our pouvoir inspirer son prochain, il ne suffit pas d'être
courageux, bien que cette qualité soit nécessaire.
Effrayé, Moïse interrogea Dieu: S'ils refusent
de me croire et de m'entendre, et s'ils me disent: Yahvé
ne t'est pas apparu (Ex 4,1) L'éloquence ne suffit
pas non plus, bien qu'elle sera donnée. Il n'existe
pas de qualité qui permette à l'homme de poser
la question qui le sauvera. Lorsque l'homme se voit agir en
tant qu'instrument du Verbe, alors il reconnaît qu'il
est guidé par l'Esprit. Et il le reconnaît parce
qu'il a vu son propre esprit; parce qu'il a entrevu les profondeurs
de son propre esprit et qu'il a compris que son esprit est
de Dieu.
Cette connaissance,
dont saint Paul reconnaît qu'elle surpasse toute connaissance,
nous fait naître à nouveau dans l'Esprit; elle
nous fait éprouver l'expérience chrétienne
originale qui exalta l'église primitive et qui se répandit
grâce aux prédications de Saint Paul et des saints
de siècle en siècle. C'est l'expérience
qui commence dans la rencontre silencieuse avec nous-mêmes.
Tout doit y être assujetti: possessions, possessivité,
désir et honneur, corps et esprit. Nous devons renoncer
à tout si nous voulons atteindre cet état de
parfaite simplicité qui n'exige rien de moins que le
don de tout, et qui ouvre nos yeux à la présence
et à l'amour du Seigneur Jésus en nous, ainsi
qu'à la présence de son Esprit, qui est en communion
perpétuelle avec Dieu le Père. Saint Paul nous
dit: Qui n'a pas l'Esprit du Christ ne lui appartient
pas. (Rm 8,9) La question rédemptrice posée
par le chrétien prend naissance dans les profondeurs
de son expérience de l'esprit, et elle stimule ses
contemporains à découvrir ces mêmes profondeurs
en eux?mêmes. Toutefois, il n'est possible de parler
que de ce que l'on a vu. L'évangile de Jean nous rappelle
que ce qui est né de l'Espit est esprit.
(Jn 3,6)
Peu de générations
ont fait preuve d'autant d'introversion et d'auto?analyse
que la nôtre. Pourtant, il est notoire que l'étude
de l'homme moderne sur lui?même demeure stérile,
et ce, du fait surtout de sa non?spiritualité radicale:
cette étude n'a pas été menée
dans la lumière de l'Esprit, elle n'a pas tenu compte
de cette dernière en tant que dimension réelle
et fondamentale de la nature humaine. Sans vie spirituelle,
il n'y a ni productivité, ni créativité,
ni possibilité d'épanouissement. C'est le devoir
du chrétien de le souligner avec l'autorité
de celui qui sait vraiment ce qu'est l'Esprit, et cela parce
qu'il reconnaît son propre esprit, parce qu'il reconnaît
cet épanouissement infini de l'esprit de l'homme rendu
possible lorsqu'il accepte la présence de l'Esprit
de Dieu, celui par qui il existe.
Ce chrétien
possède un pouvoir: le pouvoir du Seigneur ressuscité.
Ce pouvoir réside dans la libération de l'esprit
accomplie durant le cycle de la mort et de la résurrection,
grâce à notre participation à la mort
et à la résurrection de Jésus. Ce à
quoi nous mourons lorsque nous persévérons dans
notre volonté de nous ouvrir à l'Esprit, c'est
à notre ego étroit et limité, à
nos préoccupations insignifiantes et aux ambitions
qui entravent le rayonnement de notre être; nous mourons
à la peur que nous éprouvons à la vue
de la lumière qui émane de notre être;
nous mourons à tout ce qui constitue un obstacle à
la vie, à la vie dans toute sa plénitude. La
découverte de notre propre esprit, de notre vrai soi,
est une expérience de joie indescriptible: la joie
de la libération. Cependant, la perte de soi ? sans
laquelle il n'y a pas de libération, ? l'amoindrissement
et la perte de nos illusions tenaces exigent de nous ces qualités
primordiales aux yeux de saint Paul: la hardiesse, le courage,
la foi, l'engagement et la persévérance. Ces
qualités, plus banales qu'héroïques, nous
permettent de respecter notre engagement en demeurant fidèles
au pèlerinage, à nos deux séances de
méditation quotidiennes et à la grande
pauvreté à laquelle nous mène le
mantra. Ces qualités ne sont pas innées, elles
nous sont données par amour; l'Esprit nous les offre
pour nous guider vers lui, vers un amour profond. L'amour
est la seule voie de la vérité ou de l'Esprit.
