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Janvier
2003 |
Un
« holocauste » chrétien en Union
Soviétique
Andrea
Riccardi
a
lutte antireligieuse mena en Union soviétique à
un holocauste de femmes et d'hommes qui professaient leur foi.
Cette tragédie du peuple chrétien fut partagée
par les croyants d'autres religions et par des hommes et des
femmes dont les convictions s'écartaient de celles du
régime et qui, à cause de leurs idées,
connurent de grandes souffrances et parfois la mort. En 1968,
Athénagoras, patriarche orthodoxe de Constantinople,
notait : « Les chrétiens russes ont vaincu le totalitarisme
dans leur pays. Ils l'ont vaincu par la foi, la prière,
la souffrance de leurs confesseurs et de leurs martyrs... »
Et il ajoutait : « ... leur victoire n'est pas encore
visible. Beaucoup de choses lourdes s'attardent à la
surface de l'Histoire; mais tout a déjà changé
en profondeur . »
La
plupart de ceux qui souffrirent des persécutions sont
inconnus, comme on l'a dit. Qu'est-il advenu des moniales et
des moines des 1025 monastères orthodoxes existant en
1917, et qui furent tous fermés dans les années
qui suivirent ? Comment ont-ils vécu après la
dispersion ? Pour quelques-uns d'entre eux, on a quelques informations,
mais dans la plupart des cas on perd leur trace 18. Beaucoup
ont été engloutis dans l'univers concentrationnaire.
D'autres se sont dispersés dans l'immense monde soviétique.
Ce fut le cas de la catholique Elena Plavskaïa, arrêtée
en 1933 dans le cadre de l'enquête sur les catholiques
russes et condamnée à cinq ans de camp de travail
correctionnel au Bamlag. En 1937, elle fut libérée
et envoyée en exil intérieur. Depuis, on ne sait
plus rien d'elle. Les persécutés appartiennent
à toutes les communautés chrétiennes vivant
en Union soviétique. Ils sont orthodoxes, catholiques,
protestants, chrétiens des anciennes églises orientales,
comme les Arméniens. Il y a aussi des victimes dans les
groupes que l'église orthodoxe considère comme
schismatiques, tels que les vieux-croyants. Tous les chrétiens
ont souffert. Et les autres religions présentes en URSS
ont subi elles aussi de lourdes pertes et de grandes persécutions,
notamment les Juifs. Souvent, la condamnation était infligée
indépendamment du comportement des individus à
l'égard du pouvoir soviétique. Même une
grande loyauté au régime et le respect des règles
ne garantissaient pas la vie sauve aux croyants. À lui
seul, l'état ecclésiastique séculier ou
régulier (et parfois même le fait d'être
un simple croyant) pouvait conduire à la prison, à
l'internement ou à la condamnation à mort.
Un
cas particulier, mais très significatif, est celui de
Nikolaï Tolstoï, prêtre catholique de rite oriental,
qui avait travaillé à Kiev et à Odessa.
En 1896, il avait donné la communion au grand penseur
russe Vladimir Soloviev : ce geste fut condamné par l'église
orthodoxe. Tolstoï connut une série d'épreuves
après la Révolution et, en 1928, il renonça
à sa fonction de chorévêque. Il semble qu'il
ait cessé d'officier et se soit réduit de sa propre
initiative à l'état laïcal après avoir
découvert que son fils avait des rapports avec les services
secrets. Il fut arrêté en 1937 et condamné
à mort l'année suivante, bien que rien n'indiquât
qu'il exerçait encore une activité pastorale.
Accusé d'espionnage en faveur de la Pologne, bien qu'il
se soit toujours opposé à la latinisation et aux
Polonais, il fut fusillé dans la prison de Kiev. On était
supprimé pas seulement et pas tant pour ses actes que
pour ce que l'on était et ce en quoi on croyait. Pourquoi
tuer, en 1937, le loctum tenens désormais âgé
et malade du patriarcat, le métropolite orthodoxe Petr
(Polianski), détenu depuis 1928 et qui ne jouait plus
aucun rôle dans l'église ? Mais, justement en 1937,
Staline avait donné l'ordre d'éliminer tous les
religieux détenus dans les prisons ou dans les camps.
Ils devaient être mis à mort parce qu'ils continuaient
de représenter la foi, même s'ils n'étaient
plus une menace politique pour le pouvoir et se trouvaient totalement
isolés du peuple. Cette mort ne fut pas seulement la
conséquence d'une décision de Staline, elle fut
surtout celle d'une politique entamée bien des années
auparavant et visant à l'élimination physique
des croyants.
La
mort était l'outil à l'aide duquel le pouvoir
politique « purgeait » la société
de l'influence des religions. Bien souvent - qu'on pense aux
massacres staliniens - la répression frappa à
leur tour les auteurs de la persécution et des crimes,
des personnalités de confiance du régime, révélant
un autre aspect pervers du mécanisme de la persécution.
Les croyants ont été, en un certain sens, un terrain
d'élection pour la terreur soviétique. Avec le
temps, leur condition devint toujours plus déconsidérée
et leur existence toujours plus difficile et marginalisée.
À coup sûr, ils ne représentaient plus un
danger pour un pouvoir solidement établi. Des histoires
de douleur et de fidélité nous sont parvenues.
À la fin des années 20, la vie des prêtres
devint très dure :
La
semaine de travail continu - écrivait Struve - ... éliminait
les dimanches et les autres jours de repos ordinaire de la semaine.
