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Juillet-Août 2001 |
Le
Grand Schisme d'Occident : deux papes pour
une tiare
« Vous
n'êtes qu'une bande de voleurs! N'avez-vous pas honte de vivre
dans un tel luxe et une telle opulence ? Je vous poursuivrai ! »
lance rageusement Urbain VI à ses cardinaux. Et le pape de
marmonner, de s'emporter contre tout : l'argent, la fiscalité..
Urbain
VI n'en est pas à ses premières extravagances et invectives.
En effet, sous couleur de défendre les prérogatives de l'Église
romaine, il s'est déjà montré d'une rare incorrection à l'égard
de l'empereur d'Allemagne Charles IV et du roi d'Angleterre
Richard II. Face à une telle violence et à un comportement
aussi étrange, les cardinaux n'ont d'autre choix que de
s'enfuir prestement, sous divers prétextes, et de se réfugier
à Naples.
Sur
la route qui les mène de Rome à Naples, ils se demandent
encore comment ils ont pu, le 8 avril 1378, élire comme pape ce
Barthélemy Prignano, archevêque de Bari, devenu Urbain VI.
Absent du conclave en raison d'une négociation délicate avec
la ville de Florence, le cardinal Jean de la Grange avait jugé
sévèrement un tel choix.
Et les cardinaux se souviennent... Ils étaient seize à entrer
en conclave au Vatican, le soir du 7 avril 1378. Grégoire XI était
mort, un an après son retour d'Avignon, où il avait d'ailleurs
laissé six cardinaux pour assurer le fonctionnement des
services. Sur les seize cardinaux du conclave, quatre seulement
étaient italiens. Et la population romaine avait grondé sur
leur passage, réclamant l'élection d'un pape romain ou au
moins italien : si le nouvel élu était français, le risque était
grand en effet de le voir repartir en Avignon, et de priver
ainsi Rome non seulement de son évêque, mais aussi des revenus
de la cour pontificale et des pèlerins.
Le lendemain, 8 avril, le tocsin avait sonné. Les cardinaux,
dans la précipitation, avaient élu un Napolitain, Prignano,
dont le nom avait déjà été lancé comme solution de
compromis. Cependant, il fallait aller chercher l'élu et avoir
son accord. Mais la foule déchaînée envahissait déjà le
conclave... et demandait instamment à voir le nouveau pape.
Menaces, bousculades, empoignades, quelques cardinaux réussirent
néanmoins à s'échapper. Ceux qui n'avaient pu en faire autant
avaient présenté le cardinal romain Tebaldeschi comme le
nouvel élu, en attendant que l'on prévienne Prignano. On avait
hissé le vieillard sur un trône, on l'avait revêtu du manteau
papal et le peuple était venu lui baiser les pieds. Une scène
lamentable !
Oui, maintenant, pour les cardinaux, tout était clair. Ils
avaient élu Prignano dans la peur... par peur de la population
romaine, et donc l'élection était nulle. L'Esprit Saint
n'avait pu inspirer le choix d'un tel homme dont le comportement
déraisonnable prouvait d'ailleurs bien la méprise.
À présent, en cette fin du mois de juin, les fugitifs ont
trouvé un abri sûr dans le royaume de Naples. Douze cardinaux
sont réunis dans la ville d'Anagni: Aigre-feuille, Cros,
Flandrin, Robert de Genève, Lagier, La Grange, Pedro de Luna,
Malesset, Montalais, Noellet, du Puy, Sortenac et Vergne. Ils se
rassemblent dans la chambre de Robert de Genève, qui est
souffrant. Ils ouvrent un missel. Sur l'Évangile, les cardinaux
présents au conclave du 8 avril jurent qu'ils n'ont élu
Prignano que par peur de la mort. Le 9 août, dans la cathédrale
d'Anagni, on lit solennellement l'acte de déposition d'Urbain
VI. Prignano n'est plus qu'un intrus, un apostat... voire l'Antéchrist.
Les
cardinaux italiens les rejoignent Orsini, Corsini et Borsano.
Seul le vieux cardinal Tebaldeschi reste à Rome... pour y
mourir au début de septembre. Urbain VI est maintenant seul.
Dès le 15 septembre, les cardinaux se trouvent tous
réunis à Fondi, sous la protection de Jeanne, reine de Naples.
