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Décembre 2000 |
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- Du mariage de Joseph avec
Marie
- ou comment Dieu a tant aimé le monde
qu'il lui a donné son Fils unique
- par Ignace de la Potterie, s.j.
De la Galilée,
les juifs pieux disaient qu'il ne peut rien sortir de bon. C'est
justement dans cette province cosmopolite que, vers l'an 5 avant
notre ère, Joseph, un charpentier de Nazareth, préparait la fête
de son mariage avec une jeune fille nommée Marie.
Joseph était
juif de la tribu de Juda et de la lignée de David. C'était un
vrai fils d'Israël, par la généalogie comme par le cour.
Marie, sa promise, était une toute jeune fille qui n'avait sans
doute pas quinze ans. Familière des Psaumes et des Prophètes, elle
y trouvait les mots de pensée et l'inspiration de sa prière
spontanée.
Depuis la
promesse qui avait été échangée lors d'une cérémonie intime
en présence de leurs deux familles, Joseph et Marie étaient considérés
comme définitivement liés. Il aurait fallu une répudiation en
bonne et due forme pour que Joseph pût se dégager. Toutefois les
deux époux ne vivaient pas ensemble; et l'usage voulait
qu'ils ne consomment pas leur union avant que Joseph ne reçoive
son épouse sous son toit, à l'issue de la fête des noces.
Cependant
que les préparatifs de la fête allaient bon train, Marie remuait
dans son cour un événement qui la dépassait: depuis trois mois,
elle était enceinte. Mais son âme ne s'étonnait pas de cet
inaccessible mystère: toujours vierge, elle attendait un bébé! Déjà
femme, épouse et mère, elle assumait dans toutes ses conséquences
son choix d'être totalement disponible aux voies de la
Providence. Les réalités charnelles que Marie se préparait à
vivre ne troublaient en rien la limpidité de son cour virginal. «
Comment ce/a va-t-il se
faire ? ». Comme un enfant que son père tient par la main dit
sa confiance émerveillée dans la vie par la litanie de ses «
Pourquoi ? ", Marie remettait dans la main de Dieu les mille
questions que lui posait sa singulière destinée.
Sa pensée
allait d'abord à Joseph. S'étant promise pour faire son
bonheur, elle allait pourtant le faire souffrir de la pire des
souffrances, de celle qui peut broyer le cour. Comment
supporterait-elle de lire bientôt une horrible certitude dans les
yeux de celui auquel elle s 'était promise pour toujours ?
Qu'allait-il advenir d'elle-même ? Elle, l'innocence in déflorée,
risquait d'être ravalée au rang des prostituées. Elle, la fidélité
pure, allait encourir la lapidation pour adultère. Au lieu de la
robe immaculée du mariage, c'est celle maculée d'opprobre
qu'on allait lui faire revêtir. Personne ne comprendrait son
secret, non qu'il fût inavouable, mais indicible.
Alors la
nuit, comme toutes les jeunes mamans du monde, Marie posait les
mains sur son ventre, jusqu a sentir le fruit de ses entrailles
blotti dans ses paumes. Et elle lui parlait, lui parlait, répétant
inlassablement les paroles que l'Ange lui avait dites de la part
du Seigneur : « Ne crains
rien, voici que tu concevras
un fils... Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David,
don père, et son règne n'aura pas de fin... L'Ange me
l'a annoncé et c'est fait: tu es là mon enfant. Mais comment
cela a-t-il pu se faire sans que je connaisse d'homme ? L'Esprit
Saint viendra sur toi et la puissance
du Très-Haut te couvrira de son ombre... Qui donc es-tu,
mon enfant, pour avoir été conçu en moi par la seule grâce de
Dieu ? L'être saint que tu
vas mettre au monde sera grand, il sera appelé Fils de Dieu... O
mon enfant, se peut-il que le Très-Haut se soit abaissé jusqu'à
la plus pauvre de ses servantes ? Rien
n'est impossible à Dieu.
Ces paroles me suffisent. Tu es là: paix et joie dans mon cour.
Tu es là, je suis la plus heureuse entre toutes les femmes, mon
esprit exulte en Dieu mon Sauveur: tu es là et je suis comblée.
Je n'ai rien à redouter : Je suis la servante du
Seigneur, qu'il m'advienne selon sa volonté. »
Ainsi, au cour
de la nuit du monde, s'initiait entre une jeune fille et son
enfant le dialogue salvifique de l'amour qui vient de Dieu et
retourne à Dieu.
Un jour, ce
qui devait arriver arriva: Joseph découvrit que sa promise était
enceinte, certainement d'un autre puisqu'il avait respecté
scrupuleusement les usages. Que répondit Marie à ses demandes
d'explications ? Sans doute ses réponses furent-elles empreintes
d'une telle vérité, irrésistible, que la colère de Joseph en
fut désarmée.
Au lieu de
la dénoncer publiquement, avec pour conséquence inéluctable la
condamnation à mort, et à mort par lapidation, il se résolut à
faire crédit au mystère contre toute crédibilité. Il répudierait
donc Marie, mais en taisant les raisons du recours qu'il faisait
à cette faculté légale qu'avaient alors les hommes de se séparer
de leur femme, selon leur bon vouloir. Pourtant, l'entreprise,
pour généreuse qu'elle fût, n'en demeurait pas moins
hasardeuse à l'égard de Marie. Dans le cadre d'un tout petit
village comme le Nazareth de l'époque, qui aurait compris que
Joseph, à la veille de la cérémonie du mariage, répudiât sa
femme, alors même que celle-ci ne pouvait plus cacher qu'elle
portait le fruit de leur union présumée?
