|
Spiritualite2000.com
|
|
Mai 2001 |
-
- L'enquête de Luc ou
comment un médecin païen se transforma en historien de
Jésus.
Luc
suit la flamme vacillante de la lanterne à travers les entrelacs
des rues de la ville. Les faibles lueurs jettent sur les murs de pisé
clair les ombres Incertaines de ses deux guides. Luc est étreint
par une émotion puissante, II ne se sent pas encore prêt pour la
rencontre. Hier, quand Jean lui a dit qu'elle l'attendait, qu'elle
acceptait de le recevoir, jamais il n'aurait pu imaginer une joie
plus grande. Elle, qui ne voit plus personne, dont on dît qu'elle
ne parle jamais, elle, qui vit recluse dans la maison de Jean, elle.
Marie, la mère du Seigneur.
«
La mère du Seigneur », ces quatre mots représentent tellement
pour Luc que ses pensées se bousculent dans son esprit. Elle, qui a
connu le Seigneur alors qu'il n'était qu'une vie fragile qui
tressaillait dans ses entrailles ; elle, qui a porté celui qui
porte tout ; elle, qui a tenu dans ses bras le Salut du monde ;
elle, qui a nourri de son lait celui qui allait s'offrir en
nourriture à l'humanité ; elle, qui a appris les premiers mots
humains à la Parole de Dieu ; elle, qui a recueilli le dernier mot
du Christ en croix, du Verbe fait chair ; elle, qui a reçu dans ses
bras le cadavre de celui qui est la Vie...
Luc
demande à ses guides de ralentir le pas, il ne se sent pas prêt
encore. Pourtant, II a
tant désiré
cette rencontre,
lui qui consacre
sa vie à recueillir les témoignages de ceux qui l'ont vu, qui
l'ont connu, ce Jésus, le Christ, le Fils de Dieu venu dans le
monde.
Dès qu'il avait rencontré Paul à Troas, Luc avait été subjugué
par la puissance de sa foi et la force de son enseignement. Depuis, II
est devenu son compagnon dans ses pérégrinations missionnaires. À
l'annonce de l'Evangile de Dieu, de plus en plus de païens comme
lui entraient dans la Vie. Tous ces néophytes étaient avides d'en
savoir plus sur Jésus, devenu leur Seigneur. Le témoignage des apôtres
et leurs lettres n'y suffisaient plus. Des écrits commençaient à
circuler, qui racontaient les grands moments de la vie du SauveUr du
monde, et qui rappelaient certaines ses paroles. De son premier séjour
à Jérusalem, Luc avait ramené les nombreuses notes rédigées par
l'Apôtre Matthieu, et en faisait faire des copies.
Son
ami Marc lui avait remis la rédaction qu'il avait des confidences
de l'Apôtre Pierre. Mais lui, Luc, pensait que ces premiers textes
inestimables étaient trop marqués par la culture juive pour être
reçus sans explications par les chrétiens d'origine païenne. Leur
forme ne leur permettait pas de toucher les hommes cultivés de
culture grecque. Un autre phénomène préoccupait Luc : des gens,
sans en avoir reçu mission des Apôtres, sans compétence et sans
avoir fait des enquêtes sérieuses, s'autorisaient à écrire des
vies de Jésus. Ces écrits apocryphes risquaient de porter un grand
tort à l'annonce de la Vérité. Déjà des légendes absurdes
circulaient dans les communautés chrétiennes et nourrissaient des
fausses doctrines.
Fin
lettré et féru d'histoire, Luc s'était inquiété de cette
situation auprès de Paul. Il lui avait confié son dessein d'écrire
une biographie de Jésus, suivie d'une histoire des premières
communautés, en un mot de publier de vraies « Antiquités chrétiennes
», sur le modèle des Antiquités romaines du célèbre
historiographe Denys d'Halicarnasse. Paul, convaincu par ses
arguments, avait encouragé Luc et lui avait donné une lettre de recommandation,
afin qu'il pût mener les investigations appropriées auprès des témoins
crédibles encore de ce monde. Alors Luc avait quitté Rome,
laissant Paul dans sa prison, et était parti pour la Palestine.
Luc
avait commencé son enquête à Nazareth. Les anciens se souvenaient
de Jésus, le fils de Joseph le charpentier et de Marie. Alors qu'il
avait trente ans, il avait quitté l'atelier familial.
