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Octobre
2002
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Psaume
24 : Heureux les coeurs purs. Des psaumes à Jésus
par Michel Gourgues,
o.p.
« Heureux les coeurs purs, car ils
verront Dieu! ».
'est
ainsi que se présente, chez Matthieu (5,8), la sixième
des neuf béatitudes qui ouvrent le Sermon sur la montagne.
«Heureux les purs par le coeur», faudrait-il traduire,
en suivant le grec mot à mot.
Avant Jésus, cette formule se trouvait déjà
dans le psaume 24. Celui-ci, après avoir proclamé
la maîtrise de Yahvé sur l'ensemble de l'univers (versets
1-2), s'interroge tout à coup sur les conditions nécessaires
pour s'approcher de Dieu: «Qui montera sur la montagne du
Seigneur, demande-t-il, et qui se tiendra dans son lieu saint?»
(v. 3). A quoi il répond aussitôt: «La personne
aux mains innocentes et pure par le coeur» (v. 4).
La pureté nécessaire pour
voir Dieu
«Monter sur la montagne du Seigneur»,
«se tenir dans son lieu saint»: on comprend que, pour
le psaume, cela consiste à se rendre au Temple de Jérusalem,
lieu privilégié de la présence de Yahvé.
Pour exprimer la même chose, des croyants de l'Ancien Testament
parlaient parfois d'aller «voir Dieu» ou «voir
la face de Dieu». Ainsi en est-il par exemple dans le psaume
42: «Mon âme a soif de Dieu, du Dieu de vie; quand donc
pourrai-je aller voir la face de Dieu?» (Ps 42,3). La suite
montre bien que le croyant n'aspire pas à voir Dieu au sens
propre, car «nul ne peut voir Dieu sans mourir» (Ex
33,20). Non, comme dans le psaume 24, c'est là une autre
façon de parler de l'expérience liturgique, de la
rencontre de Dieu, au lieu où, avec tout le peuple, on pourra
le prier et lui rendre un culte: «J'irai vers la tente admirable,
vers la maison de Dieu, parmi les cris de joie, l'action de grâce
et la foule jubilante» (Ps 42,5).
Or, pour voir Dieu, il faut être pur. Pour
l'Ancien Testament, c'est là, dès les origines, une
condition essentielle. Il ne s'agit pas cependant d'une pureté
d'ordre moral, découlant d'une conduite irréprochable.
Il s'agit plutôt d'une pureté extérieure, d'ordre
rituel. Elle consiste à s'abstenir d'un certain nombre de
démarches, activités ou contacts, bien identifiés
et codifiés (en particulier dans les chapitres 11-16 du livre
du Lévitique), qui empêchent de se présenter
devant Dieu pour lui offrir un culte. Un peu comme, dans le catholicisme,
jusque dans les années 1950, il fallait s'abstenir de manger
et de boire pour avoir part à l'eucharistie.
L'évolution progressive de l'idée
de pureté
Petit à petit, sous l'impulsion des prophètes
surtout, l'idée fit son chemin que, pour pouvoir se présenter
devant Dieu, la pureté extérieure ne saurait suffire.
Il faut aussi la pureté intérieure, la pureté
du coeur. A quoi bon satisfaire à des rites extérieurs
de purification, si le coeur, lui, n'est pas pur?
En même temps que cette conviction, une
autre se développe progressivement, selon laquelle la vérité
de la relation à Dieu est conditionnée par la qualité
de la relation au prochain. Si bien que, peu à peu, les deux
convictions finissent par fusionner et que la pureté intérieure
en vient à s'identifier de façon privilégiée
à la rectitude à l'égard du prochain.
C'est cette conviction qu'exprime par exemple
le prophète Isaïe lorsque, dès le début
de son livre, il énumère les conditions nécessaires
pour «voir Dieu». «Lavez-vous, purifiez-vous»,
exhorte-t-il au nom de Yahvé. Et en quoi donc cette purification
consiste-t-elle?
Otez de ma vue votre méchanceté.
Cessez de faire le mal!
Apprenez à faire le bien, recherchez la justice,
secourez l'opprimé, soyez justes pour l'orphelin,
plaidez pour la veuve. (Is 1,16-17)
Au terme, une pureté d'un type
très particulier
Ainsi donc, graduellement, une évolution
se fraie un chemin à travers les mentalités et le
pratiques. Pour s'approcher de Dieu, affirmait-on au début,
il faut être pur, en entendant par là une pureté
d'ordre rituel et extérieur. Pour s'approcher de Dieu, en
vient-on ensuite à comprendre, la pureté extérieure
ne suffit pas, il faut encore la pureté du coeur. Le psaume
24, dont nous sommes partis, témoigne de cette étape
de l'évolution, en proclamant que, pour s'approcher de Dieu,
quelqu'un doit être « pur par le coeur ».
Finalement, la pureté intérieure
prend le visage particulier de la rectitude à l'égard
des autres. Le coeur pur, c'est celui que n'encombre aucun tort
contre le prochain. Un psaume, encore, témoigne de cette
nouvelle étape de l'évolution. Comme le psaume 24,
le psaume 15 s'interroge sur les conditions nécessaires pour
s'approcher de Dieu:
Seigneur, qui entrera sous ta tente,
qui habitera sur ta sainte montagne?
La question posée, on fait état en réponse
d'une qualité de relation au prochain:
Celui qui marche en parfait,
qui pratique la justice (...),
qui ne lèse en rien son frère,
ne jette pas d'opprobre à son prochain (...),
qui ne prête pas son argent à initérêt,
n'accepte rien pour nuire à l'innocent. (Ps 15,2-5)
La béatitude: comme la fleur, au terme de la croissance
Le bonheur des coeurs purs, proclame Jésus, consistera
à voir Dieu. On comprend qu'il ne s'agit plus
alors simplement de la rencontre liturgique de Dieu. Comme dans
le second membre des autres béatitudes, la perspective est
eschatologique. Transposée dans l'au-delà, l'image
sert désormais à exprimer la plénitude de la
communion à Dieu, le partage de ce que Jean appellera la
vie éternelle.
Mais l'exigence de pureté du coeur énoncée
par la béatitude garde, pour l'essentiel, la signification
qu'elle avait déjà dans le psaume 24 et dans le psaume
15. La vérité de la relation à Dieu reste toujours
conditionnée par la qualité de la relation aux autres,
comme le proclame un peu plus loin le Sermon sur la montagne:
Si tu apportes ton offrande à l'autel et que là
tu te rappelles que ton frère a quelque chose contre toi,
laisse là ton offrande devant l'autel, et va d'abord, réconcilie-toi
avec ton frère, et alors viens et apporte ton offrande. (Mt
5,23-24)
Et ce qui vaut de la relation à Dieu inaugurée dans
l'histoire vaut aussi de la relation à Dieu parvenue à
son achèvement. Comme jadis dans les psaumes, le coeur pur,
celui que n'entache aucun tort à l'égard du prochain,
reste la condition primordiale pour voir Dieu:
Alors le Roi dira: Venez les bénis de mon Père,
recevez en héritage le Royaume qui vous a été
préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu
faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et
vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger
et vous m'avez accueilli...
Selon la belle formule d'Augustin, c'est en aimant ton
frère que tu donnes à ton oeil la pureté nécessaire
pour voir Dieu.
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