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16
septembre 2002 |
Un chemin
de guérison
par Denis Gagnon, o.p.
l
y a quelques années, des voyous ont rencontré deux
adolescents sur le Pont Jacques-Cartier, à Montréal.
À froid, ils ont balancé le garçon et la fille
dans le fleuve Saint-Laurent. «Agression sauvage, meurtre
crapuleux, violence gratuite, horreur!»: telles sont les expressions
dont on a qualifié ce crime dans les journaux et sur toutes
les lèvres. Les parents des jeunes étaient brisés
par la douleur. Des amis ont pleuré. D’autres ont manifesté
de la colère. On a crié vengeance!
Quelques jours plus tard, les parents de la jeune fille ont déclaré
publiquement qu’ils pardonnaient aux bandits. La réaction
de la population a été forte. On ne comprenait pas
l’attitude d’un père et d’une mère
devant la mort violente de leur enfant. «Ils ne l’aimaient
donc pas», disait-on. Ou bien: «La religion les aveugle.
Elle les rend insensibles à la douleur et à la tristesse.»
Ou encore: «Ils ne sont pas conscients de ce qui se passe.
Dans quelques temps, ils vont se réveiller et regretter leur
geste.»
Devant toutes ces réactions, les parents ont dit: «Nous
pardonnons parce que nous ne nous en sortirons jamais sans le pardon.»
Que voulaient-ils dire? Pourquoi le pardon leur était-il
si nécessaire?
Tout geste d’agression, tout acte de violence à l’endroit
de quelqu’un, toute manifestation de haine demeure irréparable.
Il n’existe pas d’amende, de punition, de condamnation
qui puissent faire en sorte que tout redevienne comme avant.
Pardonner, cela signifie «passer par dessus l’offense»,
«donner par dessus», «aimer au delà».
Cela ne veut pas dire: contourner l’offense ou l’ignorer,
ou la fuir. Cela veut dire: ne pas rester buté sur elle,
trouver le moyen de vivre avec elle, et de bien vivre. Trouver le
moyen de quitter la paralysie dans laquelle nous emmure la haine
ou le désir de vengeance. Bref, retrouver sa liberté
Cela suppose que la victime et son agresseur parviennent à
faire la vérité ensemble. Dans beaucoup de circonstances,
ce cheminement est long et difficile. Difficile et douloureux.
La blessure éveille des émotions fortes. Profondément,
elle met la victime en face de sa vulnérabilité. «Je
peux être atteint. J’ai un talon d’Achille qu’on
peut attaquer. Je ne suis pas le superman ou la superwoman que j’aimerais
être. Il m’arrive de frapper des murs qui me semblent
infranchissables. Avec cette pernicieuse tentation d’attribuer
à ma faiblesse l’intensité de ma souffrance.
Et par conséquent, de me croire le seul coupable de ce qui
est arrivé»
Du côté de l’agresseur, les émotions
peuvent aveugler. Il n’est pas plus facile de s’avouer
coupable d’un geste qui a blessé. Il faut une bonne
dose d’humilité, la capacité de prendre ses
responsabilités. La force de reconnaître que nous pouvons
perdre le contrôle sur soi. La lucidité d’admettre
que le mal nous habite.
Faire la vérité ensemble. Comme victime, faire la
vérité sur ce que je suis, ce que je souffre, sur
mes limites, mes vulnérabilités. Comme agresseur,
faire la vérité en admettant que je suis l’auteur
de cet acte, que la haine m’habite et me conduit à
la violence.
Le chemin du pardon est long. Nous ne pouvons pas brûler les
étapes. Cela demande beaucoup de patience, avec soi-même,
avec l’autre. S’attendre, attendre l’autre parce
que nous ne sommes pas prêts à faire le pas suivant.
Avoir la sagesse de la patience. Ne pas se considérer moins
généreux parce qu’il nous faut du temps, que
l’apprivoisement demande du temps.
Le mal qui atteint les personnes ne se répare pas comme
un objet brisé. On en guérit. Le pardon est essentiellement
un processus de guérison où finalement les deux adversaires
ont à guérir ensemble leur relation en marchant côte
à côte sur le chemin de l’amour, un amour gratuit
et inconditionnel. L’amour seul est source de guérison.
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