Il s'était éloigné quelque temps du village, certains
disaient qu'Il avait rejoint un certain Jean qu'on prétendait être
son cousin et qui baptisait dans le Jourdain. Quand il était
revenu, ce n'était plus le jeune homme qu'ils avaient connu, il
pariait avec autorité. Il avait fait scandale à la
synagogue en
lisant la
prophétie d'Isaïe : «
L'esprit du Seigneur est
sur moi... » II avait osé proclamer que ce passage de l'Ecriture
s'accomplissait maintenant, que lui-même
était cet envoyé
de Dieu. Il avait été chassé, et c'était miracle qu'il n'ait pas
été précipité au bas d'un escarpement qui surplombe la ville.
Les anciens disaient qu'ensuite il était allé à Capharnaüm et y
avait fait de nombreux miracles, encore qu'à Nazareth, on n'en eût
vu aucun.
Luc
était donc parti pour Capharnaüm. Là, les choses avaient été
plus simples. Capharnaüm était la ville de Pierre. Luc savait que
c'était là que le chef des Apôtres, André, Jacques et Jean
avaient été appelés par Jésus alors qu'ils
étaient pécheurs sur
le lac. Ils avaient
suivi cet homme qui remplissait miraculeusement leurs filets et
promettait de faire d'eux des pécheurs d'hommes. Avec lui, ils
avaient parcouru la région. Jésus enseignait et guérissait de
nombreux malades. Un jour, on lui avait présenté un paralytique,
et Jésus avait déclaré à l'homme : « Tes péchés sont pardonnés.
» De nouveau, le scandale était advenu. Des pharisiens s'étaient
émus : « Seul Dieu peut pardonner les péchés ! »
Et
Jésus, en quelque sorte, avait relevé le défi. Pour montrer
l'efficacité de sa parole, il avait ordonné à l'homme de marcher,
et celui-ci aussitôt s'était levé, et avait ramassé sa civière.
À partir de cet instant, le comportement de Jésus n'avait plus
cessé de heurter les convenances. Il avait appelé Lévi à le
suivre, un collecteur d'impôt méprisé de tous. II avait même guéri
un homme le jour du sabbat dans la synagogue. Qui était-il donc
pour se prétendre le maître du sabbat ? Là encore, les pharisiens
avaient récriminé, et dès lors, le discours de Jésus s'était
fait plus âpre. Aux foules qui le suivaient, il prêchait un amour
total, sans réticences, sans limites, qui allait jusqu'à l'amour
des ennemis.
Luc
avait rencontré des témoins de cet amour, le serviteur d'un
centurion romain qui avait été guéri sur la supplique de son maître
- un païen, il l'avait souligné -, le fils d'une veuve de Naïm
qui était revenu à la vie et avait été rendu à sa mère dont le
chagrin avait ému Jésus, et surtout, cette femme, maintenant âgée,
qui avait dû être très belle. Elle avait imploré le pardon du maître
et avait répandu sur les pieds de Jésus un parfum coûteux qu'elle
avait essuyé avec ses cheveux. Ce jour-là, elle avait versé sur
elle-même et sa vie de péché des pleurs amers, et le pardon du
Seigneur lui avait rendu sa dignité et sa vie. C'est avec des
larmes de joie qu'elle avait répété à Luc les mots par lesquels
Jésus l'avait relevée : « Ta foi t'a sauvée ; va en paix. »
Des
témoignages comme celui-là, Luc en avait recueilli tant et tant
qu'il avait dû en éliminer bon nombre dans son livre, ne
conservant que ce qui mettaient le plus évidemment en lumière le
Salut gratuit et universel que Jésus le Christ offre aux hommes. Il
avait ainsi retenu le démoniaque géranésien dont les démons
avaient péri avec un troupeau de porcs, la fille de Jaïre qui était
revenue à la vie, l'aveugle de Jéricho, et le très riche Zachée,
qui était trop petit pour voir le Seigneur, et chez qui Jésus s'était
invité après l'avoir aperçu juché dans un arbre. Le vieux Zachée
n'en revenait pas encore , d'avoir été jugé digne et répétait:
« Ce jour-là, le Salut est entré dans ma maison.
