e la Galilée, les juifs
pieux disaient qu'il ne peut rien sortir de bon. C'est justement
dans cette province cosmopolite que, vers l'an 5 avant notre
ère, Joseph, un charpentier de Nazareth, préparait la fête
de son mariage avec une jeune fille nommée Marie.
Joseph était juif de la tribu de Juda et de la lignée de David.
C'était un vrai fils d'Israël, par la généalogie comme par
le cour. Marie, sa promise, était une toute jeune fille qui
n'avait sans doute pas quinze ans. Familière des Psaumes et
des Prophètes, elle y trouvait les mots de pensée et l'inspiration
de sa prière spontanée.
Depuis la promesse qui avait été échangée lors d'une cérémonie
intime en présence de leurs deux familles, Joseph et Marie
étaient considérés comme définitivement liés. Il aurait fallu
une répudiation en bonne et due forme pour que Joseph pût
se dégager. Toutefois les deux époux ne vivaient pas ensemble;
et l'usage voulait qu'ils ne consomment pas leur union avant
que Joseph ne reçoive son épouse sous son toit, à l'issue
de la fête des noces.
Cependant que les préparatifs de la fête allaient bon train,
Marie remuait dans son cour un événement qui la dépassait:
depuis trois mois, elle était enceinte. Mais son âme ne s'étonnait
pas de cet inaccessible mystère: toujours vierge, elle attendait
un bébé! Déjà femme, épouse et mère, elle assumait dans toutes
ses conséquences son choix d'être totalement disponible
aux voies de la Providence. Les réalités charnelles que Marie
se préparait à vivre ne troublaient en rien la limpidité de
son cour virginal. « Comment
ce/a va-t-il se faire ? ». Comme un enfant que son père
tient par la main dit sa confiance émerveillée dans la vie
par la litanie de ses « Pourquoi ? ", Marie remettait dans
la main de Dieu les mille questions que lui posait sa singulière
destinée.
Sa pensée allait d'abord à Joseph. S'étant promise pour faire
son bonheur, elle allait pourtant le faire souffrir de la
pire des souffrances, de celle qui peut broyer le cour. Comment
supporterait-elle de lire bientôt une horrible certitude dans
les yeux de celui auquel elle s 'était promise pour toujours
? Qu'allait-il advenir d'elle-même ? Elle, l'innocence in
déflorée, risquait d'être ravalée au rang des prostituées.
Elle, la fidélité pure, allait encourir la lapidation pour
adultère. Au lieu de la robe immaculée du mariage, c'est
celle maculée d'opprobre qu'on allait lui faire revêtir. Personne
ne comprendrait son secret, non qu'il fût inavouable, mais
indicible.
Alors la nuit, comme toutes les jeunes mamans du monde, Marie
posait les mains sur son ventre, jusqu a sentir le fruit de
ses entrailles blotti dans ses paumes. Et elle lui parlait,
lui parlait, répétant inlassablement les paroles que l'Ange
lui avait dites de la part du Seigneur : « Ne
crains rien, voici que tu concevras
un fils... Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de
David, don père, et son règne n'aura pas de fin... L'Ange
me l'a annoncé et c'est fait: tu es là mon enfant. Mais comment
cela a-t-il pu se faire sans que je connaisse d'homme ? L'Esprit
Saint viendra sur toi et la puissance
du Très-Haut te couvrira de son ombre... Qui donc
es-tu, mon enfant, pour avoir été conçu en moi par la seule
grâce de Dieu ? L'être
saint que tu vas mettre au monde sera grand, il sera appelé
Fils de Dieu... O mon enfant, se peut-il que le Très-Haut
se soit abaissé jusqu'à la plus pauvre de ses servantes ?
Rien n'est impossible
à Dieu. Ces
paroles me suffisent. Tu es là: paix et joie dans mon cour.
Tu es là, je suis la plus heureuse entre toutes les femmes,
mon esprit exulte en
Dieu mon Sauveur: tu es là et je suis comblée. Je n'ai
rien à redouter : Je suis la servante du Seigneur,
qu'il m'advienne selon sa volonté. »
Ainsi, au cour de la nuit du monde, s'initiait entre une jeune
fille et son enfant le dialogue salvifique de l'amour qui
vient de Dieu et retourne à Dieu.
Un jour, ce qui devait arriver arriva: Joseph découvrit que
sa promise était enceinte, certainement d'un autre puisqu'il
avait respecté scrupuleusement les usages. Que répondit Marie
à ses demandes d'explications ? Sans doute ses réponses furent-elles
empreintes d'une telle vérité, irrésistible, que la colère
de Joseph en fut désarmée.
Au lieu de la dénoncer publiquement, avec pour conséquence
inéluctable la condamnation à mort, et à mort par lapidation,
il se résolut à faire crédit au mystère contre toute crédibilité.
Il répudierait donc Marie, mais en taisant les raisons du
recours qu'il faisait à cette faculté légale qu'avaient alors
les hommes de se séparer de leur femme, selon leur bon vouloir.
Pourtant, l'entreprise, pour généreuse qu'elle fût, n'en demeurait
pas moins hasardeuse à l'égard de Marie. Dans le cadre d'un
tout petit village comme le Nazareth de l'époque, qui aurait
compris que Joseph, à la veille de la cérémonie du mariage,
répudiât sa femme, alors même que celle-ci ne pouvait plus
cacher qu'elle portait le fruit de leur union présumée?
Au long des nuits, dans ces moments comme suspendus hors du
temps où l'on ne sait plus si l'on est encore éveillé ou déjà
endormi, Joseph tentait d'échapper au tumulte de ses pensées.
