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Avril 2001 |
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- Madeleine Delbrêl :
L'Évangile court la banlieue.
Extrait
du Livre des merveilles, Mame-Plon, 1999
Il
fallait oser!
Le 15 octobre 1935,
trois Jeunes femmes s'apprêtent à embarquer
pour une « terre étrangère ».
Nul besoin de passeport, ni de
billet de train, pas de mers à traverser ni de jungle à affronter.
Le voyage risque pourtant d'être long et les rencontres
plutôt inattendues.
Avec l'insouciance de la jeunesse, Madeleine Delbrêl et ses
deux amies traversent les boulevards
« Maréchaux » de
Paris comme on franchit le Rubicon. Destination
Ivry-sur-Seine. Dans l'entourage des trois
ex-cheftaines scoutes, on
crie au casse-cou.
Car c'est, ni plus ni moins, dans la « capitale » du communisme
français que ces trois chrétiennes ont décidé de s'installer.
Elles veulent être missionnaires dans la cité « rouge » aux
trois cents usines, là où le seul « credo » est celui du
marxisme et où les réunions de cellule ont, depuis longtemps,
supplanté la messe dominicale.
Ce projet fou, Madeleine Delbrêl a
pris le temps de le mûrir avec son aumônier, l'abbé Jacques
Lorenzo. Pour abattre le mur qui sépare l'Eglise de la classe ouvrière,
cette jeune bourgeoise que rien ne préparait à un tel choix décide
de s'installer en plein fief du parti communiste. Pour la plupart
des catholiques de l'époque, le communisme, c'est le diable. On
reproche aux premiers prêtres-ouvriers de passer un pacte avec
Satan. Malgré toutes les embûches,
Madeleine franchit le fossé, celui qui divise la ville d'Ivry,
rejetant les catholiques d'un côté
et les prolétaires de l'autre.
Loin d'avoir peur du communisme,
elle choisit de faire de l'athéisme le lieu de sa propre
conversion. « Jamais Dieu n 'a dit : Vous devez aimer votre
prochain comme des frères,
excepté les communistes, que vous devez haïr... », lance-t-elle
dans un meeting.
Au début de son Installation à
Ivry, Madeleine a encore des idées bien « pieuses » : « Priez
pour Ivry où le péché officiel laïcisme rouge s'est
affreusement affiché », dit-elle à ses amis dans les premiers
jours. Mais, très vite, elle prend conscience qu'en restant à
l'intérieur du cocon de sa paroisse, elle passe à côté de
l'essentiel. À l'époque, les théologiens ne parlent pas encore «
d'inculturation ». Mais c'est bien pourtant de cela dont il s'agit
: II faut apprendre le langage de l'autre, s'ouvrir à la différence,
fût-elle celle de l'athéisme marxiste.
En 1935, la petite communauté fondée
par Madeleine Delbrêl s'installe près de la mairie communiste.
Elle ne cherche ni à convertir ni à lancer des anathèmes. Elle mène
la vie ordinaire des hommes et des femmes de ce quartier ouvrier et
elle gagne leur confiance. Le maire adjoint communiste d'Ivry lui
ouvre sa porte et son amitié. Bientôt, Madeleine saisit l'occasion
de travailler au service social de la mairie.
Elle découvre
alors la
misère et
l'injustice, cibles du combat communiste.
Cette confrontation quotidienne
avec l'athéisme marxiste va désormais faire partie de sa foi chrétienne.
« Les communautés ont gagné mon amitié par leur volonté onéreuse
de devenir ce qu'ils avaient choisi d'être »,
écrit-elle, mais
sans que
cela entraîne chez elle une fascination pour le marxisme.
Très tôt, Madeleine
sent l'incompatibilité fondamentale entre le marxisme et le
christianisme. Il ne faut pas confondre l'émancipation du prolétariat
avec l'idéal évangélique, dit-elle en substance.
Ce qui ne l'empêche pas de lutter aux côtés des communistes.
