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Novembre 2000 |
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- Catherine
de Sienne : bergère dans l'Église.
- par Élizabeth J.
Lacelle. Théologienne et professeur à
l'Université d'Ottawa
Catherine de Sienne n'a eu de cesse d'appeler les papes et le
clergé de son temps à veiller sur l'Église et à la diriger à la suite du
Christ Verbe de Dieu, Agneau et Berger. Elle appelait aussi les laïcs à
veiller sans cesse. Elle a été elle-même en vigie dans l'Église et se voyait
parfois bergère devant Dieu, ainsi qu'elle le prie dans l'Oraison VII:
«Je supplie donc, puisque tu inspires dans les esprits de
tes
serviteurs les désirs anxieux et ardents pour la réforme de ton épouse,
et les fais crier en continuelle oraison, que tu exauces leur cri. Conserve
et accrois la bonne volonté de ton vicaire, et que s'accomplisse sur lui la
vraie perfection, comme tu le requiers. Cela même je te le demande pour
toutes les créatures douées de raison, et principalement pour ceux que tu
as placés sur mes épaules, et que, étant faible et insuffisante, je te
rends à toi» (O. VII, op. cit., p. 33).
Peu de temps avant sa mort, lorsqu'elle priait à
Saint-Pierre de Rome, y «travaillant» comme elle le disait, «dans le
vaisseau de l'Église», elle vécut que ce vaisseau était disposé sur ses
épaules. Elle a livré sa vie au service de l'Église.
Il n'est pas facile d'établir les données biographiques
de Catherine Benincasa. La plupart des ouvrages qui le tentent, en particulier
ceux qui sont accessibles à un grand public, ne font pas ou que très peu la
distinction entre ce qui relève de l'hagiographie et ce qui s'appuie sur des
vérifications historiques. Très souvent, on se trouve devant des essais
admiratifs non critiques. Il est vrai que les sources primaires à son sujet
sont remplies de récits qui relatent de l'extraordinaire et qu'elles sont
davantage préoccupées d'édifier que d'établir des faits historiques. Par
ailleurs, il est possible de les lire dans leur genre en faisant la part entre
ce qui est récit pour édifier, ce qui relève des mentalités de l'époque et
les données sûres ou probables.
| Les écrites de Catherine ne sont pas plus facile
d'accès. Ils dépaysent, surtout dans une première lecture, tant au plan
théologique et spirituel qu'au plan de l'expérience humaine. Sans compter
qu'ils sont le plus souvent lus en traductions; entre celles-ci, il faut savoir
discerner les quelles sont les plus fidèles. |
Oeuvres de Catherine de Sienne
- Catherine de Sienne. Le Dialogue, traduction
et notes de L. Portier, Paris, Cerf, 1992, coll. «Sagesse
chrétienne».
- Catherine de Sienne. Lettres, tome 1 et tome
2, traduction, introduction et notes de É. Cartier, Paris, Téqui,
1976.
- Catherine de Sienne. Oraisons. traduction et
notes de L. Portier, Paris, Cerf, 1982, coll. «Sagesse chrétienne».
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Pourtant il est évident que, pour Catherine, vie et
écrits sont interreliés, ceux-ci ne pouvant être lus et compris qu'en
celle-là. La recherche sur le parcours historique de la sainte siennoise est
donc à poursuivre.
« La religion de notre père Dominique est toute
large, toute joyeuse et toute parfumée. »
Comment faire le portrait de celle qui parlait ainsi de sa famille
religieuse? En effet, elle est à la fois, très proche et très différente de
nous. Proche, puisqu'elle était dominicaine, et que l'on retrouve un air de « parenté
» certain. Proche, parce que le contexte politique et religieux de son époque
était, comme le nôtre, très troublé, plein de violences et d'ambiguïtés.
Proche enfin parce que, comme chez tous les saints, semble-t-il, une part
d'elle-même dépasse son temps et paraît étonnamment moderne.