Il connaissait Marie par cour: qu'elle ait pu sombrer dans
l'adultère lui apparaissait comme absolument invraisemblable;
qu'elle lui ait menti en lui jurant n'avoir connu aucun homme
ressortait du domaine de l'impossible. Pourtant, elle était
bel et bien enceinte... Malgré cette preuve irréfutable, Joseph
luttait pour opposer au ressac incessant du soupçon la digue
ténue de sa plus intime conviction: son âme droite avait reconnu
en celle de Marie une innocence d'avant le péché. Que pouvait-il
faire d'autre, alors, sinon se retirer pudiquement d'une histoire
qui dépassait toute capacité d'entendement? Que pouvait-il
faire d'autre, alors, que de laisser Marie partir seule accomplir
son mystérieux destin ? Joseph se persuadait que la seule
conduite juste consistait pour lui à s'effacer, de peur d'entacher
l'incroyable transparence d'une jeune fille fécondée sans
semence.
Mais qui donc est l'homme pour que Dieu fasse dépendre l'accomplissement
de son éternel dessein de la générosité d'une jeune fille
simple, et de la droiture d'un modeste artisan ? Qui sommes-nous
pour que, de génération en génération, Dieu se repose sur
nous en un septième jour dont l'aube se situe à la genèse
du monde et le crépuscule à la fin des temps ?
Un matin cependant, quand Joseph se réveilla, tout son être
était encore comme saisi par un de ces rêves qui font plus
impression sur l'âme que la réalité la plus tangible. Un Ange
lui était apparu et lui avait dit: « Joseph, fils
de David, ne crains pas de recevoir chez toi ton épouse Marie,
car l'enfant qui a été engendré en elle vient de l'Esprit
Saint. Au fils qu'elle enfantera, tu donneras le nom de Jésus »
Appelé à nommer l'enfant, Joseph sut qu il en était indiscutablement
le père; non un père adoptif, mais un père adopté par son
enfant dès sa conception dans le sein de son épouse. De ce
jour, il eut la conscience certaine que le fruit improbable
que portait Marie était béni, et que son mariage n'était pas
détruit mais transformé par cette bénédiction.
Fort de cette unique certitude, Joseph accueillit aussitôt
son épouse chez lui, sans fête ni cérémonie. Ainsi, sous le
regard sans doute réprobateur des bien-pensants, le
Fi/s du Très- Haut allait-il naître fils
de David par la grâce de l'union ineffable de Joseph et
de Marie.
Bientôt, Joseph et Marie durent partir pour la Judée. Joseph
était en effet dans l'obligation d'aller se faire recenser
à Bethléem, la ville de ses ancêtres. C'est là que, dans une
étable, Marie mît au monde son fils Jésus.
Bien plus qu'une histoire vraie, cette histoire d'amour est
l'histoire de la vérité. Une vérité d'abord subreptice qui
ne cessera jusqu'à la fin des temps de déployer dans les cours
sa splendeur.
Marie elle-même ne mesura pas d'emblée la portée infinie
du « oui » qu'elle
avait dit à l'engendrement du dessein de Dieu en elle. Modèle
parfait de tous les croyants, elle voyait tout avec « les yeux de la foi », faisant confiance en tout à la Parole de
Dieu. Mais elle n'en savait pas pour autant ce que serait
sa vie, et encore moins ce que serait la vie de son fils.
Elle n'était pas programmée pour accomplir sur terre une mission
divine, tel un acteur scrupuleux qui jouerait un scénario
écrit d'avance. Marie était une femme libre. Et même la seule
femme totalement libérée, parce qu'indemne du péché. Marie
croyait tout, espérait tout, assumait tout. Mais elle n'avait
pas la science des mystères. Ainsi, celle
qui a cru à /'amour de Dieu pour nous se demandera souvent:
« Mais qui donc est mon enfant ? » L'ange Gabriel, Joseph,
Élisabeth, les bergers de Bethléem, les mages, le vieillard
Siméon et Jean-Baptiste l'aideront chacun selon leurs lumières
à découvrir tout ce qui dans la Loi et les Prophètes concernait
son fils. Mais souvent les évangiles affirment ou laissent
entendre que Marie s'étonnait de ce qui arrivait ou même ne
le comprenait pas.
En bonne mère qu'elle était, Marie ne pouvait pas ne pas vouloir
protéger son enfant contre les radicales exigences de sa mission.
Ainsi lui fit-elle de vifs reproches quand, à douze ans,
il se retira au Temple à Jérusalem et ne comprit-elle pas
sa réponse, pourtant limpide. Ainsi alla-t-elle jusqu'à participer
au véritable commando familial qui se transporta de Nazareth
à Capharnaüm pour ramener Jésus, âgé de trente ans, à la raison,
et à la maison.
Mais qui donc est mon enfant?
Marie, première d'entre tous les chrétiens et unique chrétienne
native, méditait les événements de la vie de Jésus dans son
cour, rendant grâce à Dieu pour ce qu'elle comprenait, adorant
ce qu'elle ne comprenait pas, et ne cessant jamais de redire
le « oui» par lequel
le Fils du Très Haut naquit
par elle Fils d'homme,
premier-né
d'une multitude de frères.
Mais qui donc es-tu mon enfant?
La réponse sera bientôt donnée : Dieu a tant aimé le
monde qu'il lui
adonné son Fils unique.
Sources : Nouveau Testament. I.
De la Potterie, Marie
dans le mystère de la Nouvelle Alliance, Paris, 1988.
Le Livre des Merveilles Mame/Plon. 2000. pp
138-140