ans
la maisonnée, les gémissements du chef de famille
ne s'apaisent toujours pas. Voici des heures que la fièvre
le maintient dans cet état délirant entrecoupé
de halètements. Mais la petite foule des voisins, elle,
se tait brusquement. Elle s'écarte, le frère
Paul entre.
Le moine examine l'assemblée qu'il
traverse, puis, plus longuement, la famille du malade et s'approche
de la couche où l'homme gémit. Qu'attendent-ils
de lui, tous ceux là ? Une simple tisane ? un exorcisme
? Le moine le sait : les forêts impénétrables
de l'Europe centrale, en ce V11le siècle, sont encore
peuplées d'elfes, de trolls, de démons, d'être
monstrueux
Il sait bien que son art rencontre souvent
la croyance immédiate dans le surnaturel. Combien de
fois a-t-il dû chasser les démons du village
? Faudra-t-il cette fois encore transporter le malade dans
l'église, lui chuchoter à l'oreille des passages
de l'évangile, pour que, s'il existe, l'esprit mauvais
se manifeste en saisissant le malheureux d'une violente agitation
?
Non. La sage-femme du village qui, au chevet
du fiévreux, veille à contenir les discussions
et les allées et venues trop nombreuses, s'est levée.
Elle attendait, elle aussi l'arrivée du moine médecin.
Elle l'emmène dans un coin de la maison, évoque
les décoctions, l'eau qui bout. Elle qui assiste les
villageois, de la naissance à la maladie, des accidents
à la mort, jouit d'une place à part. C'est sans
doute la raison pour laquelle, sans réticence, le moine
partage le travail avec elle. Quelques villageois, qui ont
des réminiscences de l'ancienne médecine populaire
germanique, mettent aussi la main à la pâte.
Comment le moine pourrait-il d'ailleurs le leur reprocher,
quand son savoir n'est guère plus étoffé
? Amalgame de recettes antiques et germaines, sa médecine
se nourrit d'abord d'une expérience séculaire
transmise de génération en génération
par voie orale. C'est bien peu et ce n'est guère scientifique.
Mais au moins sait-on pouvoir compter sur lui, et sur ses
frères qui ont formé leur petite communauté
ici, dans l'une de ces clairières que les hommes disputent
aux forêts tentaculaires du nord du continent européen.
Car, dans l'Occident ravagé par trois siècles
de destructions barbares, seuls les moines soignent encore.
La médecine des laïcs a succombé à
la mise à sac de la civilisation latine. Dans les villages
aux portes desquelles les petites communautés ont bâti
avec des outils de fortune, leurs couvents, et, en son sein,
le dispensaire, il ne reste que Paul et ses frères,
fidèles à la règle de saint Benoît.
Va-t-on transporter cet homme à l'infirmerie
où moines et laïcs sont soignés ensemble
? L'état du malade semble le justifier, et le permettre
À défaut de réelles compétences
scientifiques, il y trouvera une véritable attention.
Depuis plus de deux siècles, l'intuition principale
des moines qui, comme lui, s'occupent de soulager les corps,
a été d'inscrire la médecine dans l'ordre
de la caritas. Et frère Paul, comme ses confrères
partout dans l'Europe du Nord, pratique cette charité
selon laquelle, comme le dira saint Bernard, la mesure
de l'amour est d'aimer sans mesure .
La décision est prise : le fiévreux
doit et peut aller au dispensaire. Pendant que les hommes
du voisinage organisent son transport, frère Paul s'approche
d'une marmite où bouillonne une décoction de
racines et d'herbes cueillies dans la forêt. Il sourit
en reconnaissant quelques-unes de celles qu'il fait pousser
au sein d'un carré réservé du jardin
conventuel; quelques-unes de celles dont il étudie
les vertus curatives, sédatives ou maléfiques.
Sans le savoir, et indépendamment des traditions hippocratiques
ou galéniques, lui et les moines médecins, partout
en Europe, jettent par ce biais les bases de la phytothérapie
.
