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Mars 2001 |
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- Mit brennender Sorge.
Quand Pie XI condamne le nazisme
- Extrait
du Livre des merveilles, Mame-Plon, 1999
Du haut des chaires de Toutes les églises catholiques
d'Allemagne, en ce 21 mars 1937, dimanche des Rameaux, la lecture
publique du texte pontifical vient de commencer. Les fidèles
retiennent leur souffle. « Mit brennender Sorge »... «
C'est avec une vive inquiétude ». Les premiers mots de
l'encyclique de Pie XI disent assez la gravité du moment. Ecrite en
allemand et destinée aux vingt millions de catholiques du IIIe
Reich - un tiers de la population -, l'encyclique sur « la
situation de l'Eglise catholique dans L'Empire allemand », signée
par Pie XI le dimanche précédent, a été acheminée au cours de
la semaine en grand secret dans tous les diocèses d'Allemagne, puis
reproduite et distribuée clandestinement. Dans beaucoup d'églises,
en attendant la lecture publique, dont il a été fait obligation
par le Saint-Père, on a caché le texte dans les tabernacles. Et
maintenant...
Révélation, au sens chrétien du mot, désigne
la parole dite par Dieu aux hommes. Employer ce même mot pour les
« suggestions » du sang et je la race, pour les
irradiations de l'histoire d'un peuple, c'est, à coup sûr, créer
une équivoque. Une fausse monnaie de cette sorte ne mérite pas de
passer dans l'usage des fidèles du Christ. » Les mots se
pressent, au cour d'un silence impressionnant.
Dans l'une de ces églises, l'écrivain français Robert
d'Harcourt se tient parmi les fidèles. Il écoute et regarde avec
intensité, et publie quelques jours plus tard, dans L'
Écho de Paris du 2 avril 1937, un article resté célèbre, qui retrace,
de façon saisissante, le climat de cette lecture :
« Dans ce silence actif d'une prodigieuse tension où était
moralement perceptible le battement des cours, nous avons, coude à
coude avec les fidèles allemands et dans un sentiment accru de la
solidarité de la grande famille catholique, nous avons entendu
tomber, les uns après les autres, les mots terribles (.). Sur les
visages, sur presque tous, une expression qui ne pouvait tromper;
une expression nouvelle d'audace joyeuse dans la ferveur. (.)
Point de trace d'abattement ou de consternation. Bien plutôt une
expression de libération devant l'événement attendu qui se
produit enfin, qui crée l'irréparable, rend impossibles les
reculs, coupe les ponts (.). Toute cette foule pressée n'avait
qu'un cour et se taisait (.). Le service divin s'est achevé
par une communion presque générale. »
Les catholiques allemands ont bien besoin de la force du
Christ, car ils savent ce qu'ils risquent à prendre au sérieux
les directives
du pape.
Le concordat signé le 20 juillet 1933, entre le Saint-Siège
et l'Allemagne, pour protéger l'Eglise dans ses droits essentiels
n'est pas respecté par le Reich. Multiplication des procès contre
le clergé catholique, embrigadement des enfants dans les jeunesses
hitlériennes, étouffement
des associations chrétiennes,
pertes d'emploi, emprisonnements, exil... Les persécutions
contre les chrétiens ont déjà atteint une ampleur inquiétante.
Qu'en sera-t-il maintenant que le pape porte le fer au cour même
de l'idéologie nazie, désignant l'ennemi comme « prophète du néant»?
Pie XI
n'ignore rien
des risques
encourus. Mais précisément, en publiant à cinq Jours de distance,
les 14 et 19 mars 1937,
Mit brenneder Sorge et Divini Redemptori, en opérant
la condamnation solennelle, conjointe et argumentée, des deux idéologies
totalitaires qui ensanglantent le siècle tout en prétendant séduire
les meilleurs, le pape croit à la force de la Vérité. Il faut
dessiller les yeux des catholiques sur la réalité perverse de ces
doctrines, et leur faire mesurer la catastrophe qu'entraînerait
l'absence de réaction. Cela
fait plusieurs années déjà que la lettre du pape sur le nazisme
est en gestation. À Pâques 1933,
la philosophe Edith Stein confiait à dom Walzer, archi-abbé
de Beuron, un message pour Pie XI, exposant la situation, prophétisant
ce qui risquait de suivre et demandant une encyclique.
Le 18 août 1936, à la conférence qui les réunit à
Fulda, au tombeau de saint Boniface, les évêques allemands demandèrent
au pape de défendre l'Eglise d'Allemagne persécutée.
Le 17 janvier
1937, alors que Pie XI était gravement malade, les trois cardinaux
allemands, accompagnés des évêques de Berlin et de Münster, se
rendirent à son chevet pour discuter du texte de l'encyclique. Le
cardinal Faulhaber, « l'évêque d'airain » de Munich, joua un rôle
important dans sa rédaction. Et c'est le cardinal Pacelli - le
futur pape Pie XII -, alors secrétaire d'Etat, qui élabora le
texte définitif; il connaissait bien la situation de l'Allemagne, où
il avait été nonce jusqu'en 1930.
