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30
septembre 2002 |
Dieu
rentre de voyage
par Denis Gagnon, o.p.
ietzsche
ne voyait pas du tout la pertinence de Dieu dans sa vision de l’être
humain et du monde. Marx le classait parmi les drogues hallucinogènes.
Il annonçait sa disparition à mesure que les consciences
s’émanciperaient. Freud proposait de s’en libérer
puisque, selon lui, il n’est tout au plus qu’un placebo.
Ces grands ténors de la parole et de la réflexion
ont jeté le doute dans les esprits. Le soupçon même.
On a cru alors que Dieu était en train de rendre le dernier
souffle. Bien plus, l’odeur d’un cadavre en putréfaction
planait à la fin des années 60. Dieu était
bel et bien mort, au dire des philosophes, des sociologues et même
des théologiens. Disparu, enterré plusieurs mètres
sous la Cité séculière (Harvey Cox). La science
prenait enfin le dessus avec ses preuves et ses absolus. La technique
pouvait fournir de l’utile et du palpable. Sur la scène
du monde, on assistait à la «sortie» de la religion
(Marcel Gauchet) sans applaudissement ni ovation.
C’était évident, croyait-on. L’urbanisation
tapait fort sur les bons paroissiens qui consentaient facilement
à flâner ailleurs qu’à la messe. Dans
les églises, le vide laissé par le départ de
Dieu passionnait moins que les «dix-huit trous» d’un
terrain de golf. Les institutions, surtout les vénérables
et les séculaires, traînaient de la patte. Parmi elles,
les églises passaient sous le rouleau compresseur. Les croyants
orientaux qui jusque-là se préservaient bien de la
contamination de l’Occident _ les musulmans, les juifs, entre
autres _ se laissaient séduire par le modernisme. La société
de consommation imposait ses dieux. Prêtres et gourous étaient
condamnés au recyclage ou à la disparition. «Ajoutons
la transformation du statut de la femme, l’émergence
d’une civilisation de loisirs, l’omniprésence
des médias qui façonnent les esprits!» (Henri
Tincq, dans Le Monde, 26 novembre 1999)
À l’approche de l’an 2000, des chorales, de
plus en plus nombreuses, ont chanté en polyphonie le bon
mot d’un grand intellectuel (athée par surcroît!):
« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas».
Quel beau refrain pour revigorer une espérance en voie d’extinction
et faire jubiler les nostalgiques du bon vieux temps! André
Malraux s’est défendu d’être allé
aussi loin dans le prophétisme et la révélation
divine: «Je n’ai jamais dit cela bien entendu, car je
n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus
pas la possibilité d’un événement spirituel
à l’échelle planétaire.» (Entrevue
télévisée française, Le Point, 10 novembre
1975)
Quel qu’en soit l’auteur, la chanson semble trouver
preneur. Des troupes de guerriers se lèvent au nom d’Allah
pour combattre les débauchés de l’Occident.
Des courants ultra-orthodoxes font du tapage dans les rangs du judaïsme.
Pendant que Jean-Paul II canonise la moindre graine de saint, des
islamistes se chargent eux-mêmes de s’auréoler
du martyre, entraînant avec eux l’ennemi pervers. Les
jeunes font du camping à Toronto, à Rome, à
Paris et prochainement à Cologne au nom du Christ. Sommes-nous
en train de vivre Le retour de Dieu (Harvey Cox, celui qui autrefois
annonçait la mort de Dieu!)? Et même La revanche de
Dieu (Gilles Képel, 1992)? Dieu qu’on croyait mort
n’était peut-être qu’en voyage sur une
autre planète. Qui sait?
N’allons pas trop vite. Le club des prophètes a déjà
son quota. Avançons seulement ce qui nous semble moins fragile.
Le pluralisme des quêtes de sens a fait son nid sur la planète.
N’espérons plus la mise en place d’une religion
unique. «Plus personne ne peut dire: voici la tradition vraie,
voici la Vérité. Parce que le régime de la
Vérité a changé. Désormais, c’est
l’individu qui est au centre, qui produit lui-même son
propre système de significations, conduit ses expériences,
exprime ses aspirations.» (Danièle Hervieu-Léger,
citée par Henri Tincq dans Le Monde, 26 novembre 1999)
Les grandes religions sont secouées dans la tempête.
Elles participent au déclin des institutions traditionnelles.
Avec elles, elles perdent des plumes. Mon église n’a
plus le panache rutilant. Faut-il en pleurer? Faut-il regretter
une époque où la foi chrétienne semblait plus
respectée? Au moment du Concile Vatican II, nous avons souhaité
devenir une «église servante et pauvre». Pas
par goût d’humilité ou besoin de sobriété.
Simplement pour épouser la fragilité de notre chef.
N’y a-t-il pas au centre même de notre foi la mort tragique
de celui que nous voulons suivre? N’y a-t-il pas au coeur
de son message un appel à ressembler aux enfants jusque dans
leur faiblesse même? C’est scandale, clament certains;
folie, rétorquent d’autres! Bien sûr! Mais c’est
l’option de Jésus Christ, derrière laquelle
nous reconnaissons la sagesse et la puissance de Dieu. «Heureux
les pauvres, car le royaume des cieux est à eux.»
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