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3
novembre
2000 |
Le disciple du Christ
par Yves Bériault, o.p.
Il y a de ces passages difficiles que nous proposes les
évangiles tel que celui-ci : « Si quelqu'un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses
enfants, ses frères et sours, et même sa propre vie, il ne
peut pas être mon disciple » (Luc 24, 25-33).
Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté des
paroles de Jésus ? Jésus n'est-il pas le porte-parole et
l'expression même de l'amour de Dieu pour les petits et les
pauvres, de son bon accueil à tous les exclus de la société?
Comment concilier cette bonté en Jésus avec un texte qui, à
première vue, évoque un certain sectarisme où l'on prône le
renoncement à sa volonté propre, la suite aveugle d'un chef
religieux illuminé?
Pour concilier ces contradictions apparentes, nous avons
besoin de comprendre ce que veut dire marcher derrière Jésus
et le texte de Luc est extrêmement révélateur. Il nous situe
au cour même de ce qui doit nous animer lorsque l'on veut
suivre Jésus. Trois verbes résument cette suite : lutter,
construire et aimer.
Cet
été j'ai découvert dans un magazine une photo extraordinaire qui
date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière
guerre mondiale. On y voit une foule qui accueille Hitler et qui
fait le salut nazi, le salut au chef, le zeig heilt ! Dans cette
foule il y a un homme et il a les bras croisés, c'est le seul
que l'on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont
levés bien droits pour acclamer le chef. Cet homme a une mine
très résolue, le visage dur et l'on devine qu'il s'agit sans doute
de quelqu'un de très courageux, qui prend un risque énorme. J'ai
vu dans cette image une analogie très forte avec la suite du Christ
et la condition du disciple.
Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes
que son Maître. À cause de sa foi, son engagement en ce monde
est fait de risques et d'audaces. Son combat est souvent solitaire
et il doit être prêt à y engager toute sa vie (ma vie, nul
ne la prend, c'est moi qui la donne ). Même seul au
coeur de la masse humaine il porte en lui la détermination du
Christ.
Pourtant, Jésus était loin d'être un révolutionnaire violent et
anarchiste. Certains l'appelaient prophète, ce qu'il était sûrement.
Pour d'autres il était surtout un chantre de l'amour et du pardon
de Dieu, un messager du Royaume qui vient. Il savait que bien
souvent l'amour n'est pas aimé et il dénonçait l'hypocrisie de
ceux qui prétendaient servir Dieu, mais sans amour. Jésus connaissait
bien le cour de l'Homme, comment il se satisfait trop souvent
de paradis artificiels, de faux-semblants qui défigurent les mots
amour, amitié, tendresse dont il se drape.
Jésus est venu nous redire que le plus grand combat qui se livre
en ce monde est un combat pour l'amour. Il est venu s'engager
au cour de cette lutte et inviter des disciples à le suivre. C'est
pourquoi il utilise un langage parfois guerrier. Car vivre pleinement
comme un homme et une femme relève d'un combat, un combat semblable
à la lutte acharnée de l'athlète qui s'entraîne et qui court l'épreuve.
L'enjeu de ce combat est une construction, une ouvre comme on
en a jamais vu : c'est le règne de Dieu annoncé par l'Évangile
de Jésus Christ. Et ce règne de Dieu c'est l'accomplissement,
l'épanouissement de l'être humain que nous sommes tel que voulu
par Dieu. C'est à l'annonce et à la réalisation de ce Règne de
Dieu que s'engagent les disciples de Jésus.
La lutte pour ce Royaume est de l'ordre d'un combat spirituel,
un combat exigeant, souvent solitaire, et Jésus ne veut laisser
aucune illusion à ses disciples, d'où le radicalisme de l'interpellation :
Celui qui vient à moi sans me préférer à son père, sa mère.
ne peut pas être mon disciple.
Voilà un appel qui peut en faire hésiter plus d'un, car nous savons
tous qu'il n'est pas facile de nous retrouver seul avec notre
foi et nos valeurs dans un monde qui trop souvent contredit l'Évangile.
Jésus connaît ce combat et cette solitude, et c'est pourquoi il
rappel à ses disciples qu'il faut avoir le courage de prendre
sa croix pour le suivre. Être chrétien impose parfois des choix
déchirants. Mais le disciple trouve son courage dans cette suite
même de Jésus, car il sait qu'en marchant dans ses pas il n'est
jamais seul. Jésus disait : Mon Père est toujours
avec moi , et cette réalité il en fait don aux siens
dans cette promesse qu'il fait avant de les quitter après sa résurrection:
Et moi je suis avec vous jusqu'à la fin des temps
.
Si l'invitation du Maître est exigeante, c'est qu'il y a
dans sa suite un passage incontournable pour aller vers le Père.
Quant au disciple, il n'est pas laissé à lui-même. Il va
trouver force et courage en se mettant à l'écoute de Celui qui
est la route, qui est la Sagesse même de Dieu, qui vient nous
apprendre à aimer au cour de cette lutte pour l'avènement du
Royaume de Dieu. Car c'est l'amour qui rend fort pour le combat,
qui donne le courage de persévérer dans les épreuves et la
solitude, et le Christ, par son Esprit, dépose en nous cet
amour pour le Père qui le faisait vivre et lui donnait la force
de poursuivre sa mission.
A l'école de Jésus l'on apprend l'amour de Dieu et du
prochain. L'on découvre que c'est cet amour qui permet d'aimer
en vérité : père, mère, enfant, frère, sour, époux,
épouse, ami. Car l'amour selon ce monde, est trop souvent fait
de compromissions et de mensonges. Ce que Jésus révèle à ses
disciples c'est que l'on apprend à aimer en aimant Dieu le
premier.
Par l'invitation radicale que Jésus fait à ses disciples de
l'aimer avant toute personne, il veut simplement signifier que
l'amour est plus grand que le simple attachement à une
personne, serait-elle mon conjoint, mon père, ma mère ou mon
meilleur ami. L'amour vrai a sa source en Dieu et doit être
porteur du souci de Dieu pour l'autre, comme Jésus l'a porté.
Aimer à l'école du Christ ce sera sans cesse faire la vérité
et être transparent de la vie même de Dieu en nous. C'est la
voie qu'a suivi Jésus et c'est celle qu'il propose à ses
disciples afin de construire avec lui le Royaume de Dieu.
La suite du Christ est une mission passionnante qui exige de ses
disciples une remise totale de leur vie entre les mains de Dieu,
dans un attachement inconditionnel à son Fils. L'Évangile prend
soin de nous redire la radicalité de cet attachement, tout en
nous rappelant qu'en aimant Jésus le premier, en acceptant
de prendre notre croix avec lui, l'amour sera toujours le premier
servi.
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