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11
novembre 2002 |
Condamné
à parler...
par Denis Gagnon, o.p.
e
ne veux plus parler! Je sors d’un marathon de 27 heures d’enseignement
en cinq jours! Je ne veux plus parler! Je ne veux plus enseigner!
Qui plus est, le cours s’adressait à des séminaristes
pour les initier à la prédication! Je ne veux plus
parler! Je ne veux plus enseigner! Je ne veux plus prêcher!
Mais
alors, serai-je encore moi-même? Vais-je continuer d’être
un homme? Martin Heidegger écrivait: «[L’homme
est] le vivant capable de parole. Cette affirmation ne signifie
pas seulement qu’à côté d’autres
facultés, l’homme possède aussi celle de parler.
Elle veut dire que c’est bien la parole qui rend l’homme
capable d’être le vivant qu’il est en tant qu’homme.
L’homme est homme en tant qu’il est celui qui parle.»
(Martin HEIDEGGER, Acheminement vers la parole, Paris, Gallimard,
1976, p. 13)
Combien
révélateur à ce sujet est le récit de
la création de la femme au livre de la Genèse 2, 18-24).
D’après l’antique tradition, Dieu ne considérait
pas la solitude comme une bonne chose pour l’être humain:
«Il n’est pas bon pour l’homme d’être
seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit comme son vis-à-vis»
(2, 18). Selon Dieu, la créature humaine est ouverte; elle
est un «être-pour-les-autres». Je mets intentionnellement
des tirets pour laisser entendre que les humains sont inséparables
les uns des autres. Le repli sur soi conduit à la mort. À
son réveil, l’homme se trouve devant son vis-à-vis:
«Voici cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair»
(2, 23). Implicitement, on imagine: «Enfin, quelqu’un
avec qui parler! Enfin, quelqu’un avec qui tenir un dialogue!»
Est-ce voulu par l’auteur sacré que la toute première
citation «textuelle» de l’être humain dans
la Bible nous soit communiquée dans ce récit de la
création d’une autre en face de lui?
Les
humains tiennent à la parole; ils ont la conversation dans
la peau. Ils ont besoin de s’exprimer. Même les muets
parviennent à parler avec leurs mains et leurs mimiques.
Les humains ne peuvent vivre sans dire et se dire. Ils ne peuvent
être heureux sans pouvoir nommer les choses et les événements.
Ils portent en eux un trésor de signification qu’ils
ne peuvent que faire advenir hors d’eux-mêmes. Ils sont
incapables de saisir le sens de ce qui se passe sans prendre la
parole et l’échanger. La fatigue m’a fait souhaiter
me taire à jamais! Mais je ne pourrais pas. Le moindre étonnement
devant les scènes qui m’offrent le spectacle du monde
et mes propres spectacles me forcerait à traduire en mots
les sens qui les habitent. Pour dire comme la Genèse, je
suis forcé à nommer les choses: «Le Seigneur
Dieu modela du sol toute bête des champs et tout oiseau du
ciel qu’il amena à l’homme pour voir comment
il les désignerait» (2, 19).
Je ne veux plus enseigner, disais-je en commençant... Mais
le pourrais-je? Je suis né et je vis dans une généalogie
d’hommes et de femmes. Je partage une histoire et même
de nombreuses histoires. Tout un patrimoine de vie, de cultures,
de mentalités, de personnalités et combien d’autres
trésors de l’histoire de l’humanité font
partie de mon être intérieur, presque de mes gênes.
Puis-je garder pour moi tout cela? Puis-je refuser de transmettre
à d’autres ce qui nous garde ensemble, ce qui nous
lie à jamais? Il ne s’agit pas seulement du doux plaisir
de faire connaître nos savoirs; il s’agit surtout de
rendre commun ce qui nous habite. La connaissance ne demeure et
ne s’enrichit que dans le partage. Nous sommes faits pour
échanger et nous échanger. Nous sommes complémentaires
les uns des autres.
J’ai
osé souhaiter ne plus prêcher. Mais cela aussi, ce
m’est impossible. Croire en Dieu, reconnaître le Christ
dans la personne de Jésus de Nazareth, assumer son évangile:
impossible de garder cette Bonne Nouvelle pour soi. Croire, c’est
entrer en processus de parole. Ma foi rejoint un Dieu qui parle,
qui se révèle. Croire en lui, n’est-ce pas devenir
à notre tour des êtres de parole et de révélation.
Le témoignage est soudé à même l’acte
de croire. Devant le sanhédrin, Pierre et Jean sont clairs:
«Nous ne pouvons certes pas, quant à nous, taire ce
que nous avons vu et entendu». (Actes 4, 20) La foi n’existe
qu’en forme de parole comme le Dieu auquel nous croyons. La
foi ne grandir qu’en la communiquant, du moins en communiquant
l’espérance qui habite le croyant ou la croyante.
Finalement,
je suis «condamné» à continuer de parler,
d’enseigner et de prêcher. Probablement qu’après
un peu de repos, ma «condamnation» ne sera pas trop
difficile à supporter! Après tout, c’est ce
qui me fait vivre!
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