Différente cependant, car il y a peu de points communs entre une italienne du
XIVe siècle et une Française du XXe! Comment s'y reconnaître dans ce
vocabulaire, pour nous si outré, si excessif? Le difficile problème du
langage... Il est souvent question de larmes, de sang, pour parler des choses de
la vie spirituelle. Et Catherine insiste, recommence, se répète. Cette
Italienne vibrante parlera longuement des larmes, spécialement des larmes de
vie :ce sont celles «de ceux qui, à la vue de leurs fautes et de leurs péchés,
par crainte du châtiment se mettent à pleurer». Leurs larmes commencent donc
à leur donner la vie. Mais il y a ceux qui ne peuvent pleurer des yeux, ceux-là
ont des larmes de feu :«Je veux dire un vrai et saint désir qui les fait se
consumer d'amour. » Et au ciel où il n'y a pas de larmes, c'est encore le désir
qui en tient lieu : «Ils sont passés des larmes à l'allégresse, le fruit de
leurs larmes, c'est cette vie elle-même qui ne finit pas, et dans laquelle leur
charité toujours ardente ne cesse de crier vers Moi et de m'offrir pour vous
les larmes de feu...»
Pour expliquer l'ascension spirituelle, Catherine prend l'image du corps
physique du Christ, qui est le Pont menant à Dieu, le chemin de vérité. Le
fidèle se tient d'abord aux pieds, puis monte jusqu'au coeur, et enfin atteint
la bouche du Christ.
Différente aussi du chrétien «ordinaire», cette grande mystique qui a connu
toutes les plus hautes faveurs divines: visions, colloques d'amour, mariage
spirituel, échange des cours, stigmates (à sa demande, invisibles aux yeux
des autres...). Sa vie est jalonnée de faits merveilleux ou extraordinaires.
Ses premiers biographes ne se sont pas privés de les raconter, et à
l'occasion, de les « enjoliver » encore... Pour vaincre sa répulsion, et par amour, elle s'est obligée à boire le pus
des plaies d'une pauvre malade qu'elle visitait et soignait, et qui la couvrait
d'injures. Les derniers mois de son existence, sa vie n'était soutenue que par
l'Eucharistie, seul aliment qu'elle absorbait...
Née dans un milieu très simple, probablement en l347à Sienne, Catherine était
la vingt-troisième enfant d'une famille de vingt-cinq. Son père, Jacopo
Benincasa, était teinturier. C'était un homme pondéré et pieux, assez aisé,
vrai maître de sa maison. Sa mère, Lapa, était bavarde, violente et bougonne,
mais brave femme au demeurant, toute dévouée à sa nombreuse progéniture,
quoique fort possessive. (Lapa était elle-même fille d'un poète siennois, goûté
du bon peuple, et matelassier de son état.)
Tempérament riche et nuancé, Catherine hérita de son père une exquise discrétion,
cette discrétion dont elle fait dire à Dieu dans son Dialogue : « Qu'elle
n'est rien d'autre que la connaissance vraie que l'âme doit avoir de Moi et de
soi-même. C'est dans cette connaissance qu'elle prend racine».De sa mère,
Catherine a la fougue. Elle-même dira : «Ma nature est feu.»
Petite fille remuante, bien vivante, dés l'âge de six ou sept ans, elle a sa
première vision. Au-dessus de l'Église des dominicains de sa ville natale, le
Christ lui apparaît revêtu des ornements pontificaux et entouré de saints.
Sans doute y a-t-il là obscure réminiscence des cérémonies présidées par
l'évêque du lieu. Il reste que cette première rencontre a fortement marqué
l'enfant. Vision qui se cristallisera plus tard, mais les traits principaux de
sa physionomie spirituelle s'y trouvent déjà en puissance. Amour du
Christ-Pont (pontife), dévotion a l'Église, au pape « le doux Christ de la
terre...». Et aussi, bientôt, son désir de chasteté parfaite et sa demande véhémente
pour être reçue par les mantellate, c'est-à-dire les tertiaires dominicaines
de Sienne. Voux qui ne se réalisera que vers l367, et après une lutte serrée
avec sa famille, sa mère surtout.