Dieu est amour.
La découverte
de son propre esprit conduit l'homme vers son centre créateur,
à l'endroit d'où émane son essence et
où celle?ci est renouvelée par la vie débordante
d'amour de la Trinité. L'homme ne découvre totalement
son propre esprit que dans la lumière du seul Esprit,
tout comme l'amour de son prochain le soutient et l'enrichit.
Il ne se connaît lui?même que dans la
mesure où il se laisse connaître par son prochain.
Pour se voir lui-même, l'homme doit voir l'autre car
la voie de l'individualité est celle d'autrui.
Il faut voir davantage
dans ces déclarations que de simples réalités
abstraites. Certes, notre pensée rationnelle peut,
guidée par l'Esprit lui?même, commencer le processus
de renaissance dans l'Esprit et nous mener à la découverte
et à l'épanouissement de notre propre esprit,
mais aucune expression purement conceptuelle ne saurait remplacer
l'expérience de notre vrai soi. On ne peut substituer
l'auto?analyse intellectuelle à la véritable
connaissance de soi au plus profond de notre être. Nous
pouvons emprunter à un grand nombre de traditions beaucoup
de mots et de termes pour exprimer le but de la méditation,
de la prière. Permettez?moi de ne proposer ici que
cet objectif préalable: que dans le silence de notre
méditation, en demeurant attentifs à l'Autre
et avec un patient espoir, nous trouvions notre propre esprit.
Le fruit
de cette découverte est riche de vérités.
Nous savons alors que nous participons à la nature
de Dieu, que nous sommes appelés toujours plus intensément
dans les profondeurs bienheureuses de sa propre communion,
et qu'il ne s'agit aucunement d'un but superficiel poursuivi
par les chrétiens. En fait, si ce but est chrétien
et vivant, il doit se trouver au centre de tout ce que nous
faisons et désirons faire. Notre devoir, dit
saint Augustin, est de redonner vie à l'oil de notre
cour pour qu'il puisse voir Dieu. Cet oil, c'est notre
esprit. Afin de réaliser notre vocation et d'étendre
le Royaume chez nos contemporains, notre tâche première
consiste à découvrir notre propre esprit, car
il est notre lien vital avec l'Esprit de Dieu. Ainsi, nous
prenons conscience que nous participons à la progression
divine, et que nous partageons l'essence de Dieu, qui est
harmonie, lumière Joie et amour.
Pour accomplir
cette destinée, nous devons nous transcender, atteindre
un état continu de liberté et de renouvellement
perpétuel et réaliser le passage total vers
l'autre. Lorsque nous méditons, nous atteignons cet
état en renonçant aux mots, aux images, aux
pensées et à tout ce qui est sans importance,
éphémère et accessoire, et même
à la conscience de soi. Nous devons avoir le courage
d'être entièrement attentifs à l'Absolu,
à l'éternel, au centre. Pour découvrir
notre propre esprit, nous devons demeurer silencieux et permettre
à notre esprit d'émerger des ténèbres
où il a été refoulé. Pour nous
transcender, nous devons demeurer immobiles. La voie du pèlerinage
est celle de l'immobilité; la voie du pèlerin
est celle du mantra.
John Main. Un mot dans le
silence un mot pour méditer pp. 43-47). Ed. Le jour
1995