» Luc a retenu encore l'histoire de ce lépreux étranger. Guéri
par Jésus, il fut le seul à revenir se jeter à ses pieds pour
s'entendre dire : «
Relève-toi, ta foi t'a sauvé. »
Chaque
rencontre, chaque témoignage lui avait permis d'affiner son
portrait de Jésus: un homme libre devant le péché,, le mal, la
loi qui emprisonne les esprits et stérilise les coeurs, un homme
doux et humble, débordant d'amour et de miséricorde pour les
petits, les pauvres, les exclus, les estropiés de la vie, sans
tenir compte ni de la race, ni de la religion, ni du sexe. C'était
aussi un homme doué d'une puissance et d'une autorité inconnues,
comme l'atteste cet épisode qu'on lui a raconté dix fois, celui de
la tempête, apaisée sur le lac. Alors que la barque des disciples
tanguait et prenait l'eau, tandis que Jésus dormait, les disciples
avaient pris peur, mais Jésus avait arrêté le tumulte des flots
et fustigé leur manque de foi. Tous les témoignages recueillis
recoupaient ceux que les Apôtres avaient laissés. Cependant, Luc
avait eu plus de difficultés à reconstituer les paraboles, ces
histoires que Jésus inventait pour rendre son message plus
accessible. Chaque auditeur en avait compris le sens à sa manière.
Parfois,
les témoins étaient encore marqués par des paroles du Maître très
dures à entendre, et pas seulement pour les pharisiens. Cet homme
riche, par exemple, qui jeune homme avait demandé conseil à Jésus.
Le Seigneur l'avait invité à vendre tous ses biens et à le
suivre. Il avait préféré conserver ses richesses, mais, avait-il
confessé à Luc, depuis ce jour, il ne trouvait plus le repos. Jésus
prononçait aussi des paroles étranges que nul ne comprenait, qui
échappaient à toute logique humaine. C'était celles dont les gens
se souvenaient le mieux. Depuis des années, ils les retournaient
dans leur tête pour en percer le sens.
Certains
qui faisaient partie des disciples qui suivaient Jésus se
rappelaient que les Apôtres se posaient beaucoup de questions. Ils
avaient préféré Jésus à leurs métiers, à leurs épouses, à
leurs enfants, que fallait-il qu'ils donnent encore ? Petit à
petit, ils comprirent qu'il s'agissait de vie et de mort. Jésus
annonçait une grande épreuve et, en même temps, il faisait la
promesse d'un royaume, le royaume de son Père, le royaume de
Dieu, un royaume qui appartient à ceux qui ne savent pas compter.
C'est ce que lui avait expliqué un disciple collecteur d'impôts
qui savait faire les comptes. Dans ce royaume, on paie les ouvriers
qui ont travaillé une heure comme ceux qui ont peiné tout le jour,
on glorifie le berger qui laisse cent brebis pour en retrouver une,
le fils qui revient après avoir dilapidé l'héritage avec des
filles, le semeur qui répand la semence à tous les vents, le maître
du banquet qui invite tous les gueux et tous les loqueteux du pays,
l'étranger qui laisse son argent pour qu'on prenne soin d'un
inconnu détroussé et battu par des bandits, un royaume où les
enfants, les pauvres, les pécheurs, les prostituées et les païens
sont les premiers.
Luc
avait noté des témoignage plus étonnants encore, comme celui de
cet homme qui, encore enfant, avait suivi Jésus au milieu d'une
grande foule, cinq mille hommes au moins prétendait-il. Ce jour-là,
lorsque le soir était venu, Jésus avait regardé cette foule
harassée et affamée, il avait été pris de pitié. Pouvait-on les
renvoyer sans nourriture ? L'enfant avait entendu les proches du Maître
protester : « Renvoie la
foule, qu'ils aillent dans les villages et les fermes alentour,
pour trouver abri et subsistance, ici, nous sommes dans un endroit désert.
» Jésus avait rétorqué :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Les Apôtres
avaient l'air bien ennuyés. L'enfant leur avait alors apporté
discrètement les cinq pains et les deux poissons dont l'avaient
muni ses parents. C'était peu, mais il n'allait tout de même pas
les manger tout seul dans son coin ! Les Apôtres les avaient déposé
devant Jésus qui les avaient bénis et partagés, et toute la foule
avait eu à manger en abondance, au point que les restes avaient
rempli plusieurs grands paniers.
En dehors de ceux qu'on nomme les Apôtres, et des autres disciples,
de nombreuses femmes suivaient Jésus: Marie, Jeanne, Suzanne, et
bien d'autres. Luc a même rencontré à Béthanie une certaine
Marthe, qui était amie de Jésus comme sa sueur, Marie, et leur frère
Lazare. Elle racontait comment le Seigneur avait ramené Lazare à
la vie. Un drôle de caractère, cette Marthe, et Luc avait bien
senti combien elle aimait le Seigneur. Pourtant, Jésus n'avait pas
toujours été amène à son égard.
