«
ue ma prière s'élève devant toi Seigneur,
comme l'encens; et mes mains comme l'offrande du soir. »
La voix du psalmiste s'élève grave et majestueuse
sous les voûtes sombres de la lourde église
abbatiale. la lumière vacillante du jour qui s'achève
parvient à peine jusqu'aux stalles de bois où
la petite communauté monastique vient de prendre
place. transpercés par l'humidité glaciale
qui monte le long des épais murs de pierre, les moines
ne peuvent se retenir de resserrer autour d'eux les plis
de l'épaisse coule de laine qu'ils ont jeté
sur leur longue robe de bure sombre avant de pénétrer
dans le sanctuaire. À l'instant où les moines
prennent leur respiration pour répondre au soliste,
la vapeur blanche de leur souffle s'échappe dans
l'air froid comme un encens de givre.
«
Seigneur, je t'appelle : accours vers moi ! écoute
mon appel quand je crie vers toi. »
La supplication s'enfle des trente voix unies dans la même
mélodie, les syllabes latines se détachent
une à une. À la même heure, accompagnant
les dernières lueurs du jour, partout dans l'Occident
chrétien, cette prière s'élève
vers Dieu, jaillissant du coeur des milliers de moines et
de moniales. De Cantorbéry à Rome, du Mont-Saint-Michel
à Salzbourg, les mêmes mots, le même
rythme lent et puissant ouvrent les âmes à
la supplication.
Demain,
dans toutes les églises, les basiliques, les cathédrales,
le peuple des fidèles retrouvera dans la liturgie
dominicale cette mélodie profonde, ce chant qu'on
appelle grégorien.
Nous
sommes en Occident, à l'aube du XIIe siècle,
et le Grégorien s'est, depuis longtemps déjà,
imposé comme l'unique forme du chant liturgique.
Cette musique, qui dominera pendant près de sept
siècles, du VIIIe au XVe, et même au-delà,
n'est pourtant pas la musique originelle de la liturgie
chrétienne. Dans les premiers temps du christianisme,
en effet, les nouveaux convertis de Palestine n'avaient
nullement rompu avec les synagogues locales, et les liturgies
chrétiennes en furent très influencées.
Longtemps, les gestes, les rites, les chants, la ferveur
même conservent les inflexions et la couleur des mélopées
ou des danses hébraïques. Entre les cantiques,
la Parole tient une grande place, avec la lecture de l'évangile
et le chant des Psaumes qui, d'âge en âge, de
communautés en communautés, demeurent au coeur
de la prière chrétienne. Cette trame liturgique
traversera les siècles sans quasiment subir de changement.
La musique, elle, va se modifier en fonction des cultures,
des modes et des époques.
Dans
les premiers siècles, les communautés chrétiennes
essaiment autour du Bassin méditerranéen.
En ces temps d'échanges et de brassage, la diversité,
pour ne pas dire la liberté, est la règle
: ici l'on chante en grec là en latin, plus loin
en araméen, la langue même que parlaient les
apôtres. En fait, à partir d'une croyance commune
en Jésus-Christ, les rites propres à chaque
église se développent dans une large autonomie,
et se distinguent de plus en plus les uns des autres. En
l'absence de textes directeurs, l'improvisation des prières
est « la loi générale de la liturgie
», tandis que les chants, seulement guidés
par les mots sur une musique non écrite, s'imprègnent
des traditions régionales. Sur le territoire de l'ancienne
Gaule, par exemple, les clercs des églises provençales
psalmodient en latin mais l'assemblée répond
en grec; en Espagne, le rite mozarabe se constitue. Résistant
aux directives de Rome, il demeurera toujours en usage.
Mais partout les influences orientales, celles des origines,
demeurent fortes.
Du
point de vue musicale, cette variété représente
à l'évidence une remarquable richesse. Mais
la chrétienté s'étend, les hérésies
se développent : il faut lutter pour transmettre
fidèlement le message du Christ. L'expression de
la foi peut-elle prendre, sans risquer d'en être altérée,
des formes si diverses? C'est la question que se pose le
pape Grégoire le Grand, à qui l'on attribue
- à tort - la création du chant qui porte
son nom. Peu de temps après son accession au trône
pontifical, en 590, dans un souci d'unité et de cohérence,
il va tenter de codifier les chants de la liturgie chrétienne
d'Occident.
Grégoire
s'est toujours passionné pour la musique, composant
lui-même maintes mélodies destinées
au culte. Séjournant à Byzance, il a pu assister
aux offices de l'église Sainte-Sophie, et apprécier
à sa juste valeur la remarquable organisation de
la maîtrise, fort renommée. C'est à
son retour d'Orient, justement, qu'il entreprend un immense
travail de récapitulation et de révision afin
de constituer un corpus de mélodies liturgiques pour
toutes les fêtes de l'année ecclésiastique.
