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Novembre
2002 |
Anne,
ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
par Paul-André
Giguère
ne
des capacités humaines les plus extraordinaires, pour peu
qu’on s’y arrête, est celle d’entrevoir
l’avenir. Je ne parle pas ici des voyants, des devins et des
cartomanciens, ni de leurs modernes remplaçants les «
futurologues ». Je pense à cette propriété
que nous avons tous de prévoir. Dans l’immensité
de l’univers cosmique, atomique, moléculaire, chimique,
que sais-je, au cœur de tant et tant de déterminismes,
existe pourtant ce phénomène hautement improbable
: la faculté d’anticipation.
Qu’est-ce qui va arriver ? Où allons-nous ? Qu’est-ce
qui nous attend ? Je trouve stupéfiant que nous soyons capables
de donner des réponses, même partielles, à ces
questions. Après tout, l’avenir est un abîme
de possibilités et un champ incroyablement vaste d’improbabilités.
Et pourtant, nous anticipons ! L’anticipation est un travail
de notre esprit puisque ce dont il est question n’existe pas
encore. C’est bien cela qui est impressionnant. C’est
notre esprit qui, réfléchissant sur ce qui est, extrapole
ce qui vient et dit : « Si la tendance se maintient…
» C’est notre esprit qui, décidant d’un
projet, planifie les étapes de sa réalisation : parfois
en une séquence ordonnée, comme dans les travaux d’architecture
ou d’ingénierie, parfois en improvisation tâtonnante,
comme dans la création artistique.
N’idéalisons rien cependant. La capacité d’anticipation
peut produire des effets dévastateurs. Sans doute personne
n’a échappé un jour ou l’autre à
l’angoisse qui étreint en « voyant venir ce qui
s’en vient ». « Cela me semble une montagne !
» disons-nous avec appréhension, « je ne sais
pas comment je vais passer au travers ». Cette appréhension
est souvent non fondée, et pourtant les inquiétudes
relatives à l’avenir peuvent être amplifiées
hors de tout réalisme et la personne peut s’en trouver
momentanément paralysée. Cela peut aller jusqu’à
la psychose grave qui rend absolument incapable de vivre le présent.
Mais la faculté d’anticiper porte aussi un autre nom
qui vient de la tradition judéo-chrétienne : l’espérance,
qui est le regard spirituel sur l’avenir. Toute la foi juive
s’est édifiée autour du thème de la promesse,
qui est le pivot de l’histoire du « père des
croyants », Abraham. Quant aux disciples de Jésus,
ils ont hérité de lui son regard de désir :
« Que Ton Règne vienne ! ». C’est bien
ce qui frappe le plus dès une première lecture des
évangiles et du reste du Nouveau Testament : combien Jésus
était tourné vers l’avenir, vers le «
Règne de Dieu », et combien les premiers chrétiens
ont compris sa mort et sa résurrection comme l’avenir
déjà présent.
Les grands maîtres spirituels, de quelque tradition qu’ils
soient, témoignent d’une grande sérénité
face à l’avenir. Cette sérénité
est manifestation de l’espérance. Elle est faite d’autant
de désir que de détachement. Les spirituels cultivent
une disponibilité totale à ce qui vient, une ouverture
libre à ce qui arrive. « Béni soit celui qui
vient », chantent encore les catholiques au début de
la prière eucharistique. Voilà bien l’espérance
: une joyeuse certitude que ce qui vient est bon pour l’être
humain. Une assurance que l’avenir n’est pas foncièrement
menaçant.
Dès le premier siècle, Paul reproduit dans sa lettre
aux Romains une hymne des toutes premières liturgies : «
Qui nous séparera de l’amour du Christ ? Ni le présent,
ni l’avenir ne pourront nous séparer de l’amour
que Dieu nous a manifesté en Jésus, le Christ, notre
Seigneur » (8 38-39).
Et plus près de nous, au 16e siècle, Thérèse
d’Avila a laissé ce chant devenu pour plusieurs purification
du regard sur l’avenir incertain : « Trouble est vain.
Peur est vaine. Tout se meurt. Dieu demeure. L’espérance.
Triomphante. Qui a Dieu a le mieux. Dieu suffit. »
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