Celle-ci aurait eu toutes les raisons d'être ravie du choix de
Prignano, un ami, qui n'aurait pu que favoriser son royaume. L'élection
d'Urbain VI avait été très bien accueillie à Naples. Mais la
reine se laisse convaincre par le témoignage de tous les
cardinaux, en particulier celui des Italiens: tous unanimement
lui déclarent que l'élection est invalide. Jeanne écrira plus
tard : « Nous prîmes
le conseil de maîtres en théologie fameux, de docteurs en
droit civil et canonique, et d'autres
experts dans les autres disciplines; nous eûmes surtout
des informations véridiques
de nos Révérends Pères Nosseigneurs les cardinaux,
consignées dans leurs lettres et écrits, de leur main propre
et sous leur sceau, sans qu'aucun membre du Sacré Collège fût
d'avis différent. »
Abandonné de tous, Urbain VI nomme vingt-neuf nouveaux
cardinaux, dont vingt Italiens. Les cardinaux rebelles de Fondi
franchissent alors le dernier pas. Ils entrent en conclave. Le
20 septembre 1378, à l'unanimité - sauf les trois cardinaux
italiens qui s'abstiennent de voter -, ils élisent Robert de
Genève qui prend le nom de Clément VII. Le 31 octobre 1378, Clément
VII est couronné en présence d'un envoyé extraordinaire de la
reine Jeanne et de nombreux Napolitains.
Ce n'est pas la première fois que
deux papes se disputent le siège de Pierre, mais - fait inouï
dans l'histoire de l'Église ! - c'est sensiblement
le même collège de cardinaux qui a élu les deux papes rivaux.
Même s'ils s'abstiennent les trois cardinaux italiens -
dont l'un n'avait d'ailleurs pas voté pour Prignano - se
rallient à Clément VII.
Au lendemain du couronnement
d'Urbain VI, les cardinaux avaient écrit à leurs six collègues
d'Avignon qu'ils avaient élu Prignano
« librement et unanimement ». Ils
reviennent sur les termes de leur lettre relatant l'élection
« libre » d'Urbain VI, en affirmant que cette expression
signifiait seulement que leur courrier était surveillé.
Bouleversée par le schisme, Catherine de Sienne leur
écrit : « Vous gui nous avez donné la vérité, vous
voulez maintenant savourer le mensonge... Vous avez prouvé la régularité
de l'élection d'Urbain par la solennité du couronnement, le
respect que vous avez témoigné au pape, les grâces que vous
lui avez demandées... Vous êtes des menteurs et des idolâtres
! »
Vincent Ferrier, au contraire, se prononce en faveur
de Clément VII. Pour lui, seuls les cardinaux du conclave de
Rome, puis de Fondi, peuvent connaître la vérité. Accepter
leur témoignage relève de la foi en l'Église. Comme l'apôtre
Pierre, ils ont pu avoir peur. Ils sont fragiles et pécheurs
comme tout homme. Mais leur déclaration lève toute hésitation.
À eux seuls, il appartient d'élire le pape et aussi de
corriger l'élection. Là où est le vrai collège apostolique,
là se trouve le vrai pape.
Ni le concile de Pise de 1409, ni
celui de Constance en 1417 ne trancheront en faveur de la légitimité
de l'un ou de l'autre. C'est finalement en se prononçant sur un
troisième choix que le différend sera levé.
Le schisme n'aurait été que
temporaire si Urbain VI n'avait pas finalement trouvé des
appuis ou si Clément VII n'avait
réussi à se faire reconnaître d'aucun pays. Or la chrétienté
occidentale se partagea entre les deux obédiences de façon à
peu près égale. Urbain VI conserve les États pontificaux et
rallie Florence et Pérouse. Charles IV et l'ensemble de
l'Allemagne lui restent fidèles, de même que la Hongrie, la
Pologne et la Scandinavie. L'Angleterre adopte la même
position, commandée par son hostilité à la France. Elle est
imitée par la Flandre, liée économiquement à l'Angleterre.
Mais Clément VII représente une extraordinaire
force politique du fait de ses alliances familiales avec toutes
les grandes familles d'Europe. Il est, de plus, affable,
courtois et généreux, et la liberté de son élection est vérifiable.
Sa légitimité est donc reconnue par la France et ses alliées,
l'Écosse, la Savoie, et même par les ducs de Luxembourg, de
Lorraine et d'Autriche. Après avoir longtemps hésité, la
Navarre, l'Aragon et la Castille choisissent aussi Clément VII.
Le Portugal tergiverse, rejoint son camp, puis irait par se
fixer dans celui d'Urbain à partir de 1385.
Pendant près de quarante ans, la chrétienté
occidentale se trouve déchirée. Les abus de la papauté
paraissent d'autant plus insupportables qu'il y a deux papes
rivaux. Comme l'écrivit le chancelier Gerson, la chrétienté
était comme « un vieillard
délirant en proie à toutes sortes de fantaisies, de songes et
d'illusions ».
Si cette crise déstabilise la chrétienté et met en
relief ses divisions, elle a cependant pour conséquence de révéler
la nécessité d'aboutir à une réforme. Le concile de
Constance d'abord, puis celui de Trente sont des réponses à ce
schisme que le peuple chrétien d'Occident vécu comme une abominable
catastrophe. Parmi les réponses, il y eut aussi celle de Luther et elle ne réussit
pas à s'exprimer au sein d'une Église unie.
Extrait
du Livre des merveilles, Mame-Plon, 1999
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