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6
juillet 2001 |
Prière à Judas l'Iscariote
par Denis Gagnon, o.p.
Mon
cher Judas,
Vous vous
souvenez de la semaine sainte, la grande semaine. C'est la
semaine de la mémoire. Nous nous retrouvons alors au sommet
de l'histoire humaine. Une semaine entre la nuit et le jour.
une semaine où nous espérons que la nuit devienne claire
comme le jour.
Judas, tu
reviens toujours au cours de cette semaine. Tu en fais partie
en personnage essentiel. Selon l'expression à la mode, tu
es un «incontournable»! Tu longes les murs du destin. Tu
hantes l'histoire comme un fantôme. Sombre. Lugubre. Tu es
un acteur de cimetière à faire danser avec l'orage et les
pluies verglaçantes. Les siècles t'ont coincé par toutes
les condamnations possibles. Prononcer ton nom jette un froid
glacial sur l'humanité, du moins sa portion chrétienne.
Qu'as-tu
fait, Judas, pour devenir ce sinistre personnage au théâtre
du monde? Qu'est-ce qui t'a pris un certain jeudi dans la
grande ville de Jérusalem, la «ville de paix» en guerre
perpétuelle? Tu as fait volte-face. Tu as trahi! Tu t'es désolidarisé.
Tu as brisé le lien qui te rattachait à Jésus. Aux autres
aussi, la douzaine des proches et les nombreux disciples du Maître.
Tu t'es détaché comme une pierre laisse l'édifice.
En te
retirant ainsi, tu brises le groupe. Tu détériores l'édifice
monté lentement au fil des trois années de partage avec Jésus.
La cohésion est ébranlée. C'est souvent le danger dans
les moments inquiétants. Et l'équipage du Christ n'échappe
pas à cette loi de la nature. Tu es le point de départ de la
débandade qui suivra.
Mais ne
t'es-tu pas trahi toi-même en trahissant le Maître et les
autres? Tu étais un maillon de la chaîne, un membre de ce
corps unique. Un bras peut-il se séparer du corps sans
mourir? Tu as pris tes distances comme un marginal. Mais le
groupe que tu quittais était lui-même en marge.
Peut-être
as-tu voulu reprendre ta place dans le clan de la majorité.
Peut-être as-tu voulu rester fidèle à ton peuple, à ses
leaders spirituels, à ses institutions. Peut-être as-tu pensé
que le prêcheur de Nazareth était en train de tout foutre en
l'air. Peut-être cherchais-tu à rester fidèle à ton
peuple. N'était-il pas le peuple de Dieu? Peut-être
pensais-tu que Jésus et ses proches étaient eux-mêmes des
traîtres à Abraham, à Moïse, aux prophètes. Peut-être
as-tu trahi pour sauver...
Peut-être,
peut-être ! Nous ne connaissons pas le mystère qui
t'habitait ce jour-là. Mystère qui se cachait au fond de
toi-même et qui te cache encore à nos yeux. Mystère qui
s'étend même à ta disparition. Qu'es-tu devenu après
ton geste? Les livres saints sont tellement vagues. Ils ne précisent
pas comme si tu t'étais perdu dans le décor, comme si tu
t'étais faufilé au milieu de la foule humaine.
Avec tous
ces «peut-être» qui t'enveloppent, tu as sans doute droit
à la présomption d'innocence. Nous pourrions, au moins, hésiter
à condamner. D'autant plus qu'à vouloir te débusquer
dans la foule anonyme, nous risquons de nous cerner nous-mêmes,
devenir nous-mêmes l'animal que nous voulons traquer.
Radio Ville-Marie 91.3 FM
« Rythme du matin »
6
juillet 2001
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