onnais-toi toi-même; ne présume pas que Dieu
scrute. La véritable étude de l'humanité
est celle de l'homme. Lorsque Alexander Pope écrivit
ces lignes dans son Essai sur l'homme, la nature essentiellement
raisonnable de l'homme lui inspirait une plus grande confiance
qu'à nos contemporains, et sa confiance en l'humanité
dépassait le simple humanisme rationnel. Cette
confiance supposait que l'on avait foi en en la bonté
intrinsèque de l'homme et en l'expérience
positive de la vie. Pope reconnaissait également
une organisation chez l'homme, ainsi qu'une harmonie dans
le déploiement des énergies du cosmos. L'homme
moderne, quant à lui, fait montre d'une confiance
en soi beaucoup plus chancelante. En effet, il ne peut
qu'avouer son impuissance face à ces forces qu'il
a libérées et qu'il ne contrôle plus
et face à la diminution des ressources naturelles
qu'il a exploitées sans discernement et qui risquent
de s'épuiser avant que ses petits-enfants ne puissent
en jouir.
Cette confusion et
cette aliénation proviennent peut-être de
ce qu'il a perdu le soutien que lui procure une foi absolue
en la bonté essentielle de l'homme, en sa nature
raisonnable et en son intégrité profonde.
En fait, il a perdu toute confiance. Il se doit d'établir
- s'il ne l'a pas déjà trouvé - une
communauté de pensée et de sentiment, mais
celle-ci se fonde le plus souvent sur l'autocritique,
le pessimisme ou le négativisme. Il s'agit peut-être
là d'une conséquence directe de notre disgrâce,
les liens de solidarité qui existent entre les
hommes se tissant sur une base négative : nous
partageons les mêmes peurs et les mêmes préjugés.
Toutefois, une fraternité positive et intense est
possible lorsqu'elle se fonde sur la reconnaissance de
la prédominance du potentiel de l'esprit humain
plutôt que sur les contraintes de la vie. La tâche
spécifique de tout chrétien consiste à
enraciner cette réalité dans la compréhension
qu'il a de lui-même et du monde dans lequel il vit.
Si le christianisme
est plus qu'une simple idéologie parmi d'autres,
si c'est une vie que nous recevons et dont nous sommes
les porte-parole, alors pourquoi ne pouvons-nous pas,
grâce à la puissance de la résurrection
de Jésus que nous portons en nous, transformer
les énergies négatives que l'homme moderne
utilise pour se fustiger lui-même en une prise de
conscience de la profondeur et de la richesse de notre
propre esprit?
Un
mythe ancien raconte la malédiction qui pèse
sur le royaume du roi pêcheur : les eaux sont gelées
et la terre pétrifiée . Rien ni personne
ne peut lever cette malédiction, et le roi demeure
assis, abattu, pêchant silencieusement à
travers un trou dans la glace. Un jour un étranger
s'approche et lui pose la question rédemptrice.
Aussitôt, les eaux s'écoulent à nouveau
et la terre redevient meuble.
Les
personnes religieuses ont très souvent prétendu
avoir réponse à toutes les questions. Selon
elles, leur mission consiste à persuader et à
faire respecter des règles, à niveler les
différences et peut-être même à
imposer l'uniformité. Il y a vraiment un peu du
Grand Inquisiteur chez la plupart de ces personnes. Cependant
lorsque la religion commence à être intimidante
ou insinuante, elle devient non spirituelle : car le don
premier de l'Esprit, celui qui façonne la nature
humaine, réunit liberté et franchise; ce
qu'on nomme en langage biblique, liberté et vérité.
La mission du chrétien moderne est de sensibiliser
à nouveau ses contemporains au fait qu'ils sont
habités par un esprit. Il ne fait pas que retransmettre
des réponses trouvées dans un livre. À
partir du moment où il a trouvé son propre
esprit, il devient un maître pour ses contemporains,
une source d'inspiration. Il peut les aider à accepter
la responsabilité de leur être, à
relever le défi que représente le désir
naturel d'Absolu, afin qu'ils puissent ainsi découvrir
leur propre esprit.
John Main
Un mot dans le silence un mot pour méditer pp.
41-43)
Ed. Le jour 1995