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Saints et saintes sur les routes du monde et de l'histoire.

Responsable : Yves Bériault, o.p.

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Juin 2001

 
John Henry Newman. Le second printemps de l'Église d'Angleterre

L'orage se déchaîne sur la campagne anglaise, en cette nuit du 8 octo­bre 1845. Le père Barberi tente de se protéger au mieux de la pluie qui lui fouette le visage sans relâche, tout en dirigeant d'une main ferme la diligence qui cahote sur les chemins détrempés. Voilà enfin le but de son voyage: Littlemore, un petit village près d'Oxford. Le prêtre passioniste, trempé jusqu'aux os, n'est pas mécontent de pouvoir enfin se réchauffer.

Encore frissonnant, il s'approche du feu qui brûle dans la bibliothèque où on l'a conduit. Tout à coup, la porte s'ouvre. Un homme se précipite dans la pièce et se jette à ses pieds, le suppliant de bien vouloir recevoir sa confession sur le champ. Il s'agit du très distingué John Henry Newman, éminent théologien anglican, qui a fait venir le père Barberi afin d'être reçu dans l'Église catholique, l'« unique et véritable bercail du Rédempteur ». Le prêtre passioniste italien écoute John Newman avec attention et tente de calmer ses angoisses. L'entretien durera une partie de la nuit, pour s'achever le lendemain par le baptême tant désiré. Deux jours plus tard, Newman peut le Corps du Christ.

Depuis de longs mois, Newman s'était retiré dans l'annexe paroissiale de Littlemore pour y vivre dans la solitude avec quelques amis, vite frappés, voire inquiétés, par l'austérité quasi monacale de leur compagnon. Ils sont témoins depuis plusieurs mois, sans vraiment le comprendre, d'une conversion brûlante et déchirante, celle d'une âme saisie, bouleversée et passionnée par Dieu depuis déjà de longues années. Car la conversion de Newman, si impérieuse soit-elle, n'est pas une conversion subite. À l'âge de quinze ans, alors qu'il était étudiant au Trinity College d'Oxford, le jeune garçon avait déjà eu la révélation soudaine, imprévisible, de la présence de Dieu dans son existence. Intimement convaincu depuis lors qu'il fait partie des élus de Dieu, des prédestinés - sa foi est alors fortement marquée par l'évangélisme des réformés, la religion de sa mère -, Newman cherche à répondre à cet appel de Dieu qu'il ressent comme une élection et un don extraordinaire.

Il se destine à une carrière ecclésiastique et universitaire. Après avoir été ordonné diacre de l'Église anglicane, il poursuit ses études au prestigieux Oriel College avant de devenir curé de Saint­Mary à Oxford. Son activité intellectuelle est alors remarquable. Il se plonge avec passion dans la lecture des grands théologiens anglicans et des Pères de l'Église. Il tire de ces lectures la conviction que son Église, l'Église anglicane, doit se reconnaître comme l'Église des Apôtres et retrouver la pureté des origines pour se réformer. Car la situation de l'Église anglicane n'est pas brillante. Alors que les autres confessions réformées - méthodistes, presbytériens, baptistes - connaissent une ferveur nouvelle, l'Église anglicane se sclérose, étouffée par la routine et la soumission au pouvoir politique. Népotisme, favoritisme et vénalité marquent le choix des évêques.

C'est au cours d'un séjour en Sicile, à la fin de l'année 1832, que sa vie connaît un tournant décisif. Il tombe gravement malade, et pendant les longues journées où il lutte contre la fièvre, le jeune homme prend alors conscience de l'orgueil qui l'habite. La guérison lui ouvre la voie du progrès spirituel et de la perfection. Décidé à s'abandonner radicalement à la volonté de Dieu, il écrit son célèbre Cantique spirituel: « Bienfaisante lumière [...] guide moi maintenant ! Jamais l'éclat du jour ; l'orgueil malgré mes craintes régnait en moi : ne te souviens plus du passé », et s'engage de toutes ses forces en faveur d'une réforme de l'Église anglicane. C'est à cette époque qu'il rencontre Nicholas Wiseman, prêtre anglais, recteur du Collège anglais de Rome. Entre les deux homme l'entente est immédiate: s'ils sont de différentes confessions, ils partagent le désir de réformer leur Église pour retrouver la ferveur des premiers apôtres.

Lorsque Newman revient de son voyage en Italie, son ami Keble prêche son célèbre sermon : De l'apostasie nationale. C'est la naissance du mouvement d'Oxford. Les amis de Newman, tels Keble ou Pusey, publient une série de pamphlets, dans lesquels ils fustigent la léthargie de l'Église anglicane. Newman se révèle vite doué pour la controverse : son style est brillant, son ton satirique. Cependant, malgré sa foi ardente et son dévouement à l'Église anglicane, il perd peu à peu la confiance des autorités universitaires et ecclésiales qui ne comprennent pas son exigence et voient dans certaines de ses positions une attirance inavouée pour le catholicisme.

