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Octobre
2001
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Rembrandt : Le retour du
prodigue
e
8 octobre 1669, Rembrandt Van Rijn, domicilié Au Rozengracht,
vis‑à‑vis du Doolhof ; bière Avec Six Porteurs;
laisse deux enfants. Frais perçus: vingt florins. »
Voilà ce que l'on peut lire sur le registre des enterrements.
Une note marginale précise : « Enterré dans l'église;
on ne sait plus sous quelle dalle. » Même dans la rigueur d'une
inscription administrative, Rembrandt s'échappe. « On ne sait
plus sous quelle dalle » ! Voilà qui dissuade d'entreprendre
un pèlerinage jusqu'à la Westerkerk. Les détails de la biographie
de Rembrandt ne sont guère plus éloquents. Il naît en 1606
à Leyde, aux Pays‑Bas, huitième enfant d'un meunier qui
broie le malt pour les brasseries de la ville. Le pays est calviniste.
Quelques années d'études, et il entre dans l'atelier de Jacob
Isaacz van Swanenburgh, puis chez Pieter Lastman à Amsterdam.
Tous deux sont des peintres d'histoire catholique. En 1625,
Rembrandt s'installe comme peintre indépendant. Dès 1633, sa
réputation est telle qu'on lui commande une série d'oeuvres,
La Vie du Christ. Jusqu'en 1646, il livrera sept tableaux, qui
lui seront payés six cents florins chacun.
Le
filon est lucratif, sa fortune semble faite. En 1639, il achète
une maison pour treize mille florins. Il épouse Saskia, la fille
de son associé, le marchand d'art Van Uylenburgh, qui lui donne
trois enfants, dont un seul survit, un fils nommé Titus. Un
an après la naissance de ce fils, Saskia meurt. Il engage une
gouvernante dont il se débarrassera cinq ans plus tard en la
faisant interner à l'hospice de Gouda. Les raisons de Rembrandt
sont mal connues, et la solution manque pour le moins d'élégance
et d'humanité. Pendant ce temps, Rembrandt n'a cessé de peindre
des oeuvres, souvent d'inspiration biblique, qui lui sont payées
un bon prix, et il dépense ses abondants revenus en achetant
sans compter oeuvres, tableaux et objets d'art. II compte si
peu qu'en 1656, ses créanciers le font déclarer en faillite,
tous ses biens sont vendus à l'encan, y compris la maison qu'il
n'a pas fini de payer. Depuis 1649, il vit avec Hendrickje Stoffels,
une petite paysanne qu'il n'épousera jamais, malgré les réprimandes
du consistoire protestant qui s'offusque d'une vie si notoirement
immorale.
Depuis
sa faillite, le train de vie de Rembrandt s'est réduit, mais
il continue à peindre, et une « société écran », dont son fils
et sa compagne sont les gérants, le met à l'abri des créanciers.
Rien de bien édifiant dans tout cela, et l'on chercherait en
vain dans les écrits ou les propos de l'artiste une quelconque
déclaration de portée spirituelle. Marchand, jouisseur, individualiste,
peu embarrassé de moralité, le portrait serait convaincant
s'il n'y avait pas son oeuvre, toute son oeuvre, et particulièrement
son dernier tableau achevé, Le Retour de l'enfant prodigue,
qu'il peint un an avant sa mort en 1667‑1668.
Des
proportions imposantes (2,62 m de haut, 2,05 m de large) une
dimension intérieure qui révèle ce « quelqu'un en moi plus
moi-même que moi », selon l'expression de saint Augustin. Car
ce que révèle ce tableau, ce n'est ni l'art, pourtant à son
sommet de l'artiste, ni même l'artiste, qui s'est si souvent
peint dans ses oeuvres, mais quelque chose d'autre, qui échappe
à l'analyse et qui parle au coeur.
Ils
sont deux. Deux, le chiffre magique du tableau: deux hommes,
le père et le fils; deux mains, celles du père; deux pieds,
ceux du fils. Bien sûr, plus de la moitié de la toile est emplie
de trois autres hommes, figures inutiles, qui ne sont là que
pour n'être pas, qui ne sont là que pour accentuer l'intensité
de la rencontre du père et du fils, de ces deux figures qui
ne se regardent pas et dont les corps seuls se rencontrent.
Le fils, jeune encore, à la nuque rasée de bagnard, est lové
au sein du père. Le père, tout voûté de tendresse, est penché
sur ce fils à genoux, qu'il a cru perdu. Son vêtement ample
et pourpre enveloppe le pauvre en haillons. Le père retient
des deux mains le corps brisé de ce fils ; la main gauche, puissante,
protectrice, paternelle ; la main droite, longue, caressante,
maternelle. Tout le corps du père semble s'être creusé dans
l'attente, s'être usé de patience, et enfin, il tient dans ses
bras cet homme éprouvé par une si longue errance. Le père l'a
si longtemps attendu, le fils a si longtemps marché
! Ses chaussures n'ont pas résisté à la brûlure du chemin, il
en a les talons meurtris. Il revient de si loin.
Il
avait demandé sa part d'héritage à son père, raconte Jésus dans
l'Évangile selon saint Luc, et il était parti dans un pays étranger,
où il avait dilapidé son argent dans une vie de désordre. Ruiné,
abandonné par ses amis, il avait dû garder des porcs, pour gagner le droit
de manger plus mal qu'eux. Alors, « rentrant en lui-même, il
se dit, combien d'ouvriers de mon père ont du pain en abondance,
tandis que moi ici je meure de faim.
Je vais aller voir mon père, et je lui dirai: « Père,
j'ai péché contre le ciel et contre toi je ne mérite plus d'
être appelé ton file. Traite moi comme un de tes ouvriers ».
C'est cet homme, qui revient comme un esclave, qui est fils
: « Comme il était encore loin, le père l'aperçut, et il fut
pris de pitié. Il courut se jeter à son cou. » Et le père dit
à ses serviteurs : « Mon fils que voici était mort et il est
revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.
Le
fils revenait comme un vaincu : « Père, J'ai péché contre
le ciel et contre toi je ne mérite plus d'être appelé ton fils
», et c'est en fils qu'il renaît dans les bras du père. Ce retour
est une nouvelle naissance. La tête de l'enfant s'appuie sur
les entrailles du père qui lui rend la vie. Le vieil homme épuisé
d'amour est tout à la fois la mère qui donne la vie, et le père
qui nomme l'enfant « fils ». Tout l'art du peintre
se fait humble devant le mystère de tendresse et de miséricorde
qui s'accomplit.
Fallait‑il que Rembrandt confessât par les mots ce que sa peinture donne
si bien à voir? Le sage Nicodème avait interrogé Jésus : « Comment
un homme peut‑il naître étant déjà vieux ? Peut-il une
seconde foie entrer date le sein de sa mère et naître ? »
Plus
de mille six cents ans plus tard, au soir de sa vie, le vieux
peintre hollandais offre une réponse lumineuse.
Pourquoi demander à l'artiste des raisons, quand son
ouvre parle pour lui.
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Sources:
P. Baudiquey, Rembrandt. Le retour du prodigue, Paris, 1995
et Un évangile selon Rembrandt, Paris, 1990. .l. Genet, Le secret
de Rembrandt, Paris, 1995.
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