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octobre 2002 |
Dieu
se trouve dans nos histoires
par Denis Gagnon, o.p.
’histoire
de Dieu se tricote à même nos propres histoires. À
tel point que parler de Dieu, c’est nous raconter nous-mêmes.
Et parler de nous-mêmes, c’est nécessairement
évoquer Dieu. À tel point qu’il y a même
danger de greffer sur Dieu nos désirs et nos aspirations
et de nous imaginer que Dieu doit nécessairement y correspondre...
puisque nous en avons besoin. Un livre, paru il y a une dizaine
d’années, portait en sous-titre: «Dis-moi quel
est ton Dieu et je te dirai quel est ton projet de société».
Si nous rêvons de démocratie, nous voyons Dieu fraternel.
Si nous souhaitons que se lèvent des leaders pour animer
la société, nous demandons à Dieu d’être
un prophète ou un roi. L’adolescent parle à
Jésus son copain. Dans un monde de violence, on fait appel
à la tendresse de Dieu.
Nous n’agissons pas ainsi parce que nous aurions attrapé
le virus de l’égocentrisme, parce que nous ne serions
pas capables de nous dégager de nos besoins. Non. Dieu est
grand et, si vous me permettez l’expression, sa «personnalité»
est riche, assez riche pour qu’un aspect ou l’autre
nous rejoigne à l’un ou l’autre moment de notre
existence. Il faut toutefois faire attention: Dieu n’est pas
vague au point que nous puissions le façonner à notre
image et selon nos désirs et nos besoins. Dieu se révèle
et il se révèle en toute liberté. S’il
veut garder silence quand nous crions vers lui, libre à lui
de se taire. S’il veut se montrer bon et compréhensif
devant l’intolérant ou le despote, qu’il ne se
gêne pas. Quant à nous, nous devons toujours questionner
nos images de Dieu. Laisser la Parole de Dieu, laisser la liturgie,
laisser les prophètes _ ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui
_ contester notre perception de Dieu.
Un autre motif fait que nous ne sommes pas nécessairement
égocentriques quand nous nous racontons pour parler de Dieu:
Dieu écrit son histoire sur les pages de nos vies. Et nous
n’avons pas à chercher Dieu ailleurs que dans nos histoires.
Chaque fois que quelqu’un demande à Jésus ce
qu’il faut faire pour rencontrer Dieu ou avoir la vie éternelle,
le maître renvoie toujours à la vie quotidienne de
la personne: c’est le blessé à ramasser le long
du chemin, c’est le pauvre à qui il faut donner son
bien, c’est l’affamé qu’il faut nourrir,
c’est le prisonnier qu’il faut visiter... «Chaque
fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits
qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez
fait!» (Matthieu 25, 40) Nous rencontrons Dieu dans notre
«biographie» personnelle comme dans l’histoire
de notre peuple ou du monde. Le judaïsme et le christianisme
conservent leur patrimoine, leurs visions du monde, leurs cultures,
leurs philosophies dans des récits, les récits de
leur vie personnelle et communautaire. Leur rencontre de Dieu aussi.
Nous parlons de Dieu en nous racontant nous-mêmes ou en racontant
les autres. En nous écoutant, les autres laissent réfléchir
leur propre vie dans les récits que nous racontons, comme
un visage se reflète dans un miroir. Le philosophe Walter
Benjamin a dit que conter, c’est exercer «le pouvoir
d’échanger des expériences» («Der
Erzahler», dans Illuminationen, 1961, p. 409) Le témoignage
de la foi n’est rien d’autre qu’un partage d’expériences
spirituelles où Dieu est rencontré.
Nous devons témoigner de Dieu, le professer à la manière
de la liturgie. Nous devons faire mémoire. Mémoire
des événements fondateurs du christianisme. Mémoire
des événements fondateurs de nos propres vies. Mémoire
des traces de la présence de Dieu sur notre route depuis
notre naissance. Nous devons proclamer la mort du Seigneur jusqu’à
ce qu’il vienne, comme disait saint Paul à la communauté
de Corinthe (1 Corinthiens 11, 26) Et cette mémoire en forme
de récit agit sur nous un peu à la manière
d’un sacrement, en donnant de nouveau la grâce de la
présence de Dieu.
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