mercredi) ; pour que
nous devenions participants de la nature divine, nécessité
de l’union et de la participation à l’Esprit
Saint (Cyrille d’Alexandrie, VIIe jeudi) ; baptême
dans la profession de foi au Créateur, au Fils unique
et à celui qui est Don ; rôle de l’Esprit,
don du Christ qui demeure en nous, réconforte l’attente
et est gage pour l’avenir (Hilaire de Poitiers, VIIe
vendredi) ; l’église rassemblée par
l’Esprit : c’est son unité qui parle
toutes les langues (une homélie africaine de Pentecôte,
VIIe samedi) ; envoi de l’Esprit sur le Fils, sur
les apôtres, sur nous... il est le Paraclet qui nous
adapte à Dieu et nous aide à faire fructifier
la pièce reçue pour la rendre multipliée
au Seigneur (Irénée de Lyon, Pentecôte).
Ces
textes mettent en relief la richesse et la diversité
des compréhensions et des manières de nommer
les rôles de l’Esprit dans l’économie
du salut, dans l’église et les croyants. Plusieurs
proposent aussi des méditations développées
sur la Trinité.
Les
répons
Les répons reprennent une harmonique des lectures
pour proposer une « manducation de la parole ».
Lorsque le texte insiste sur le rôle de l’Esprit,
le répons va souvent dans le même sens. Le
répons de l’Office du soir proposé tous
les jours entre les VIe et VIIe vendredi présente
toujours la même forme : une évocation de l’Esprit
mise en parallèle avec une question. La dynamique
évocation-question illustre le rôle souvent
contradictoire en apparence de l’Esprit : «
Toi, la paix que rien ne trouble... Comment es-tu / La guerre
au coeur de l’homme ? » (VIIe vendredi) Ce jeu
entre Parole et répons dit que l’Esprit est
plus une question qui est posée, une dynamique par
laquelle se laisser prendre, qu’une réponse
définitive et une sécurité.
Les
répons de Pentecôte proclament les promesses
du Christ et la réalisation du don de l’Esprit...
en mettant ces promesses et cette réalisation au
présent. L’Esprit, donné jadis aux apôtres,
est donné dans l’aujourd’hui de la communauté
célébrante.
Les
prières de louange et les intercessions
Les intercessions, adressées au Père ou au
Fils (celle de l’Office du matin du VIIe samedi est
une supplication litanique à l’Esprit), présentent
souvent un double mouvement : rappel d’une action
de salut de Dieu ou du Christ, demande que celle-ci soit
renouvelée aujourd’hui. Ainsi, à l’Office
des Vigiles de l’Ascension, on rappelle l’incarnation
par la force de l’Esprit et on demande que, par l’Esprit,
le Christ fasse passer les disciples de ce monde au Père.
Le Christ, entré dans sa gloire, peut accomplir ce
qu’il a promis : à celui qui a créé
l’église par le don de l’Esprit, on demande
de la vivifier par l’Esprit, de la rajeunir, la renouveler,
la purifier, la fortifier, la rassembler par lui dans l’unité.
Les énumérations des actions de l’Esprit
dans les oeuvres humaines soulignent son rôle d’inspiration,
d’animation et de vivification du Corps ecclésial
et des baptisés.
Les intercessions du soir de Pentecôte rassemblent
comme en une gerbe les rôles de l’Esprit évoqués
par les intercessions. Elles rappellent l’actualité
de la Pentecôte et supplient aujourd’hui d’envoyer
l’Esprit qui fera toute chose nouvelle. Elles évoquent
la création initiale, la re-création dans
le Christ et demandent que l’Esprit renouvelle la
face de la terre. Donné à l’église,
il lui permet de « régénérer
le monde » . La délivrance est promise par
le don de l’Esprit : les intercessions demandent de
passer de la haine à l’amour, de la guerre
à la paix, de la douleur à la joie. L’Esprit
a donné le goût de la gloire de Dieu ; les
défunts peuvent connaître la joie éternelle.