Toujours ardente, en l375, à Pise, elle prêche la croisade, rêve de martyre,
et nourrit une profonde dévotion à la Passion. De là ses fréquentes
allusions au «sang».Dans ses Lettres, souvent Catherine écrit : «Je vous écris
dans le (précieux) sang... Noyez-vous dans le sang... » La clef pour
comprendre serait de remplacer le mot sang par celui de grâce. Il y a un
raccourci dans la pensée qu'on ne perçoit pas avec évidence. Si Catherine
parle tellement du sang, c'est parce qu'elle est à la fois très consciente de
la faiblesse humaine, de notre misère, et de l'amour de Dieu qui nous a sauvés
et nous sauve toujours, par le sacrifice du Fils, par son sang versé. La
gratuité, la force de cet amour de Dieu pour les hommes la hante. Il y a un
long passage dans le Dialogue où elle dit à son Seigneur: «O fou d'amour!»
Lorsqu'elle dit : sang, elle pense: la rédemption, la grâce qui nous sauve.
Avec une candeur certaine elle multipliera les lettres aux grands. En novembre
de cette même année l375, c'est la révolte des États pontificaux :
elle essaie d'intervenir entre les deux parties, tenant le pape au courant. En
l376 à Avignon, elle tente de faire revenir le pape à Rome.
A la vérité, elle n'a pas une lucidité politique particulièrement
remarquable, mais bien l'énergie du caractère qui fait défaut aux uns et aux
autres. Ces rivalités des villes italiennes, des princes ou des ecclésiastiques,
la torturent. C'est pourquoi elle oeuvre sans répit pour la paix, par ses
missives, par des voyages. Mais d'abord, elle prie et fait pénitence. Cependant
elle est trop entière pour s'adapter aux subtilités, aux intérêts divers et
contestables de chacun. Seulement, le prestige de sa sainteté est grand. Et
elle sait convaincre. Aussi sera-t-elle surtout «utilisée», tous souhaitant
confisquer à leur profit le poids de sa renommée... tandis qu'elle croit naïvement
à la bonne volonté de ses partenaires.
Après une vie courte, emplie d'activité publique au service de l'Église et du
pape, et des cités italiennes, brûlée d'amour pour son Seigneur et le salut
des hommes, usée par la fatigue des voyages et les austérités, Catherine la
priante meurt le 29 avril l380, à trente-trois ans comme le Christ, dans sa
ville natale.
Harmonie d'extrêmes, Catherine est en même temps fougue et discrétion, fermeté
et douceur. Femme de la têteaux pieds, elle est celle que ses disciples nomment
tendrement : «Dolce Mamma» (douce Maman); celle qui accompagnera jusqu'à l'échafaud
un jeune condamné à mort, Nicola Toldo, avec les gestes et les prévenances
d'une mère; et celle qui dit tout bonnement: « Voglio !» je veux!), au
Seigneur afin d'obtenir le pardon des pécheurs.
Femme de désirs; femme de contrastes; toujours tenace. Du désir elle a
beaucoup parlé. Et elle a beaucoup, puissamment désiré. Le thème du désir
court à travers tout le Dialogue. Le verbe désirer (desiderare) est employé
93 fois, et le substantif désir (desiderio) 308 fois, pour l67 chapitres.
Souvent le mot s'accompagne d'un adjectif lui-même très fort : désir«grand,
très grand, saint, continu, infini, doux, anxieux, amoureux, ardent, douloureux».
Le désir recouvre évidemment plusieurs réalités, et il n'est pas toujours si
facile de trouver le sens qu'il a pour Catherine. Il est principalement désir
de l'honneur de Dieu et du salut de tous les hommes. Mais, pour cette femme de
prière, il est aussi la meilleure, l'unique façon de prier sans cesse.
Jusqu'au chapitre XIII du Dialogue, dans la partie intitulée« Doctrine de la
perfection », elle s'en explique. C'est le désir qui provoque la prière. Désir
de l'amour de Dieu, de l'union avec Lui, et qui mène a l'Eucharistie. La prière
de Catherine est prière de mystique : prière complète. Pour l'amour de Dieu,
elle prie en expiation pour tous les hommes, pour l'Église, pour son Ordre qui
a besoin de réforme. Et, pour l'amour des hommes, de l'Église, de son Ordre,
elle supplie Dieu de faire miséricorde.
