OUT
SEMBLE CALME DANS LE PORT D’ADOULIS. UN NAVIRE VIENT
DE JETER L’ANCRE. À son bord, le philosophe Méropius
de Tyr revient d’un voyage d’exploration en Inde,
accompagné de ses deux élèves, Frumentius
et édésisus, deux jeunes enfants de sa parenté.
Méropius est soulagé de faire escale sur la
côte éthiopienne avant de reprendre son périple.
Il pourra certainement ravitailler en eau et en nourriture
son équipage, épuisé par de longues semaines
de navigation.
Méropius et ses compagnons s’apprêtent
à mettre pied à terre pour demander aux sujets
du roi d’Axoum les vivres nécessaires à
leur voyage. Mais tout à coup, les passagers sont pris
de panique ; les Barbares, loin de les accueillir, se précipitent
sur eux, les armes à la main, et les massacrent . Le
navire est pillé, l’équipage exterminé.
Un silence terrible plane sur le pont du bateau fantôme
jonché de cadavres. C’est alors que deux jeunes
garçons, tremblants de peur, sortent de leur cachette
et courent se réfugier à terre.
Frumentius et édésius restent
de longues heures cachés sous un arbre. Quand la nuit
commence à tomber, pour briser le silence qui les entoure,
ils récitent les dernières leçons qu’ils
ont apprises. Et c’est ainsi que les Barbares les trouvent.
Ils les conduisent à la cour du roi d’Axoum dans
l’intention de les vendre comme esclaves.
Le souverain comprend que les connaissances
des deux jeunes romains peuvent lui être utiles. Frumentius,
le plus âgé, est sage et perspicace. Il lit et
écrit le grec, la langue officielle de l’Empire
romain qui est aussi la langue écrite employée
à Axoum. Frumentius devient alors secrétaire
du roi, tenant les comptes et les archives du royaume, tandis
que son jeune frère édésius est nommé
échanson du roi. Leurs compétences sont vites
appréciées par la famille royale et les deux
jeunes prisonniers sont bien traités.
Mais la mort du souverain vient assombrir le
ciel abyssin. Avant de mourir, le roi Axoum a désigné
son épouse comme régente du royaume, en attendant
que son tout jeune fils, Ezanas, soit en âge de régner.
Il a aussi rendu la liberté à ses deux fidèles
serviteurs, Frumentius et Edésius.
Les deux frères peuvent désormais
rentrer dans l’empire. Pourtant, ils ne partent pas.
La reine, en effet, connaissant leur fidélité
et leurs qualités, les supplie de l’aider à
gouverner son royaume et à protéger son fils.
Elle les charge de l’éducation et de la formation
du futur roi, Ezanas, et de son frère Sazanas.
Frumentius et édésius s’acquittent
de leur tâche avec loyauté et conscience. Les
deux jeunes Romains sont chrétiens : ils ont reçu
oralement la tradition chrétienne avant de partir en
voyage avec leur oncle. Tout naturellement, ils racontent
à leurs élèves royaux la vie du Christ
et celle des apôtres. Ezanas, futur souverain axoumite,
apprend ainsi la vérité sur le Dieu unique,
le Dieu créateur, sur les mystères du Christ
et de sa résurrection, sur l’action de l’Esprit
Saint qui parle au cœur de tout homme. Il apprend à
vivre chrétiennement et à prier.
Pendant ce temps, Frumentius, qui partage le
pouvoir avec la reine, peut mettre en place une politique
religieuse favorable aux chrétiens. Il se renseigne
sur la situation des chrétiens dans le pays dont il
assure les gouvernements. Constatant les liens commerciaux
entre l’Abyssinie et le monde romain, il octroie des
facilités aux marchands chrétiens dans leurs
activités économiques et les autorise à
établir des lieux de culte, en leur donnant des terrains
pour la construction d’églises. De petites communautés
chrétiennes s’organisent alors dans les villes
du royaume d’Axoum. Les premières conversions
permettent l’expansion rapide de la nouvelle religion.
Grâce à la protection de Frumentius,
la liberté de pratiquer la religion chrétienne
– la religion de l’empire, une religion d’étrangers
! – est accordée. Le christianisme s’introduit
pour la première fois en Ethiopie.
Le futur roi est bientôt en âge
de prendre lui-même en charge le royaume. La tâche
de Frumentius et d’édésius est achevée,
ils peuvent regagner l’Empire romain. édésius
rentre à Tyr, retrouve ses parents et est ordonné
prêtre; plus tard, il rencontre Rufin d’Aquilée.
C’est lui qui rapportera les épisodes de la première
christianisation d’Axoum dans son Histoire ecclésiastique.
Frumentius, lui, gagne Alexandrie en Egypte. Il raconte toute
son histoire à l’évêque Athanase
et lui demande d’envoyer à Axoum un homme digne
d’être évêque pour conduire ce nouveau
peuple chrétien. Athanase considère que seul
Frumentius est susceptible de remplir cette mission, le sacre
aussitôt évêque et l’envoie diriger
l’église d’Abyssinie, entre 328 et 356.
Commence alors la seconde œuvre missionnaire de Frumentius
dans le royaume d’Axoum, nouvelle terre chrétienne.
Les monnaies du royaume sont frappées
de la croix du Christ. Le christianisme se développe
à Axoum, dans une fidélité parfaite à
la foi nicéenne. À tel point que l’empereur
romain Constance II, disciple de l’arianisme, tente
de faire renvoyer Frumentius pour le remplacer par un évêque
arien en écrivant personnellement à Ezanas !
Comment cette missive a-t-elle été reçue
? Les chroniques sont muettes sur ce point.
Mais une chose est certaine : avec Frumentius,
une nouvelle église est née sur les bords de
la mer Rouge, et dans les siècles qui suivirent, une
nouvelle nation chrétienne se développa en éthiopie.
La conversion d’Ezanas en fut le germe, et même
si le royaume ne s’est converti officiellement au christianisme
qu’au Ve siècle, la flamme de la foi était
dès lors présente. Elle fut portée par
deux enfants esclaves qui, dans des circonstances extraordinaires,
ont converti un roi et jeté la semence du christianisme
en terre éthiopienne. Les siècles suivants ont
montré combien la moisson fut abondante.
Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000. pp
138-140