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Mai
2003 |
Les
mandariniers de la rivière Huai. Le réveil
religieux de la Chine
Benoît
Vermander, s.j.
Benoît
Vermander, jésuite, est directeur de l’Institut
Ricci de Taipei. Il a publié chez Desclée de Brouwer
« Le Christ chinois » et il est membre de l’équipe
de direction du « Grand dictionnaire Ricci de la langue
chinoise ». Il pratique également la peinture et
la calligraphie chinoises contemporaines. Ses peintures et écrits
sont largement diffusés à Taiwan et en Chine.
e
ne commencerai pas en évoquant le réveil religieux
de la Chine mais bien plutôt mon propre « réveil
» à ce réveil…
P.18-19
: « Etre avec »
Mon
entrée dans la Compagnie de Jésus avait été
motivée par un désir d’être «
avec tous », prix dans les rêves et les difficultés
d’un monde toujours en genèse. Dès l’entrée
dans la vie religieuse, et aujourd’hui encore, ce mot
de genèse a eu une résonance spéciale pour
moi. Il me murmure que ce monde à chaque instant se fait,
se défait, se refait, et qu’il est des lieux où
se manifeste de façon plus particulière le jeu
de création en sa perpétuelle ébullition.
L’envoi en Chine a été motivé par
l’intuition que je trouverais là l’un de
ces lieux de création, d’ébullition où
le Dieu libre et créateur se donne à connaître.
Dans
cet envoi se manifestait pour moi un enjeu théologique
: comprendre comment l’Evangile est « événement
» dans chaque culture, bien au-delà des formes
qu’il prend dans ma culture propre. Désir originel
dont il m’arrive souvent de trahir la dynamique, tant
sont puissantes les forces contraires de l’habitude et
de la lassitude, mais la curiosité et la passion se réveillent
sans cesse au sein d’un monde chinois en perpétuelle
transformation. Oui, Dieu se révèle bien à
moi de façon nouvelle du simple fait de vivre en Chine,
et il se révèle dès l’abord comme
le Dieu de la vie, du foisonnement, du recommencement perpétuel
au milieu même des échecs, des drames et des contradictions.
Vivant à Taipei, j’aime Taiwan, j’aime ce
peuple, je partage son désir de vivre son destin propre.
Mais je suis en contact continuel avec des amis de Chine continentale
et m’y rends souvent. J’y organise des colloques
et des publications avec des intellectuels chinois sur des sujets
d’intérêt commun, par exemple « harmonie
et conflit » ou « environnement et religion ».
En dépit des sévères restrictions politiques,
il est possible d’entrer en dialogue, de recevoir et de
donner, de participer au mouvement des idées dans la
Chine d’aujourd’hui.
Par
ailleurs, je nourris une passion pour la peinture chinoise contemporaine,
j’aime peindre, et j’ai de grands amis artistes
avec lesquels il se produit un dialogue incessant, un échange
spirituel, car l’art – et plus particulièrement
l’art chinois – ouvre sur une façon de vivre
l’expérience intérieure. En troisième
lieu, je suis en contact étroit avec une minorité
ethnique dans un territoire contigu au Tibet, les Yis de la
province du Sichuan. J’ai commencé par y mener
des études d’anthropologie religieuse, par étudier
leurs rituels, et je travaille avec certains d’entre eux
à l’animation d’une école pilote.
Ce travail avec une population montagnarde démunie m’aide
à comprendre de l’intérieur que la Chine
est aussi composée de populations culturellement et économiquement
marginales – m’aide à sentir à quel
point la Chine est plurielle.
A Taiwan, mon principal travail est d’animer l’Institut
Ricci. C’est une tâche à part entière,
car la publication de livres et articles en chinois permet de
donner plus de poids à une pensée chrétienne
contemporaine inventive, et elle permet aussi de rencontrer
en permanence bouddhistes, taoïstes – ou curieux.
En montant aussi comment la culture chinoise se renouvelle,
ce que la pensée chrétienne peut apporter à
l’ouverture d’un dialogue entre la Chine et Taiwan,
en évaluant aussi les richesses et les questionnements
d’autres traditions religieuses, nous participons au travail
sur elles-mêmes que conduisent les Eglises de Taiwan et
du continent.
P.30 : « L’entrée dans la patience
»
La
première année dans un pays, celle de l’immersion
linguistique, est rarement facile, et elle n’alla pas
pour moi sans frustrations ni récriminations. La fin
de cette première année, je fis ma retraite annuelle.
Un petit élément, un simple mot allait cristalliser
pour moi mes souvenirs des premiers mois. Dans le cours des
Exercices spirituels, saint Ignace entend nous amener à
sortir finalement de la considération de ce que à
quoi notre péché nous réduit avec «
un cri d’étonnement suscité par un grand
sentiment, passant en revue toutes les créatures, m’étonnant
de ce qu’elles m’ont laissé vivre et m’ont
conservé en vie. Que les cieux, le soleil, la lune, les
étoiles, les éléments, les fruits, les
oiseaux, les poissons, les animaux m’aient conservé
jusqu’ici. ».
Point n’est besoin de souligner que ce cri ne va pas toujours
de soi, et que même on peut se trouver plus éveillé
à l’injustice dont on s’estime l’objet
qu’à celle dont on est soi-même la cause…Pourtant,
un petit mot allait d’un coup renverser la perspective
: les fruits…. Il se trouvait qu’en cette fin étouffante
du mois d’août j’avais encore dans la bouche
le goût de ces merveilleux ananas dont je m’étais
gorgé toutes les semaines précédentes,
et le souvenir de ces ananas rappelait à son tour celui
de ces bizarres et énormes fruits tropicaux, qu’on
trouve dans la pointe sud de l’île et dont je n’arrive
jamais à retenir le nom, fruits que des amis avaient
pris plaisir à m’offrir à Kaohsiung, celui
encore des « yeux de dragon », à la chair
blanche très sucrée, celui des pastèques,
des papayes et des mangues, si répandues et aux variétés
contrastées. Les fruits, d’un coup, me rappelaient
tous les gestes d’attention et d’accueil dont j’avais
été entouré, ils me rappelaient par là
même que j’étais ici l’hôte d’une
terre, que de cette terre je recevais gratuitement, et que le
pire péché de l’hôte, c’est
l’ingratitude. Je garde depuis comme une sorte de révérence
particulière pour « le fruit », sans doute
parce que de tous les aliments, c’est celui qui nous est
donné le plus directement, c’est le plus immédiat
des cadeaux.
P.47 : « Faiblesse et gratuité »
Qu’est-ce
après tout qu’un « succès missionnaire
» ? Notre temps n’est pas le temps de Dieu, nos
manières de compter ne rencontrent pas les desseins de
Dieu. La faiblesse d’une Eglise est un signe qui appelle
à plus d’exigence et de vérité, une
vérité qui se dit dans la faiblesse et la douceur,
une vérité qui se dit dans le silencieux langage
de la croix. Dans l’Extrême-Orient où l’Eglise
reste encore une présence marginale, les voix d’artistes
comme Georges Rouault et Shusako Endo sont là d’abord
pour témoigner de l’absolue gratuité, l’absolue
liberté de Dieu, et pour nous inviter à témoigner
de l’Evangile dans un esprit qui participe d’abord
de cette gratuité et cette liberté-là.
Peut-être est-ce l’ultime expérience que
permet de vivre un pèlerinage.
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