Parmi tous ces anonymes, l'histoire a retenu
l'auteur du célèbre Hortulus (Le Jardinet) de
Walafrid Strabon (vers 809-849), abbé de Reicheneau,
sur le lac de Constance, qui chante les plantes médicinales
de son jardin en quatre cent quarante-quatre hexamètres.
Trois siècles plus tard, Hildegarde de Bingen procédera
de même. Pour l'heure, frère Paul pare au plus
pressé. Le travail qu'achève en ce siècle
un frère moine anglais Bède le Vénérable
(673-735), qui rédige la somme scientifique la plus
originale de son temps, le De natura rerum, ne parviendra
pas jusqu'à lui. Il ne peut guère imaginer que,
malgré leurs limites, les moines médecins et
lui-même, par leur travail, leurs découvertes
obscures, permettront un jour l'apparition de la médecine
occidentale scolastique.
Mais si le moine n'a pas ces intuitions,
la vue des plantes fait naître en lui une pensée
que les angoisses de son art avait dissipée, depuis
son entrée dans la chaumière. Le passage de
frère Ruffin au couvent du village, sa conversation
de la veille, ce que lui a rapporté le bénédictin,
lui reviennent à l'esprit, comme autant de raisons
d'espérer.
Certes, l'Europe des moines médecins
et des couvents ne connaît plus que des bribes du savoir
antique. Elle ignore tout des traités d'Hippocrate,
de Galien, de Celse ou d'Oribase. Certes, l'Occident est plongé
depuis plus de trois siècles dans une véritable
nuit intellectuelle. Dans toute l'histoire, on ne trouve nulle
part trace d'une régression scientifique plus importante
qu'à cette époque. Mais Ruffin le voyageur a
confirmé au frère Paul que partout, sous l'influence
bienveillante des abbés, les rencontres s'organisent
entre les thérapeutes de village et les copistes des
monastères les plus réputés. Ruffin le
lettré a évoqué ces moines, qui, à
l'abri des murs des monastères, recopient les grands
classiques de la médecine, les uvres d'Hippocrate,
de Galien. Partout avec les moyens du bord, ils soignent et
expérimentent de nouveaux remèdes.
De ce formidable élan naissent déjà
les premières sommes médicales
composées
par les moines ! Bien sûr, elles n'atteignent pas encore
le niveau des grandes synthèses antiques, comme les
corpus hippocratiques et galéniques. Mais un dynamisme
est né. Ruffin et Paul le savent : l'insécurité
des voyages entrave la liberté de circulation dans
cette Europe couverte de monastères, mais cette force
de diffusion des connaissances et des progrès finira
bien, à terme, par bouleverser la vie des dispensaires
sur tout le continent, jusqu'à celui de cette clairière.
Perdu dans son rêve, le thérapeute obscur, s'imagine
alors, colportant d'un village à l'autre, à
travers les forêts, les potions et les recettes, mais
aussi les savoirs venus de l'Antiquité.
Comment pourrait-il penser frère Paul,
que ce destin rêvé, un homme l'incarnera au tournant
du millénaire ? Constantin, l'Africain -vers 1020-1087-,
médecin ambulant, marchand de drogues, lecteur insatiable,
grand connaisseur de l'Orient. Il passera les dix dernières
années de sa vie comme moine au Mont-Cassin, où
il traduira un grand nombre de textes médicaux arabes
fondamentaux. Pour ce faire, il créera le vocabulaire
médical latin. Et la médecine des moines, nourrie
du savoir oriental, pourra dès lors accoucher de sa
plus grande réussite scientifique, la création,
à la fin du X1e siècle, des premières
universités qui seront aussi des facultés de
Médecine. Que l'on songe à celle de Montpelier
!
Pour l'heure, dans la clairière, l'homme
geint, porté par deux villageois. On approche du dispensaire.
Frère Paul suit le petit groupe. Et si Ruffin le voyageur
avait raison. Et si, sans qu'ils le sachent, leur tâche
obscure préparait de grands bouleversements
Source J. Dubois Les Ordres
monastiques Paris 1985
Le livre des Merveilles Mame/Plon pp. 264-266