En admiration devant Dieu, sa prière
devient louange; angoissée devant le mal, elle se fait intercession.«Prière
humble et continue», comme elle-même le recommande indéfiniment. Elle veut le
salut de tous les hommes et harcèle Dieu « Mon Dieu, ma miséricorde ! » On
croit entendre le cri de Dominique : «Que vont devenir les pauvres pécheurs?»
Cette tertiaire qui a mis près de dix ans pour être admise dans l'Ordre, est
dominicaine de désir dès son enfance. C'est bien par l'Ordre que la petite
fille qui avait vu à sept ans le Christ Prêtre réalisera pleinement sa
vocation.
Conquérante, elle attire, bouleverse, entraîne, guide. Autour d'elle, les
conversions se multiplient; on se réconcilie aussi beaucoup. Une suite de
disciples : la famiglia (la famille), l'accompagne partout, se nourrit de son
exemple, de ses paroles. Elle transmet sa sève.
Bien dominicaine également cette recherche de la vérité, ce besoin de connaître,
ce zèle à dire à tous la foi. Inlassablement elle demande à connaître Dieu
«Première vérité », « vérité éternelle», « Douce Vérité ». Pour
Catherine, l'importance de la connaissance de Dieu et de soi-même est déterminante
en vie spirituelle. Elle insiste sur ce que nous appellerions le recueillement,
par une jolie formule : «Entrer dans la cellule de la connaissance de Dieu et
de soi-même».
Du milieu dont elle est issue, elle a le solide bon sens, un jugement clair
comme une eau de source. C'est un être simple, concret. Lorsqu'elle écrit à
son confesseur et premier biographe, le bienheureux Raymond de Capoue, qui est
également son disciple, elle le traite à l'occasion de «cher vilain petit père».
Elle n'est pas que contemplative, c'est une réalisatrice. Il y a équilibre
entre sa prière et son action. Pendant le schisme, elle se donne tout entière
à la cause de la papauté. Après la mort du pape, elle revient a Sienne et
s'absorbe dans la prière, sa grâce propre. Catherine ne savait pas
écrire, et n'apprit à lire, dit-on, que pour réciter l'office avec son
Seigneur. Mais cette illettrée a une intelligence vive et forte, très
attentive aux choses de la foi. Elle retient, assimile et enrichit tout ce
qu'elle entend de sa propre et profonde expérience.
Que dire de ses écrits?
Catherine dictait. Plusieurs de ses disciples furent ses secrétaires. C'est
ainsi que l'on peut, plus ou moins bien transmise, retrouver sa pensée.
Le Dialogue - Sorte de colloque d'amour entre Dieu et Catherine. Catherine pose
des questions, implore; Dieu répond. Et ce que Dieu dit doit être retransmis
aux hommes. La composition en est désordonnée et pose un problème délicat.
Il est certain que ses frères dans l'Ordre ont largement participé à l'élaboration
finale, d'où un aspect de «traité» qui semble bien éloigné de la spontanéité,
de l'inculture de Catherine.
Cependant, le Dialogue est constamment sous-tendu par les problèmes concrets de
l'Église et de la chrétienté de l'époque.
Les Lettres - Plus de 300 dont 250 datées avec certitude. La vraie Catherine
est certainement plus accessible ici. Cette fois, c'est le message de Catherine
elle-même. Le style est plus familier, plus coloré, plus original. Presque
toutes les lettres commencent par:«Au nom de Jésus crucifié et de la douce
Marie»,puis continuent : «Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs
de Jésus Christ, je t'écris dans son précieux sang avec le désir de... »
Les correspondants de Catherine sont des plus variés : papes, cardinaux,
princes des divers États italiens, religieux, famille, un juif..., jeunes et
vieux, hommes et femmes, riches et pauvres...
Les Oraisons, recueillies par ses disciples. Elles sont peu nombreuses, et
certaines se retrouvent dans le Dialogue. C'est la prière intime de Catherine
saisie au vol. Presque toutes sont adressées au «Dieu éternel », à la «
Trinité éternelle», à la «Première douce Vérité».
II n'est pas jusqu'à l'admirable portrait d'Andrea
di Vanni qui ne traduise extérieurement, la vie intérieure du modèle : beau
visage à l'extraordinaire regard tourné vers le dedans...
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