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Sophie entrouvre la cellule d'où s'échappe une
puanteur insoutenable. Elle détourne la tête
une fraction de seconde, puis fixe la silhouette en guenilles
couchée à même le sol. Préparez-vous,
et dépêchez-vous de rejoindre les autres.
La gisante se relève doucement, tout son corps est
meurtri. Elle porte le masque des souffrants. Le froid, la
faim, la soif et la saleté l'ont rendue méconnaissable.
Elle n'a plus d'âge, ni de nom. Elle fait peur à
voir. Elle n'est plus que le fantôme d'une jeune et
jolie personne d'à peine dix-neuf ans, qui dans une
autre vie s'appelait Fanny.
Fanny est l'une des quatre
cents détenues de la prison de Cadillac-sur-Garonne,
ancien château des ducs d'épernon. Les cachots
se trouvent dans les caves à vin. La température
idéale pour la conservation du vin n'est guère
favorable aux hommes et aux femmes qui y séjournent
Les conditions de détention sont si atroces et l'insalubrité
telle que l'établissement pénitentiaire a le
triste privilège, en 1866, d'enregistrer le plus fort
taux de décès - majoritairement par suicide
- de tout l'univers carcéral français. Ce n'est
plus une prison, c'est un mouroir. Ce n'est pas une annexe
de l'enfer, c'est l'enfer même où de pauvres
diablesses meurent chaque jour dans l'indifférence
absolue. C'est aussi un lieu où les détenues
les plus fortes imposent leurs lois aux plus faibles. Débordés
par la violence qui règne dans la maison de force,
l'aumônier et les religieuses gardiennes de la prison
demandent alors aux dominicains de leur diocèse d'envoyer
un prêtre prêcher une retraite à Cadillac.
Lorsque le père
Lataste, le jeune dominicain venu prêcher la retraite
de quatre jours, pénètre pour la première
fois dans l'austère bâtisse, il est abasourdi
: Elles étaient là près de quatre
cents, couvertes de vêtements grossiers, la tête
enveloppée d'un mouchoir étroitement serré
autour des tempes, ce qui leur donnait une physionomie toute
singulière, vraiment repoussante. Le prédicateur
est d'ailleurs entré à reculons dans ce mouroir.
Le père Lataste est pourtant un homme de son siècle,
préoccupé par les questions sociales. Il a été
membre de la congrégation de Saint-vincent-de-Paul;
il animait une équipe qui servait la soupe populaire
et apprenait à lire aux illettrés.
Après la mort de
sa fiancée, des suite d'une fièvre typhoïde,
il est entré dans les ordres. Et maintenant, devant
les visages fermés, les silhouette courbées
de ces criminelles, le jeune prêtre ne peut réprimer
un frisson de dégoût et de peur. Pourtant, il
doit prêcher cette retraite ! Il n'est pas là
pour parler selon la justice des hommes mais pour témoigner
de la miséricorde de Dieu. Alors, n'écoutant
que son cur, le dominicain s'adresse aux misérables
filles. Il leur parle comme un frère d'un Dieu qui
les aime, malgré leurs souillures, d'un amour inimaginable
ici-bas, d'un Dieu qui ne cesse de les regarder avec tendresse.
Il évoque les grands convertis, témoigne de
sa propre conversion, pour montrer la réalité
de la miséricorde divine.
Parmi les détenues,
Fanny, la tête basse, rentrée dans les épaules,
voûtée comme une vieillarde, fixe ses sabots.
Et comme une vieille femme, elle marmotte en écoutant
le prêtre, à moins qu'elle ne prie pour que sa
souffrance s'apaise, pour recevoir un peu de cette lumière
dont leur parle l'abbé. La lumière du Seigneur.
Mais Dieu ne les a-t-il pas oubliées ? Souvenez-vous
de Marie-Madeleine , leur souffle le prêtre. Fanny
se met à pleurer doucement, et pour la première
fois depuis longtemps, relève le visage et sourit faiblement
en regardant la croix de l'autel.
Elle écoute le
prêtre prêcher la miséricorde avec ferveur
et leur parler d'un Dieu-père et non d'un Dieu-juge,
d'un Dieu d'espérance plutôt que d'expiation.
Enfin ! Vous êtes mises au ban de la société
Mais je suis le ministre d'un Dieu qui vous poursuit
sans cesse de son amour et qui tandis que je vous parle se
tient invisiblement à la porte de votre cur ,
leur dit-il. Ainsi, femmes bannies, elles seraient déshonorées
par les hommes et honorées par Dieu ? Malgré
leur soif d'amour et de reconnaissance, la fable semble trop
belle à certaines d'entre elles. Mais pas à
toutes, pas à Fanny. Le père Lataste leur révèle
aussi que la vie religieuse et l'internement qu'elles subissent
se ressemblent. Ce qu'elles vivent dans la contrainte (enfermement,
solitude, pauvreté, silence), d'autres qu'elles, ont
choisi de le vivre dans la liberté.