Au long des
nuits, dans ces moments comme suspendus hors du temps où l'on ne
sait plus si l'on est encore éveillé ou déjà endormi, Joseph
tentait d'échapper au tumulte de ses pensées. Il connaissait
Marie par cour: qu'elle ait pu sombrer dans l'adultère lui
apparaissait comme absolument invraisemblable; qu'elle lui ait
menti en lui jurant n'avoir connu aucun homme ressortait du
domaine de l'impossible. Pourtant, elle était bel et bien
enceinte... Malgré cette preuve irréfutable, Joseph luttait pour
opposer au ressac incessant du soupçon la digue ténue de sa plus
intime conviction: son âme droite avait reconnu en celle de Marie
une innocence d'avant le péché. Que pouvait-il faire d'autre,
alors, sinon se retirer pudiquement d'une histoire qui dépassait
toute capacité d'entendement? Que pouvait-il faire d'autre,
alors, que de laisser Marie partir seule accomplir son mystérieux
destin ? Joseph se persuadait que la seule conduite juste consistait
pour lui à s'effacer, de peur d'entacher l'incroyable
transparence d'une jeune fille fécondée sans semence.
Mais qui
donc est l'homme pour que Dieu fasse dépendre l'accomplissement
de son éternel dessein de la générosité d'une jeune fille
simple, et de la droiture d'un modeste artisan ? Qui sommes-nous
pour que, de génération en génération, Dieu se repose sur nous
en un septième jour dont l'aube se situe à la genèse du monde
et le crépuscule à la fin des temps ?
Un matin
cependant, quand Joseph se réveilla, tout son être était encore
comme saisi par un de ces rêves qui font plus impression sur l'âme
que la réalité la plus tangible. Un Ange lui était apparu et lui
avait dit: « Joseph, fils de David, ne crains pas de
recevoir chez toi ton épouse Marie, car l'enfant qui a été
engendré en elle vient de l'Esprit Saint. Au fils qu'elle
enfantera, tu donneras le nom de Jésus »
Appelé à
nommer l'enfant, Joseph sut qu il en était indiscutablement le père;
non un père adoptif, mais un père adopté par son enfant dès sa
conception dans le sein de son épouse. De ce jour, il eut la
conscience certaine que le fruit improbable que portait Marie était
béni, et que son mariage n'était pas détruit mais transformé
par cette bénédiction.
Fort de
cette unique certitude, Joseph accueillit aussitôt son épouse chez
lui, sans fête ni cérémonie. Ainsi, sous le regard sans doute réprobateur
des bien-pensants, le Fi/s du
Très- Haut allait-il naître fils
de David par la grâce de l'union ineffable de Joseph et de
Marie.
Bientôt,
Joseph et Marie durent partir pour la Judée. Joseph était en effet
dans l'obligation d'aller se faire recenser à Bethléem, la
ville de ses ancêtres. C'est là que, dans une étable, Marie mît
au monde son fils Jésus.
Bien plus
qu'une histoire vraie, cette histoire d'amour est l'histoire
de la vérité. Une vérité d'abord subreptice qui ne cessera
jusqu'à la fin des temps de déployer dans les cours sa
splendeur.
Marie elle-même
ne mesura pas d'emblée la portée infinie du « oui
» qu'elle avait dit à l'engendrement du dessein de Dieu en
elle. Modèle parfait de tous les croyants, elle voyait tout avec «
les yeux de la foi », faisant confiance en tout à la Parole
de Dieu. Mais elle n'en savait pas pour autant ce que serait sa
vie, et encore moins ce que serait la vie de son fils. Elle n'était
pas programmée pour accomplir sur terre une mission divine, tel un
acteur scrupuleux qui jouerait un scénario écrit d'avance.
Marie était une femme libre. Et même la seule femme totalement libérée,
parce qu'indemne du péché. Marie croyait tout, espérait tout,
assumait tout. Mais elle n'avait pas la science des mystères.
Ainsi, celle qui a cru à
/'amour de Dieu pour nous se demandera souvent: « Mais qui
donc est mon enfant ? » L'ange Gabriel, Joseph, Élisabeth, les
bergers de Bethléem, les mages, le vieillard Siméon et
Jean-Baptiste l'aideront chacun selon leurs lumières à découvrir
tout ce qui dans la Loi et les Prophètes concernait son fils. Mais
souvent les évangiles affirment ou laissent entendre que Marie
s'étonnait de ce qui arrivait ou même ne le comprenait pas.
En bonne mère
qu'elle était, Marie ne pouvait pas ne pas vouloir protéger son
enfant contre les radicales exigences de sa mission. Ainsi lui
fit-elle de vifs reproches quand, à douze ans, il se retira au
Temple à Jérusalem et ne comprit-elle pas sa réponse, pourtant
limpide. Ainsi alla-t-elle jusqu'à participer au véritable
commando familial qui se transporta de Nazareth à Capharnaüm pour
ramener Jésus, âgé de trente ans, à la raison, et à la maison.
Mais qui
donc est mon enfant?
Marie, première
d'entre tous les chrétiens et unique chrétienne native, méditait
les événements de la vie de Jésus dans son cour, rendant grâce
à Dieu pour ce qu'elle comprenait, adorant ce qu'elle ne
comprenait pas, et ne cessant jamais de redire le « oui»
par lequel le Fils du Très Haut naquit
par elle Fils d'homme, premier-né
d'une multitude de frères.
Mais qui
donc es-tu mon enfant?
La réponse
sera bientôt donnée : Dieu a tant aimé le monde qu'il
lui adonné son Fils unique.
Sources : Nouveau Testament. I.
De la Potterie, Marie dans le
mystère de la Nouvelle Alliance, Paris, 1988.
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