ouis
Pasteur gravit péniblement les marches qui le conduisent
à la chambre de la petite Sophie. Le cas de l’enfant
est désespéré. C’est peut-être
pour cela qu’il a tenu à venir lui rendre visite.
Il se déplace avec difficulté. Son hémiplégie
du côté gauche lui a laissé un avant-bras
très contracté et une démarche difficile
et lente. Mais peu lui importe. Il doit y aller, même
si sa présence impuissante au chevet de la petite malade
ne peut que nuire à sa réputation. Il veut s’associer
à cette souffrance injuste.
L’illustre savant s’est approché
du chevet de l’enfant et lui a pris la main. ému,
il pleure à ses côtés. Il sait que la
science n’est pas toute-puissante, mais il a du mal
à accepter que cette fois il ne puisse rien faire.
Comment pourrait-il ne pas penser à ses trois filles
mortes en bas âge ? La dernière qui lui reste
est toute sa consolation. Après une demi-heure passée
aux côtés de Sophie, il prend congé de
la petite et de sa famille. En descendant tristement la rue,
il se dit que pourtant il a toujours essayé de soulager
ses contemporains. L’essentiel de ses recherches et
de ses découvertes est né du désir de
servir l’humanité. Faire progresser le monde
en mettant ses talents à son service.
C’est ainsi qu’il a étudié
les fermentations pour répondre aux problèmes
des industriels du vin venus le trouver quand il a été
nommé à Lille. Il a pu faire bénéficier
de ses recherches les industries du vinaigre, du vin et de
la bière. À cette occasion, il a fait une découverte
d’une portée considérable. Le ferment
responsable des maladies du vin peut être détruit
par un simple chauffage rapide. Il a ainsi découvert
un principe auquel il allait donner son nom : la pasteurisation.
C’est en vertu de ce même principe qu’il
a pu donner un conseil de grande importance aux chirurgiens
: « Si j’avais l’honneur d’être
chirurgien, jamais je n’introduirais dans le corps d’un
homme un instrument quelconque sans l’avoir fait passer
dans l’eau bouillante et mieux encore dans la flamme
tout aussitôt avant l’opération et refroidi
rapidement. » À une époque où les
maternités sont de véritables antichambres de
la mort, Pasteur résout le problème des septicémies
et des fièvres puerpérales. C’est à
partir de ces études qu’il entreprend des recherches
sur les maladies contagieuses.
C’est quand il met au point le vaccin
contre la rage avec le docteur Roux que Pasteur connaît
réellement la gloire. Une histoire merveilleuse. Souvent
il y repense, il lui arrive même de revivre cette scène
en rêve. Sa découverte a constitué une
réelle avancée dans la recherche médicale.
Le traitement antirabique, c’est-à-dire l’injection
de moelles infectées et desséchées, fonctionne
sur l’homme. Mais c’est surtout pour cet enfant
condamné et sauvé que Pasteur ne cesse de rendre
grâce à Dieu. Jamais il n’a eu aussi peur
que dans les heures qui ont suivi l’inoculation du vaccin
au jeune Alsacien Joseph Meister. Avait-il eu raison de tenter
cette expérience qu’il n’avait jusqu’alors
réalisée que sur des chiens ? Il lui fallait
sauver cet enfant, il n’avait pas le choix. Aujourd’hui
il continue de voir cet enfant et de lui envoyer de l’argent
pour qu’il puisse étudier. Il l’aime comme
un fils.
Pasteur est arrivé chez lui. Son épouse
l’aide à quitter son lourd pardessus. Sans elle,
il ne sait pas s’il aurait résisté à
la mort de ses filles et à la maladie. Il la revoit,
dans les mois qui ont suivi son attaque d’hémiplégie,
chaque jour revenant de la messe, l’aider à s’habiller
et à se nourrir. Catholique comme elle, il a toujours
été émerveillé par sa foi si tranquille,
par sa confiance absolue même aux heures les plus dures.
Pour lui, la rigueur de la science passe avant
tout. « Il n’y a ni religion, ni philosophie,
ni athéisme,ni matérialisme, ni spiritualisme
qui tienne… Tant pis pour ceux dont les idées
philosophiques sont gênées par mes études…
La science expérimentale est essentiellement positiviste
en ce sens que, dans ses conceptions jamais elle ne fait intervenir
la considération de l’essence des choses, de
l’origine du monde et de ses destinées. Elle
n’en a nul besoin. Elle sait qu’elle n’aurait
rien à apprendre d’aucune spéculation
métaphysique ». Plus on tenterait de s’approcher
de Dieu par la science, plus on s’en éloignerait,
pense-t-il, mais ce n’est pas pour autant qu’il
faut souscrire au scientisme qui domine la pensée actuelle.
Il y a certes un espace infranchissable entre la science et
la métaphysique, mais cela ne signifie pas qu’il
nous soit interdit d’avoir des pensées métaphysiques,
ni même de croire au Dieu de l’évangile.
C’est ce qu’il a essayé de
dire, peut-être maladroitement, dans son discours de
réception à l’Académie française.
Car comment ne pas être émerveillé par
le monde ? Dans la plus belle tradition de la métaphysique
chrétienne, il contemple Dieu Pascal et tant d’autres,
il voit dans cette évidence humaine, la présence
et certainement un commencement de preuve de l’existence
de Dieu. « La notion de l’infini dans le monde,
j’en vois partout l’inévitable expression.
Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cœurs.
L’idée de Dieu est une forme de
l’idée de l’infini. Tant que le mystère
de l’infini pèsera sur la pensée humaine,
des temples seront élevés au culte de l’infini,
que Dieu s’appelle Brahma, Allah, Jehova ou Jésus.
Et sur la dalle de ces temples, vous verrez des hommes agenouillés,
prosternés, abîmés dans la pensée
de l’infini. » Renan n’a pas voulu comprendre.
Il attendait, de lui un discours scientifique et lui, Pasteur,
avait tenté de lui dire qu,en contemplant l’idée
de Dieu on pouvait s’en approcher.
Le pape Pie X1, à l’occasion des
cérémonies du centenaire de la naissance de
Pasteur écrivait : « Au milieu de ses études,
il gardait la foi droiet, simple et confiante, et ses études
scientifiques lui faisait découvrir de plus en plus,
au fond de toutes choses, le Dieu infini qui illuminait et
consolait son âme, qui lui inspirait sa charité.
» Celui qui s’éteignit le 2 septembre 1895,
après avoir communié aux Pâques précédentes,
n’aurait pu avoir plus belle épitaphe sur sa
tombe que la phrase du docteur Roux : « L’œuvre
de Pasteur est admirable mais il faut avoir vécu dans
son intimité pour connaître la bonté de
son cœur ».
Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000.