Elle
se souvenait qu'un jour où sa sueur Marie était tranquillement
assise à ses pieds à l'écouter, elle, Marthe, préparait seule le
repas, sans que Jésus ne s'en offusquât. Comme elle avait protesté,
Jésus lui avait même reproché de s'agiter inutilement; il avait
pris le parti de Marie. Depuis, elle avait compris que la meilleure
place était bien auprès du Seigneur, mais sur l'instant, elle
avait cru qu'il avait une préférence pour Marie. Enfin,
avait-elle conclu avec un brin d'humour, cela prouvait peut-être
que pour le Seigneur les femmes n'avaient pas seulement à être de
bonnes ménagères. Désormais, elle prenait le temps de s'arrêter
pour écouter Dieu dans le silence de son coeur. D'ailleurs,
avait-elle ajouté, Jésus lui-même montrait l'exemple : souvent,
il laissait tout tomber et se retirait à l'écart pour prier son Père.
À
Jérusalem, grâce au grand nombre de témoins encore présents. Luc
avait vérifié les détails de ce que la communauté des croyants
confessait depuis ce glorieux jour de la Pentecôte, où l'Esprit
Saint promis par Jésus avait ouvert les esprits, les coeurs et les
bouches : Jésus avait été crucifié et était mort, mais Dieu
l'avait ressuscité. Luc avait pu décrire précisément le procès,
la condamnation, l'exécution. Il avait pu suivre le chemin même
qu'avait emprunté le Seigneur, du mont des Oliviers au Calvaire. Il
avait le coeur serré en y repensant: la trahison de Judas (celui-là,
personne ne voulait lui en parler), le reniement de Pierre, le vieil
Apôtre tant aimé et si respecté, l'agonie du Seigneur, ce témoignage
insoutenable de son obéissance à son Père. Il n'avait rien caché,
pour être cru et « pour que le monde croie ». Enfin, il avait voulu bien mettre en évidence
ce témoignage sur un centurion - encore un païen - qui le premier, après que le Seigneur eut expiré dans un grand cri, avait
glorifié Dieu en s'exclamant : « Vraiment, cet
homme était le Fils de Dieu !
Le
fils de Joseph d'Arimathie se souque pour le Seigneur les femmes
venait mot à mot de ce que lui racontait son père, et comment
celui-ci avait réclamé à Pilate le corps du Seigneur et l'avait déposé
dans un tombeau taillé dans le roc au soir de ce jour terrible,
tandis que les disciples et les Apôtres étaient terrés ou en
fuite. Seules les femmes étaient là, avaitil tenu à préciser.
Plus tard, elles avaient observé en silence, dans les larmes, la
lourde pierre qu'on roulait devant le sépulcre. Enfin, elles étaient
parties pour ne pas être surprises en chemin par le début du
sabbat.
Ensuite,
Luc avait tenté de rendre compte de l'inconcevable, de raconter
comment, au matin du premier jour de la semaine, ces mêmes femmes
avaient trouvé le tombeau ouvert et vide. Il y avait Marie de
Magdala, lui avait-on dit, et Jeanne, et Marie, la mère de
Jacques. Elles avaient couru le dire aux Apôtres, mais ils avaient
cru que les pauvres femmes radotaient. Luc avait recueilli une
foule de témoignages attestant la résurrection du Seigneur. On
disait que Marie de Magdala avait été la première à le voir
vivant. Mais Luc avait décidé de rester sobre, tout cela resterait
incompréhensible à ceux qui n'accueilleraient pas le don de la
foi. C'était le sens qui comptait, pas l'accumulation des preuves.
Ce jour-là, le soleil qui se levait sur le monde était celui d'un
jour nouveau qui commençait, un jour qui ne connaîtrait pas de
crépuscule. Aussi, Luc s'était il décidé à ramasser sur le seul
premier jour de la semaine, le jour du Seigneur, le dimanche de la résurrection
qui désormais embrasse toute l'histoire du monde, les quelques témoignages
qu'il avait retenus.
Dans
sa rédaction, il avait choisi de bien mettre en avant le récit de
deux disciples que le Seigneur ressuscité avait rejoints sur la
route du village d'Emmaüs. Aucun des deux ne l'avait reconnu, mais
leurs coeurs brûlaient quand il leur parlait sur la route. Quand il
avait rompu le pain à l'auberge, ils avaient su que c'était le
Seigneur.
Bien
sûr, Luc avait raconté comment Jésus était apparu à tous ses Apôtres
et avait montré la trace des clous dans ses mains et celle de la
lance à son côté. Oui, cela, ils en avaient tous témoigné c'était
bien le Seigneur qu'ils avaient vu, et il était bien vivant. Ce n'était
pas un fantôme, il avait même mangé un morceau de poisson sous
leurs yeux. Puis, il leur avait promis de leur envoyer une force,
un conseiller, l'Esprit Saint.