Les ministres du culte et leurs familles furent assimilés
aux koulaks et privés de leurs droits civiques (lichentsy).
Cela voulait dire qu'ils n'avaient plus droit aux carnets d'alimentation,
vitaux en ces temps de disette, à l'assistance médicale,
y compris les médicaments, et aux logements collectifs.
En outre, ils étaient soumis à des impôts
particulièrement lourds et leurs enfants n'avaient pas
accès aux écoles secondaires et supérieures.
De nombreuses familles de prêtres se brisèrent...
Aux abords des églises, apparurent des prêtres
déguenillés qui demandaient l'aumône.
Les
archives soviétiques, dont la consultation est devenue
possible après l'effondrement de l'URSS, révèlent
l'horreur des interrogatoires, les drames, les complicités
et les infiltrations d'informateurs, les trahisons induites
par la terreur, les terribles retombées familiales. La
femme d'Anatoly Zurakovsky, un prêtre ukrainien proche
de l'archimandrite Spiridon (Kisliakov), mort en prison en raison
de son activité religieuse indépendante de celle
du métropolite Sergueï, purgea une peine de trois
ans dans les camps. Ce sont des histoires très diverses
et, surtout, il y en a tant. Une question demeure : combien
de personnes sont-elles mortes dans la tourmente de la persécution
stalinienne, dans les procès « légaux »,
dans la dure vie des prisons et des camps de concentration ?
Quelques estimations ont été avancées en
ce qui concerne les victimes de la persécution contre
l'église orthodoxe.
Aleksander
Jakovlev, président de la Commission pour la réhabilitation
des victimes des répressions politiques, a communiqué
en 1995 le chiffre approximatif de 200 000 membres du clergé
orthodoxe condamnés à mort entre 1917 et 1980.
Quasiment tous les prêtres et les religieux ordonnés
avant ou après la Révolution furent soumis à
des persécutions. Pendant les seules années 1937
et 1938, 165 100 prêtres orthodoxes furent arrêtés,
dont 105 000 furent fusillés. Plus de 300 évêques
orthodoxes furent victimes de mesures répressives, et
plus de 250 furent mis à mort ou moururent au cours de
leur détention. Ce ne sont là que des chiffres
approximatifs qui demandent à être précisés,
mais ils suggèrent l'idée d'une persécution
en masse.
Nous
connaissons l'état de l'église russe avant la
Révolution. Son dernier annuaire, publié en 1916,
faisait état de 147 évêques, 117 915 membres
du clergé, 21330 moines et 73 299 moniales.
Parmi
les membres du clergé, il indiquait les archiprêtres,
les prêtres, les diacres et les psalomchtchiki (dont le
nombre dépassait 45 000). Les monastères masculins
étaient au nombre de 478, ceux féminins au nombre
de 547. Au cours de l'année 1917, à la suite d'une
série de transferts et de nominations, le nombre des
évêques orthodoxes passa à 172, plus 6 au
repos. Telles étaient les dimensions de l'église
orthodoxe sur laquelle s'abattit la persécution. Pospelovsky
calcule que près de 300 évêques russes appartenant
à diverses obédiences orthodoxes auraient été
tués sous le pouvoir communiste, tandis que dans le clergé
le nombre des assassinats dépasserait 50 000, sans compter
les moines et les moniales.
Selon
la Commission pour la réhabilitation créée
par le patriarche de Moscou, 350 000 personnes ont subi la répression
pour des motifs religieux jusqu'en 1941. Parmi elles, 150 000
furent arrêtées au cours de l'année 1937,
parmi lesquelles 80 000 furent fusillées. L'Institut
théologique orthodoxe Saint-Tikhon de Moscou a, de son
côté, créé un groupe de travail sur
les nouveaux martyrs qui a recueilli plus de 10 000 noms de
victimes, avec leur histoire. Le nombre des évêques
tués ou morts en prison serait supérieur à
250. Au moment de l'invasion allemande de l'URSS, il n'en restait
que quatre en activité sur tout le territoire soviétique.
Selon l'Institut Saint-Tikhon, le nombre des chrétiens
orthodoxes tués pour la foi serait compris entre 500
000 et un million .
En
Russie s'est produit un véritable massacre de chrétiens.
Les chiffres les plus sûrs sont ceux du clergé,
dont on connaît mieux l'histoire. Mais le massacre des
chrétiens ne se limite pas, tant s'en faut, aux membres
du clergé. Bien souvent aussi, les victimes ont été
des laïcs dont on ignore jusqu'au nom ; certains faisaient
partie des conseils paroissiaux ou des « vingtaines »
(groupe requis par la législation soviétique pour
obtenir l'usage d'un édifice religieux) et cherchaient
à maintenir l'église en fonction ; d'autres s'opposaient
à la confiscation des objets de culte, à la fermeture
des temples ou à la campagne de confiscation des cloches.
C'étaient parfois des membres de la famille, femme, enfants,
parents du clerc marié, qui partageaient le sort inexorable
des prêtres, mis en marge de la société
soviétique comme parasites et accablés d'impôts.
D'autres fois, il s'agissait de simples laïcs qui étaient
mêlés au destin de leur « père spirituel
». La persécution des chrétiens en Russie
fut un martyre en masse qui frappa des centaines de milliers
de croyants dans tout le pays.
Andrea Riccardi, Ils sont morts pour leur foi.
La persécution des chrétiens au XXe siècle.
Plon/Mame, 2002.454 p.
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