Et pendant quatre jours,
chaque matin dès quatre heures et demie, et chaque
soir après onze heures, quatre cents détenues,
moins deux, suivent l'office du père Lataste.
Au terme de sa longue prédication, il n'a pas gagné
une âme, mais cent. Alors que les homme les punissent
et les avilissent, Dieu pardonne à ces femmes, faisant
des dernières les premières. Si Dieu
me pardonne, disent-elles au père, comment pourrais-je
ne pas pardonner à mon tour ? Non seulement c'est déjà
fait, mais je prie pour ceux qui m'ont fait tant de mal.
Car le mal, avant de le commettre, elles l'ont subi. Nombre
de ces détenues sont des filles de paysans venues à
la ville dans l'espoir de trouver un travail à l'usine,
dans ce Second Empire en plein essor industriel.
Elles se retrouvent la
plupart du temps isolées, travaillant quinze heures
par jour pour un salaire de misère. Beaucoup ne résistent
pas, et finissent sur le pavé, réduites à
la mendicité : d'autres survivent en se prostituant;
ou encore se laissent séduire et, abandonnées
avec un enfant non désiré, recourent aux faiseuses
d'ange, et c'est ici dans les caves de Cadillac que s'achèvent
ces tristes odyssées. La rue, la misère, la
prostitution, l'avortement, Fanny, ancienne cousette, a tout
connu.
Lorsque ces femmes viennent
à lui pour se confesser, le père Lataste a une
fulgurante révélation : elles lui ressemblent.
Elles sont ses surs d'âme. Il écoute, prend
des notes et, pour certaines d'entre elles, ajoute sur le
coin de sa page : moi-même . Il ne fait
aucune allusion devant elles à ce qui les a poussées
à commettre ces actes. Dans son recueil Les Rhéhabilitées,
il incriminera vivement la société qu'il tient
pour responsable du sort misérable de ces jeunes femmes
rejetées et abandonnées par les bien-pensants,
et que la prison exclut bien davantage encore.
Le père Lataste
comprend alors pourquoi Dieu l'a conduit jusque-là.
Il propose à ces enfants déchues aux
yeux des hommes de se rassembler en un lieu où,
à leur sortie de prison, elles vivront leur foi en
toute liberté et retrouveront leur dignité à
travers l'adoration du Christ, où elles passeront de
la prison contrainte au cloître consenti. Du
plus grand pécheur,Dieu peut faire le plus grand saint
, leur a-t-il dit. Il ne s'agit pas de fonder une congrégation
de plus, réservée aux seules prisonnières,
ce qui serait toujours infamant, mais de les mêler à
d'autres religieuses au parcours moins mouvementé.
À ces femmes repenties
et affamées d'amour, le père Lataste propose
le modèle de sainte Marie-Madeleine la pécheresse,
sauvée par l'Amour miséricordieux du Christ.
Cette uvre de Marie-Madeleine et Marie de Béthanie
- étant parfois confondues en une même personne
- voit le jour le 14 août 1866. L'entreprise est audacieuse
car, à cette époque, les anciennes détenues
ne peuvent pas devenir religieuses, les congrégations
n'en veulent pas. Mais le père Lataste persiste, persévère,
secoue la hiérarchie et obtient enfin l'assentiment
de la congrégation dominicaine. Le 21 novembre 1866,
la nouvelle communauté est approuvée par l'archevêque
de Besançon.
Emporté par une
bronchite, le père Lataste ne survit que trois mois
à son uvre. Mais sa fondation demeure et essaime
partout en France et en Europe. Aujourd'hui encore, elle accueille
dans la même consécration à Dieu des femmes
ressuscitées dans l'amour du Christ venues d'horizons
divers, prison, drogue, prostitution, alcoolisme
, et
d'autres au passé moins tumultueux. Délivrant
un message d'espérance et de pardon, les dominicaines
de Béthanie célèbrent l'Eucharistie et
adorent ensemble le Saint-Sacrement, car la main qui
a relevé les unes est la même que celle qui a
préserve les autres de tomber
Dieu ne nous demande
pas ce que nous fûmes, il n'est touché que de
ce que nous sommes .
LE LIVRE DES MERVEILLES,
Mame/Plon, pp. 886-889