Son intégrité intellectuelle le pousse à mener jusqu'au bout ses recherches pour comprendre quelle est l'Église qui se situe dans la légitime continuité de celle des Apôtres. En 1842 son Pamphlet 90 déclenche une tempête sans précédent : Newman démontre que les 39 articles publiés en 1553 - la charte doctrinale de l'Église anglicane - sont parfaitement conciliable avec la doctrine du Concile de Trente : «Si les articles sont les produits d'un âge non catholique, ils ne sont point, grâce à Dieu, non catholiques pour ne pas dire plus, et ils peuvent être souscrits par ceux qui veulent être catholiques de cour et de doctrine. »

C'est à cette date que Newman part pour Littlemore. Il acquiert dans sa retraite la certitude que l'Église catholique est celle des Apôtres. Il prend alors une décision radicale : tout quitter pour reprendre des études de théologie et être ordonné prêtre catholique. Pour entrer dans l'Église catholique, Newman est prêt à tous les sacrifices. Sa décision n'est pourtant pas facile bien que contesté au sein de l'Église anglicane, c'est un orateur brillant, un pasteur aimé et reconnu par ses paroissiens et un éminent théologien au parcours universitaire des plus brillants. Dans ses moments difficiles, Newman pense tout naturellement à se tourner vers son ami Wiseman, devenu en 1840 coadjuteur de Mgr Walch, vicaire apostolique du district de Midland. Newman part le rejoindre en février 1846 pour solliciter ses conseils. Wiseman, qui entretient des relations étroites avec le mouvement d'Oxford depuis ses débuts, accueille avec joie son ami, l'encourage dans la voie qu'il a choisie et l'envoie à Rome se préparer au sacerdoce. Le 30 mai 1847, John Newman est ordonné prêtre. 

En février 1848, Newman fonde le premier Oratoire d'Angleterre, dont le rôle va être considérable dans le développement de l'Église catholique en Angleterre. Son ami Wiseman oeuvre lui aussi pour ce renouveau : il organise nombre de conférences pour faire connaître « le génie du christianisme sous sa forme catholique ». Newman et Wiseman sont alors les grands artisans du rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre. Il n'existe alors que huit vicariats apostoliques en Angleterre, dont celui du district de Londres, dont Wiseman a été nommé vicaire en 1849. Depuis le schisme anglican du XVIe siècle, en effet, l'Angleterre était considérée comme une terre de mission et, en tant que telle, dépendait à Rome de la congrégation de la Propagande. Le renouveau de l'Église catholique est alors significatif : les catholiques sont en effet sept fois plus nombreux qu'au début du siècle en Angleterre. En octobre 1850, le pape Pie IX décide donc de rétablir la hiérarchie ecclésiastique. Il crée un archevêché - qu'il confie à Wiseman - et treize évêchés autonomes.

Lors du premier synode du nouveau diocèse de Westminster, à Oscott, le 13 juillet 1852, Newman prononce un sermon, filant la célèbre métaphore du «second printemps » : il rend grâce pour cette Église que ses détracteurs disaient morte et qui renaît de ses cendres. Un renouveau comme le « printemps anglais, incertain, saison mêlée d'espérance et de crainte, de joie et de souffrance, de lumière promise, et d'espoir bourgeonnant, mais aussi un printemps ponctué de coups acérés, de douches froides, et d'orages soudains ».

Catholique, Newman affronte autant de controverses et de malentendus que lorsqu'il était anglican. Le courant ultra­montain qui marque l'Église catholique à cette époque apprécie peu son libéralisme. Newman est en effet un précurseur, notamment en ce qui concerne le rôle des laïcs dans l'Église. Dans De la nécessité de consulter les fidèle., en matière de doctrine, Newman explique pourquoi « chaque partie constituante de l'Église a des fonctions propres, et [pourquoi] aucune partie ne peut être négligée sans que cela ne présente un danger ».

Toute cette période est marquée par une profonde souffrance. Newman se sait incompris par beaucoup de catholiques, et par ses amis anglicans d'antan. Cette période de malentendus et de rejet prend cependant fin de manière inattendue. L'écrivain Charles Kingsley, très virulent à l'encontre des catholiques, attaque personnellement Newman, en l'accusant de manquer d'intégrité. Ce dernier rompt son silence et écrit son autobiographie, Apologia pro vita sua, pour expliquer publiquement sa conversion au catholicisme. Paru en 1865, le livre remporte un immense succès. Beaucoup de ses anciens amis de l'Église anglicane reprennent contact avec lui. À la fin de sa vie, Newman est élu premier professeur honoraire de son ancien collège d'Oxford, Trinity. Cette reconnaissance ne pouvait que le combler, lui à qui il avait tant coûté de résigner son fellowship d'Oriel lors de sa conversion. Les doutes des catholiques à son égard sont définitivement levés quand le pape Léon XIII le nomme cardinal en 1879. Il emprunte sa devise Cor ad Cor Loquitur, à saint François de Sales.

Le cardinal Newman mourut à quatre-vingt-neuf ans, le 11 août 1890. Le cardinal Wiseman, quant à lui, avait quitté ce monde en 1865, à l'âge de soixante trois ans. Grâce à eux, l'Angleterre du XIXe siècle se couvrit de séminaires, les congrégations religieuses se développèrent. La foi ardente de ces deux hommes d'exception fit se lever un nouveau printemps sur l'île. Cependant l'ouvre de Newman ne se limite pas à la seule résurrection du catholicisme anglais. Intellectuel exigeant, théologien novateur, il se passionne pour l'homme, met en relief son caractère unique, personnel, la liberté de sa conscience, et la rigueur de sa réflexion renouvelle la pensée catholique des XIXe et XXe siècles.

L'orgueilleux oxfordien, le brillant prédicateur a appris au fil des épreuves à s'abandonner à la volonté de Dieu. Aux pires moments de solitude, il s'écrit dans son recueil d'oraisons : « Seigneur, je ne demande pas à voir, je ne demande pas à savoir ; seulement que Vous Vous serviez de moi. »

Extrait du Livre des merveilles, Mame-Plon, 1999


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