Le pouvoir nazi reçoit d'abord l'encyclique dans « un
silence de mort ». Puis sa colère se déchaîne. La police du régime
fait la chasse aux copies du texte pontifical,
fouille les presbytères,
arrête les imprimeurs. Les portraits du Führer remplacent
les crucifix dans les écoles, emprisonnements et procès
redoublent.
Le masque est tombé. En 1942, une circulaire
confidentielle de
Martin Bormann, Reichsleiter,
tire avec une rage froide les conséquences de la condamnation
pontifical de 1937 :
« Les conceptions nationale-socialiste et chrétienne sont
incompatible. Les Églises
chrétiennes forment l'homme dans l'ignorance et
s'efforcent d'y maintenir la majeure partie de la population,
car c'est pour elles la seule façon de conserver leur pouvoir.
Par contre le national-socialisme repose sur des bases scientifiques
(.) Il en résulte que nous devons empêcher le renforcement de
croyances religieuses déjà existantes et l'encouragement des
croyances naissantes, en raison de leur incompatibilités avec le
national-socialisme. Il n'y a pas lieu de faire ici de distinction
entre les diverses confessions chrétiennes. (.) Il faut limiter
de plus en plus le champ d'action des Églises et de leurs
ministres. Les Églises ne se laisseront bien sûr pas faire, et réagiront
à cette perte de pouvoir, mais elles ne doivent jamais plus
retrouver leur influence sur le destin de la nation. Cette influence
doit au contraire être brisée complètement et pour toujours. »
Qu'a donc dit Pie XI? Le pape a planté le glaive de la Vérité
directement au cour du message nazi, en lui ôtant son masque
faussement messianique. L'encyclique affirme, point par point,
« la vraie foi en Dieu », « la vraie foi au
Christ », « la vraie foi en l'Église »,
« la vraie foi en la primauté » de Pierre. Ce
faisant elle déboute le paganisme nazi de ses prétentions à séduire
des âmes droites. « Quiconque prend la race, ou le peuple,
ou l'État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur
fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui
tiennent dans l'ordre terrestre une place nécessaire et honorable
-, quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de
valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique,
celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné
par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et
d'une conception de la vie répondant à cette foi. »
Pie XI débusque les ambiguïtés entretenues par le panthéisme
nazi autour du nom de Dieu, dénonce comme un blasphème la volonté
nazie d'interdire dans les écoles l'enseignement de
l'histoire biblique et l'Ancien Testament et fait Justice du
« larcin fait aux choses saintes » et de « la
confusion des esprits » entretenue par le régime autour
des mots sacrés qu'il s'approprie. Le pape en appelle au
« courage héroïque » des chrétiens pour éviter
« une indicible catastrophe, non sans magnifier au
passage, d'un propos ferme et haut, cette « humilité »
chrétienne que le nazisme raille et méprise. Mais avant tout Pie
XI enracine dans le Christ toute révélation : « Personne
ne peut dire : Je crois en Dieu, cela me suffit en matière de
religion. (.) En Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, est
apparue la plénitude de la Révélation divine. » Peut-être
cette notion de « plénitude », exprimée pour la première
fois à propos du Christ dans une encyclique, est-elle une des
choses que la dévotion païenne des nazis aux « révélations »
de la race lui pardonnera le moins.
L'encyclique Mit brennender Sorge venait à son
heure. Comme le semeur de l'Évangile, Pie XI n'a pas, toutefois
semé seulement en terre fertile. Si le « document pontifical
de base » - expression codée pour désigner le texte sous
l'Occupation - a préparé beaucoup de chrétiens à une résistance
de la première heure, tant en France qu'en Allemagne, d'autres
se sont tus ou n'ont pas suivi. Mais la parole du pape fut relayée
par les évêques du monde entier. Pie XI lui-même multiplia les
gestes et les déclarations, jusqu'à cette allocution du 6
septembre 1938, qui, cette fois, répond directement à l'antisémitisme
nazi : « Par le Christ et dans le Christ, nous sommes
de la descendance spirituelle d'Abraham (.). Nous sommes
spirituellement sémites. »
À la mort de Pie XI, le 10 février 1939, Julien Weil,
grand rabbin de Paris, « associe de tout cour » le
judaïsme à la « vénération universelle » qui
entoure le pape, en lui rendant cet hommage : « À
plusieurs reprises, Pie XI dénonça avec une fermeté et une netteté
lumineuse les pernicieuses erreurs du paganisme raciste, et il a
condamné l'antisémitisme comme inconciliable avec la foi chrétienne. »
Nul doute que, dans l'objet de ce jugement admiratif, Mit
brennender Sorge n'ait tenu une place de choix.
Sources : Le livre des merveilles, Mame-Plon, 1999, p.
1140-1143
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