Il
lui reste encore à écrire la deuxième partie de son livre pour
raconter, à partir de l'élévation de Jésus au Ciel, l'oeuvre de
l'Esprit, son travail au coeur des Apôtres, et tous les actes de
la première communauté des croyants. Cela, il peut d'autant plus
aisément le faire que c'est déjà son histoire à lui.
Depuis
qu'il est entré dans la communauté chrétienne, il a vu les
croyants être un seul coeur et un seul esprit dans le Christ, il a
écouté l'enseignement des Apôtres, il a partagé avec eux le pain
qui est la chair du Seigneur pour le Salut du monde, il a prié avec
eux, il a connu l'hostilité des juifs qui refusent de croire que le
Seigneur est le Christ, le Fils de Dieu annoncé par les prophètes,
et qui ont tué Étienne pour qu'il se taise. Il a vu les païens
accueillir la Bonne Nouvelle que Paul leur apportait. Oui, cette
deuxième partie sera plus facile à écrire. Mais il lui faut
encore finir la première, par où elle commence, c'est-à-dire
par la naissance et l'enfance de Jésus. Il ne serait pas un bon
historiographe s'il faisait l'impasse sur la genèse de l'histoire.
Mais, sur cette période de la vie de Jésus, il ne dispose d'aucun
témoignage fiable. Maintenant peut-être, il va savoir...
Luc
presse le pas et rattrape ses guides. Ils sont arrivés au seuil de
la maison où ils sont attendus. L'un des hommes frappe légèrement
à la porte qui s'entrebâille.
-
Voici Luc que Jean t'a annoncé.
Une
jeune femme s'efface en silence pour le laisser entrer.
Elle
se tient dans la chambre haute, elle ne parle plus, ne s'alimente
plus, elle semble ne pas nous voir, ni nous entendre.
-
Vous êtes médecins n'est-ce pas ?
Luc
acquiesce.
-
Vous
saurez quoi faire.
Luc
en doute ; néanmoins, il suit la jeune femme jusqu'à la
chambre haute. Il entre. C'est elle, elle est là, la mère du
Seigneur, assise, les yeux grands ouverts, dans une parfaite
immobilité. Une petite lampe éclaire faiblement la pièce. Il la
distingue à peine, il voit seulement son regard, infiniment jeune,
si beau, si pur, et devant tant de grâce, il ose à peine respirer.
Il approche très lentement. Il découvre enfin ses traits ridés éclairés
par une joie parfaite. Toute la lumière de la pièce semble être
totalement concentrée dans son visage. En un instant, Luc
comprend. Elle voit ou, plutôt, elle contemple ce que depuis si
longtemps elle conserve précieusement dans son coeur. Ce qui était
obscur est devenu une immense lumière. Elle est la perfection
de la contemplation, au point que tout son être y est comme
absorbé.
Elle
est tout à celui qu'elle aime depuis toujours et à jamais, et elle
est le reflet parfait de cet amour donné et rendu dans un coeur à
coeur absolu. Luc se sent si pesant, si maladroit devant cette
miraculeuse transparence. Un sourire s'esquisse sur ce visage
radieux, et une voix légère comme un souffle murmure: « C'est le
plus bel enfant du monde, le plus beau des enfants des hommes. »
Nul
ne sait ce que Marie dit à Luc. À l'aube, Luc étala le lourd
rouleau de parchemin et il écrivit : « Le sixième mois, l'ange
Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée
Nazareth à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph de la
maison de David et le nom de la vierge était Marie. Et Luc
ajoute d'une seule traite deux nouveaux chapitres au début de son
livre, qui jusque-là commençait par la prédication de
Jean-Baptiste.
Le lendemain, il reprend ses
rouleaux et après avoir tout relu, il ajoute en prologue, pour tous
ceux qui aiment Dieu, pour tous les « théophiles » :
« Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des
événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont
transmis ceux qui dès le début en furent les témoins oculaires et
serviteurs de la Parole, j'ai décidé moi aussi, après m'être
informé exactement de tout de puis les origines d'en écrire pour
toi l'exposé suivi, illustre Théophile, afin que tu te rendes
bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus. »
Sources : Nouveau Testament. P.M. Beaude, Jésus
de Nazareth, Paris, 1983. C. Perrot, Jésus et l'histoire,
Paris, 1979. I. de la Potterie, Marie dans le mystère de la
nouvelle alliance, Paris, 1988.
Extrait
du Livre des merveilles, Mame-Plon, 1999
Retour en haut
|