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Février
2003 |
Psaume
102 : Prière dans le malheur. « Je mêle à
ma boisson mes larmes »
par Michel Talbot. Collège
universitaire dominicain d'Ottawa
ans la foulée du
Ps 88, dont nous avons déjà dit qu’il était
le plus sombre du psautier, le Ps 102 est lui aussi une prière
faite dans le malheur et, de ce point de vue, en cède bien
peu au précédent. Le juste persécuté
peint sa détresse dans des couleurs excessivement ombragées.
Lui dont les os sont brûlants et le cœur asséché,
il se compare à un oiseau vomissant du désert et il
n'a pour se nourrir qu'un pain de cendre et pour se désaltérer
qu'une boisson à laquelle il mélange ses larmes. Cette
supplication a toutes les chances d’être celle d'un
Judéen captif en Babylonie, malade et déchiré
moralement, d'un priant qui a pensé à lui et à
son peuple.
Cette prière est donc celle d'un malheureux et « pour
un malheureux qui dans son accablement répand sa plainte
devant Yhwh » (v. 1). Ce passage, qui constitue le titre du
psaume, est sans contredit une invitation lancée à
tous ceux qui, de tous les temps, sont plongés dans le malheur;
qu'ils fassent leur et répètent les paroles de cette
prière qui mène au large. D'entrée de jeu,
la supplication s'élève vers Dieu sous la forme d'un
appel à l'écoute et à l'ouverture. Que Yhwh
entende le cri du plaignant (« entends ma prière...
mon cri »), qu'il ne s'y ferme pas (« ne cache pas loin
de moi ta face ») et qu'il réponde (« vite, réponds-
moi ») (v. 2-3).
La
suite est une lancinante lamentation. À l'aide de métaphores
très évocatrices l'orant décrit son triste
état de santé et d'âme. Faible et ravagé
jusqu'aux os (« mes os brûlent comme un brasier »
: v. 4), continuellement souffrant (« j'oublie de manger mon
pain à force de crier ma plainte »: v. 5b-6a), moralement
abattu, isolé et inquiet, réduit à laisser
échapper quelques gémissements à la façon
dont les rapaces peuplant les ruines font entendre leurs sinistres
hurlements traduisant ainsi leur recherche inquiète de la
subsistance (« je suis pareil à la hulotte des ruines
» : v. 8) et condamné à subir les outrages de
ses ennemis (v. 9), le suppliant est à ce point accablé
qu'il n'a plus pour nourriture que pain de cendre (signe de deuil)
et il n'a à boire que boisson mêlée de larmes
(v. 10). Comme un vent de tempête, il a même été
soulevé et rejeté par Yhwh (v. 11). En conséquence,
ses jours déclinent comme l'ombre (idée de quelque
chose qui fuit sans s'arrêter) (v. 12).
Mais
voilà que la perspective change et que l'horizon s'élargit.
L'attention se déplace. De la situation du suppliant maladif
et moribond, on passe à celle de Sion et de ses habitants,
eux aussi dans un état lamentable. Le psalmiste exprime toute
sa confiance en Yhwh, Dieu transcendant, qui, de son trône,
domine toute la scène. Il a la certitude d'être exaucé,
les chances de salut pour Israël sont assurées: de là-haut,
Yhwh se dressera, se lèvera majestueusement de son trône,
et, attendri pour Jérusalem, il la prendra en pitié
(v. 13-14). Sion et son Temple ont été détruits
par les Babyloniens, ses édifices sont un tas de ruines,
la ville est un champ couvert de pierres; pourtant ces pierres sont
précieuses et chéries (cf. v. 15).
La confiance en une restauration est telle qu'elle débouche
sur l'action de grâce (v. 16-23). Les païens se prosterneront
(craindront) devant Yhwh et les rois verront le rayonnement de sa
présence (sa gloire) au Temple (v. 16). Ces événements
surviendront lorsque Sion sera rebâtie. Les nations «
en seront frappées de stupeur quand elles réaliseront
que pour opérer cette merveille Dieu n'aura qu'à se
tourner vers le suppliant pour écouter sa supplication (v.
18). Cette merveille sera proclamée et louée de génération
en génération (v. 19-23). On en revient ensuite à
la lamentation individuelle de l'orant. Il se plaint de son triste
sort qui le voue à une mort prématurée. La
finale du psaume (v. 25c-29) ramène une nouvelle fois des
motifs de confiance. Elle est toute placée en Yhwh créateur,
immuable et éternel. C'est en lui que se fonde l'espérance
du psalmiste. Le psalmiste, qui vient de gémir, oublie qu'il
va disparaître, et ne pense plus qu'à Yhwh, lui qui
demeure éternellement et qui saura bien relever les ruines
de Sion.
Une relecture de ce psaume a toutes les chances d'éclairer
le vécu des personnes qui souffrent et de les aider à
convertir leur peine en prière. Car le Ps 102 exploite les
thèmes de la solitude et de la brièveté de
la vie, deux réalités de l'existence humaine, sur
lesquelles se greffent toutes les misères des corps et toutes
les déchéances des âmes pour les rendre plus
douloureuses encore. Pour les individus comme pour les collectivités,
ces réalités constituent le creuset où l'on
prend conscience qu'il n'y a de salut, lors des épreuves,
que dans le recours à Dieu. Quand tout manque, Dieu subsiste
et vient en aide. Le priant parvient donc à dominer ses souffrances
par un acte de confiance en Dieu dont il a la certitude qu'il ne
l'a pas abandonné pour de bon; Yhwh agréera sa prière.
Il ressort également de cette complainte que le psalmiste
prend occasion de sa souffrance pour s'ouvrir à celle des
siens, en l'occurrence son peuple, pour lequel il intercède
avec confiance dans la certitude qu'il interviendra efficacement
en le relevant de ses cendres. C'est donc dire qu'il n'est pas impossible
à la personne affligée de toutes sortes de maux de
dominer sa souffrance et d'étendre sa prière à
tous ceux qui font partie de son univers (proches, parents, amis,
groupes d'appartenance, société, etc.). Les vives
évocations de la fièvre, de la faiblesse, du dépérissement,
de la douleur, du rejet, du désespoir, etc., sont des moyens
de partager un fardeau commun et, qui sait, de l'alléger.
La
prière pour soi trouve donc à s'intégrer dans
la prière pour les autres. La confiance ainsi exprimée
s'en trouve enrichie... pour la plus grande gloire de Dieu.
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