Si
l’église croit comme elle prie, les intercessions
proclament la foi en Dieu qui sans cesse crée et
recrée le monde par l’Esprit. L’église
dit dépendre radicalement du Père, du Fils
et de l’Esprit. Elle envoie les priants et les priantes
transformés par l’Esprit poursuivre l’oeuvre
de salut et invite l’humanité à marcher
avec eux vers le Père, vivant de la vie du Fils,
animés par le même Esprit.
Les
oraisons
Entre Ascension et Pentecôte, les oraisons, adressées
au Père, font mémoire du Mystère pascal
global – vie du Christ, passion, mort et résurrection,
Ascension, Pentecôte – qui se poursuit dans
le temps de l’église jusqu’à son
accomplissement définitif. Déjà, désormais,
maintenant, aujourd’hui... Ces mots disent que la
prière liturgique de l’église nous inscrit
dans un nouveau temps. Nous devenons contemporains des apôtres
et de l’église de tous les temps qui, de tout
temps, a reçu l’Esprit. Nous vivons déjà
dans la gloire en espérance (Ascension) ; l’aujourd’hui
de la célébration continue en nous «
l’oeuvre d’amour entreprise au début
de la prédication évangélique »
(Pentecôte). Aujourd’hui... C’est de notre
présent qu’il s’agit, de ce présent
où nous supplions Dieu de garder la Pâque du
Fils présente dans toute notre vie (VIIe samedi).
L’Esprit, don reçu au présent, présent
de Dieu qui nous transforme par ses dons (VIIe jeudi) fait
de notre temps le temps où déjà, nous
vivons de la vie de Dieu. Quelque chose de la vie éternelle
(VIe vendredi) pour laquelle nous avons été
recréés commence déjà aujourd’hui.
L’Esprit
Saint et le Mystère pascal aujourd’hui
Il est quasi criminel d’ainsi ramasser les petits
bijoux théologiques et littéraires que sont
les oraisons. Mais cette relecture met en évidence
le mouvement fondamental de la liturgie des Heures comme
de toute liturgie : ce qui est central, c’est le mémorial
du Mystère pascal, sous toutes ses facettes. Ce parcours
sur l’Esprit Saint l’illustre. S’il est
possible d’écrire un traité de pneumatologie
à partir des rôles et des lieux de «
présence » de l’Esprit dans la liturgie
des Heures entre l’Ascension et la Pentecôte,
on ne peut le faire sans rappeler le lien entre le Père,
le Fils et l’Esprit, le lien entre passion-mort-résurrection-Ascension
du Christ et Pentecôte.
L’Esprit,
accomplissement de la promesse du Fils, donné aujourd’hui
comme hier, fait d’aujourd’hui le temps où
le Mystère pascal se vit au présent. Celui-ci
n’est pas un événement historique rappelé
ou un pieux souvenir. Comme le dit l’oraison du VIIe
samedi, ce qui est demandé au Père, au terme
des fêtes pascales, c’est que « nous gardions
la Pâque du Christ présente dans toute notre
vie », que celle-ci, personnelle et ecclésiale,
soit saisie par le Mystère pascal vécu par
nous aujourd’hui. C’est l’Esprit Saint,
présence de Dieu, qui le réalise.
Pas
plus qu’Indiana Jones dans Les aventuriers de l’arche
perdue ne réussit à mettre la main sur l’arche,
nous ne saisirons l’Esprit Saint. Esprit des tensions,
des paradoxes, il échappe aux discours tentés
de le définir, aux désirs qui veulent le capturer.
On le reconnaît comme...
l’Inconnu par qui, pourtant, tout devient connu...
le Non-Révélé par qui toute révélation
devient possible...
le Non-Compris qui ouvre toute compréhension...
le Non-Personnifié qui donne et atteste l’identité...
le vent, le feu, l’eau vive de Dieu...
la Sagesse et le souffle qui donne vie à toute parole...
celui sur qui nous n’avons pas de prise mais par qui
Dieu vient nous prendre tout entier...
Cet
article est tiré de la revue Célébrer
les Heures. On peut en savoir davantage sur cette revue
en écrivant à Célébrer les Heures,
2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal
(Québec) H3T 1B6, Canada.