Elle est de tous les combats pour
les pauvres et pour la justice. Pour Madeleine, l'Eglise doit sortir
de ses sacristies, parler le langage des hommes et les rejoindre.
Elle vient souvent consulter le père Lorenzo, l'un des maîtres
spirituels du séminaire de Lisieux.
Il lui cède souvent la place pour
qu'elle fasse une « lecture spirituelle »... Une lecture nourrie,
enrichie de ce qu'elle vît à Ivry. C'est à Madeleine que beaucoup
de jeunes séminaristes
devront leur « conversion », leur passage d'un catholicisme
appris à une foi vivante.
« Conversion », le mot a pris un
sens très fort pour Madeleine. Née en 1904 à Mussidan en
Dordogne, elle a grandi de gare en gare, son père étant employé
de chemin de fer. Jusqu'à ce jour de 1916 où sa famille s'installe
à Paris. Quatre ans plus tard, la jeune fille qui, entre-temps, a
fait sa communion, ne trouve plus ni sens, ni intérêt à la
religion. « Dieu ut mort », lance-t-elle en proclamant son nouvel
athéisme.
A la Sorbonne, elle suit les cours
de philosophie de Léon Brunschvicg. Puis Madeleine se fiance à un
catholique convaincu. Un jour, il lui annonce son entrée chez les
dominicains. Madeleine ne se mariera jamais. Après cette séparation,
elle remet en cause son athéisme affiché
et proclamé. « Et s'il n'était pas absurde que Dieu existe ?
» finit-elle par se demander.
Madeleine cherche la réponse et décide de prier. Un acte
volontaire et, en même temps,
un geste terriblement pauvre. Elle prie à genoux pour, dit-elle,
casser en elle toutes les emprises de
l'idéalisme. Elle revient à la foi, aidée par la lecture de
sainte Thérèse d'Avila qui, toute sa vie, restera une référence.
Ce passage par l'athéisme a sans
doute permis à Madeleine de mieux comprendre ses futurs
compagnons d'ivry. Elle expérimente une façon totalement libre de
vivre sa foi. Pour Madeleine, aimer n'est ni un « devoir », ni une
vertu, mais une « folie ». La foi ne nécessite ni
crainte ni visage fermé et triste. «Nous sommes tous prédestinés
à l'extase, tous appelés à sortir de nos pauvres combinaisons
pour surgir heure après heure dans le plan (de Dieu). Nous ne
sommes jamais de lamentables laissés-pour-compte», affirme-t-elle.
Un véritable courant d'air frais, un cadeau précieux : subitement,
la foi cesse de n'être qu'une dogmatique abstraite réunie en
archives pour prendre le goût de sel d'une aventure.
La petite communauté de .Madeleine
conjugue intériorité et engagement. Un moment tentée par la création
d'un nouvel ordre religieux, elle y renonce finalement pour demeurer
« nomade ». « La condition qui nous est donnée, c'est une insécurité
universelle vertigineuse », une insécurité au parfum de liberté,
celle-là même du Christ.
En 1942, Madeleine précise sa pensée
: « Nous sommes de vraies laïques n'ayant pas d'autres voux
que les promesses de notre baptême. » Un groupe « féminin
laïc, quoique chacune de nous soit entièrement données au Christ
pour essayer de le vivre et d'être au milieu de ceux qui ne le
connaissent pas. » Et elle ajoute : « Par le seul fait de sa
naissance, tout homme devient le frère de tous les autres hommes.
Lorsque, par nos actes, nous nions être son frère, nous nions à
la fois et ce que Dieu crée et ce que nous sommes. »
Madeleine Delbrêl nous apprend que
chaque homme et chaque femme est une cathédrale assez grande pour
que nous allions nous y mettre à genoux dans la rencontre de Dieu.
Désormais, chaque visage humain est un monastère et chaque rue de
nos villes est devenue un cloître.
Sources : « Jean Debruynne raconte Madeleine Delbrêl »,
in Panorama, 1998
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