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Mai
2003 |
Les
psaumes, ou l’éducation de la prière
par Michel Gourgues,
o.p.
D’ordinaire, on me laisse carte blanche: «Un psaume,
n’importe lequel. À ton choix!». Cette fois,
l’invitation s’est faite plus spécifique:
- Au lieu de nous parler d’un psaume en particulier, ne pourrais-tu
pas nous dire ce que représentent les psaumes pour ta prière
à toi? Tant
à dire. Par quoi commencer?
L’inévitable dépaysement
J’avais 20 ans lorsque je fis ma première vraie rencontre
avec les psaumes. J’arrivais au noviciat. À l’époque,
on ne s’embarrassait guère de longues initiations:
du jour au lendemain, on se retrouvait avec le livre de l’Office
divin entre les mains et on n’avait qu’à plonger.
Je me souviens de l’impression de dépaysement que je
ressentis. Moi qui, de tous les psaumes, ne connaissais guère
par cœur que le De profundis, voilà que, chaque semaine,
j’entendais les 150 défiler dans la prière commune.
Et en latin par surcroît - ce qui cependant ne durerait guère
plus d’un an, l’office devant passer au français
peu après Vatican II. On était loin de la simplicité
du Pater et du «Je vous salue, Marie» qui, même
pour des étudiants du vieux cours classique, restaient les
voies apprivoisées de la prière personnelle.
Au bout de deux ou trois semaines, non sans quelque impatience,
je montai au bureau du Père maître et lui fis part
de mon désarroi. J’avais dû, j’imagine,
sélectionner quelques passages parmi les plus rébarbatifs,
les plus étranges ou les moins inspirants: «Sur édom,
je jette ma sandale» (Ps 60); «contre la Philistie je
crie victoire» (Ps 108); «Comment dites-vous à
mon âme: ‘Fuis à ta montagne, oiseau’?»
(Ps 11). Peut-être avais-je aussi parlé des «jeunes
filles au milieu battant du tambourin» (Ps 68) ou encore de
«nos bestiaux lourds et pesants, sans brèche ni fuite»
(Ps 144)? Ou de tous ces cris de vengeance en contradiction flagrante
avec l’évangile: «Je les hais d’une haine
parfaite», «Dieu des vengeances, Seigneur, Dieu des
vengeances, parais» (Ps 94)? Je me souviens bien, en tout
cas, du sens général de ma question: «Comme
faire pour prier avec cela? Ne pourrait-on pas prendre autre chose?»
«Êtes-vous prêt à faire confiance?»
C’est
surtout la réaction du Père maître qui m’est
restée. Il m’écouta vider mon sac sans broncher.
Quand j’eus terminé, il y a alla à son tour
d’une question:
- Êtes-vous prêt à faire confiance?
- Confiance?
- Oui. Si vous savez être patient, si vous acceptez d’entrer
vraiment dans la prière des psaumes, combien de temps cela
prendra-t-il: deux ans? cinq ans? dix ans? Je ne sais pas. Mais
un bon jour, vous verrez, ce qui vous viendra spontanément,
quand vous voudrez prier, ce seront les mots des psaumes. Vous aurez
l’impression que ces mots-là sont plus vrais que ceux
que vous pourriez formuler par vous-même. Les psaumes seront
devenus votre prière à vous.
Il avait parfaitement raison. «Dieu, toi mon Dieu, je te cherche
dès l’aurore»; « Des profondeurs je crie
vers toi, Seigneur»; «J’ai dit au Seigneur: ‘C’est
toi mon bonheur’»; «Pitié pour moi, Seigneur,
en ta bonté, en ta tendresse efface mon péché»;
«Je rends grâce au Seigneur de out cœur»;
«L’amour du Seigneur, pour qui le craint, est de toujours
à toujours»; «Sauve ton peuple, bénis
ton héritage»: à partir d’un certain temps,
sans même avoir à y penser, ce sont effectivement ces
formules-là que, selon les circonstances, je me surpris à
dire en toute vérité. Toute tissée d’emprunts
à la prière des autres, comme le Magnificat de Marie,
ma prière reste bien pourtant ma prière à moi.
Une lente éducation de la prière
De différentes façons, les psaumes ont éduqué
ma prière.Celle-ci
était presque exclusivement une prière de demande.
Rien de mal à cela, puisque le Pater, la seule prière
que Jésus ait enseignée aux siens, est d’un
bout à l’autre une prière de demande. Et les
psaumes eux-mêmes offrent toutes les nuances de la requête
et de la supplication. Mais en l’ouvrant en même temps
à la louange, à la bénédiction, à
l’action de grâce, les psaumes élargissent l’espace
de ma prière et, du même coup, favorisent l’intégration,
dans la relation à Dieu, du registre de l’émerveillement,
de la gratuité, de la louange désintéressée,
dont témoignera aussi la prière de Jésus: «Je
te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre…»
(Mt 11,25).
Un autre apport des psaumes a consisté à élargir
l’horizon de ma prière et à l’ouvrir aux
autres. Déjà, le seul fait d’entrer dans la
prière de cette «nuée de témoins»
qui m’ont précédé dans la foi favorise
le sens de la communauté et de la communion croyante. Je
ne suis pas le seul à avoir «reconnu l’amour
que Dieu a pour nous et à y avoir cru»: d’autres
l’ont fait avant moi, d’autres le font et l’expriment
en même temps que moi. Les psaumes m’intègrent
dans le peuple croyant, dans la longue lignée des chercheurs
de Dieu, me font communier à leurs soucis, à leurs
misères, à leurs attentes et à leur espérance.
En mettant sur mes lèvres les accents de la supplication
à des moments où je me retrouverais plutôt dans
ceux de la joie ou, à l’inverse, en me parlant de confiance,
d’espoir, d’action de grâce à des moments
où m’envahissent doute, épreuve ou lassitude,
les psaumes me convient au dépassement, me décentrent
de moi-même, me redisent que je prie en église, que
celui à qui je m’adresse n’est pas que «mon
Dieu» mais «notre Dieu».
Les psaumes, enfin, me tournent vers le Dieu de la Bible et non
vers quelque Dieu pourvoyeur des religions naturelles ou une simple
projection de mes désirs. En priant les psaumes, je retourne
à Dieu les mots que lui-même nous a donnés.
Dans ces mots se reflètent diverses étapes de la révélation,
qui me font entrer dans la découverte, l’attente et
la maturation du peuple de la Bible. Je sais bien qu’au terme
certains éléments de cette révélation,
comme le visage du Dieu guerrier, la perspective particulariste
ou les appels à la vengeance, sont dépassés
et que ma prière ne peut les reprendre comme tels sans correctif.
Et il est heureux qu’à l’Office la prière
des psaumes soit suivie de cantiques du Nouveau Testament et du
Pater.
Bien sûr, «les jeunes filles au milieu battant du tambourin»
sont toujours là, et les sandales jetées sur édom!
Mais, ces relents d’imaginaires, de cultures et de sensibilités
d’autrefois et d’ailleurs ne constituent, tout compte
fait, que quelques «désavantages marginaux»,
en comparaison de l’immense capital d’expérience
croyante et de profondeur religieuse dont les psaumes sont porteurs,
alors même qu’ils n’osaient encore appeler Dieu
«Père».
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