épris de simplicité, il cherche à éviter
les chants dont les floraisons lui paraissent trop sensuelles
et apporte dans ce choix l'esprit latin de l'ordre et de
la mesure. Il privilégie le répertoire de
l'église de Milan, conservé depuis ses origines
- la fin du IVe siècle - dans la tradition initiée
par saint Ambroise. Le chant dit « ambrosien »
cohabite encore à l'époque avec le «
bénéventain » du sud de l'Italie, le
« romain » ou le « milanais », mais
aussi avec « l'hispanique » ou le « gallican
»; autant de traditions que Grégoire va faire
plus ou moins disparaître en constituant le premier
ouvrage de chants dits « grégoriens »
: l'antiphonaire romain.
La
recension et la mise en ordre grégorienne des chants
liturgiques marquent en fait une étape, un pas important
dans l'histoire de la musique sacrée.
De
nouvelles célébrations apparaissent , pour
lesquelles le répertoire s'enrichit. L'exécution
elle-même se modifie : une schola, formée des
meilleurs chanteurs et de leurs élèves, remplace
le soliste à qui, jusque-là, étaient
dévolus certains chants.
Entre
l'époque du pape Grégoire et celle du sacre
du roi des Francs à Saint-Denis, en 754, la transmission
très partielle de ce patrimoine en a altéré
le contenu. Au lendemain du sacre de Pépin le Bref,
le chant dit « grégorien » n'a plus beaucoup
à voir avec les hymnes des premiers chrétiens
encore tout imprégnées des origines. dans
le domaine liturgique, le divorce est consommé entre
l'Occident et l'Orient qui, lui, demeure plus fidèle
à ses sources.
Dans
le foisonnement culturel de la renaissance carolingienne,
les clercs musiciens deviennent des experts qui théorisent
leur pratique; les compositions s'en ressentent et deviennent
peu à peu plus complexes, plus ornées.
Pourtant,
si l'on ouvre un manuscrit grégorien du IXe siècle,
on y observe seulement des signes musicaux inutilisables.
La portée, qui sert de repère pour la hauteur
des notes, n'existe pas encore, et les indications sont
insuffisantes pour qui ne connaît pas par coeur le
déroulement mélodique du chant. On ne peut
que s'émerveiller en pensant qu'un tel répertoire,
si vaste et si varié, ne s'est transmis qu'oralement
pendant plusieurs siècles.
Qui
de nous ignore l'importance du rythme d'une phrase lorsque
l'on veut la retenir? Les premiers écrits grégoriens
n'indiquent rien d'autre que des valeurs rythmiques, qui
ne sont que des aide-mémoire sous-tendant le texte
su par coeur, pour un chant dont les inflexions très
libres sont encore proche de la déclamation. Et jusqu'à
ce que la notation soit réellement établie,
le chantre n'utilisera le livre qu'avant la célébration,
pour se remettre la mélodie en mémoire.
Bientôt,
le chant « romain », dit « grégorien
», sera fixé par l'écriture : les neumes
- petits signes notant les inflexions de la mélodie
- apparaissent au-dessus du texte, avant que des lignes
horizontales, ancêtres de la portée, permettent
d'indiquer les intervalles mélodiques. Reste que
l'interprétation, elle, échappe à toute
fixation : elle ne peut se passer de la transmission orale,
support d'une évolution constante.
L'interprétation...
voilà bien le plus grand mystère du chant
grégorien. D'autant que pendant plusieurs siècles
- de la Renaissance au XIXe siècle -, le chant grégorien
disparut quasiment... Aujourd'hui, les querelles d'école
vont bon train à ce sujet, et l'imposant travail
de « restauration » mis en oeuvre par l'abbaye
de Solesmes est lui-même parfois contesté.
Le grégorien, qui depuis Vatican II n'a plus la première
place dans la liturgie, quoique le concile en ait rappelé
toute la valeur, n'est plus, bien souvent, qu'une musique
« spirituelle » parmi d'autres, une curiosité
historique ou esthétique.
Pour
retrouver la sonorité de ce chant quand il n'était
rien d'autre que l'expression de la foi, il faut sans doute
se tourner vers l'Orient de ses origines. Là-bas,
de l'autre côté de la Méditerranée,
que ce soit au Liban, dans le sud de la Turquie, au nord
de l'Irak, en égypte ou en Syrie, les églises
des Chaldéens, des Arméniens, des Syriaques,
des Coptes, des Maronites retentissent encore de chants
transmis sans rupture depuis les origines. Dans leur densité,
leur intensité, la rudesse de leur forme, parfois,
ils chantent, à travers le temps et l'espace, l'universalité
du message chrétien.
SOURCES
: Le livre des merveilles. Mame/Plon, 199. pp. 366-369