Année
B. Dimanche des Rameaux, 13 avril 2003
La
Passion de Notre Seigneur Jésus Christ selon
saint Marc (14 + 15)
Commentaire
eux
rappels tissent la trame du récit de la «
Passion de Jésus selon saint Marc » :
son entrée triomphale à Jérusalem
et sa Passion. Pourquoi chaque année rappeler
ces souvenirs ? Nostalgie du passé ou actualisation
des événements ? Quel sens peut avoir
ce récit deux fois millénaire pour notre
temps ? Paul écrivait : « Le langage
de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais
pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance
de Dieu… C’est par la folie du message
qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants…
» (1 Co. 1 : 18 + ) Si nous célébrons
comme une victoire ces événements qui
ont marqué le triomphe de Jésus sur
la mort, réalité incomprise de son temps,
« scandale pour les Juifs, folie pour les païens
» (1 Co. 1 : 23) , c’est que les évangélistes
en ont raconté les péripéties
comme événement de notre libération,
étoffe de notre Credo : « Il est mort
pour nos péchés . »
Mais
comment actualiser la Passion ? Il importe de ne pas
séparer les récits de la Passion de
leur contexte historique dont ils sont la conséquence.
La prophétie d’Isaïe, 4e Chant du
Serviteur de Yahvé ( 52-53), identifie justement
cette mort à un moment d’universalité
: « … c’était nos péchés
qu’il portait…» Comme d’aucun
disent, « Jésus n’est pas l’auteur,
mais le lieu du drame. » Il ne s’agit
point de glorifier la souffrance et la mort en soi,
mais l’humiliation de Jésus, source de
son exaltation comme le proclame l’apôtre
Paul : « Il ne retint pas le rang qui l’égalait
à Dieu. Il s’anéantit prenant
condition d’esclave et devenant semblable aux
hommes…» (Ph.2 : 6-11). Jésus devient
notre libérateur parce que sa Passion résulte
de ses paroles et de ses propres comportements libérateurs.
« Il en a sauvé d’autres, qu’il
se sauve lui-même . » Sa mort est l’aboutissement
de son chemin de liberté, une action en accord
avec la volonté libératrice de Dieu.
La lecture de ce récit ne sera chrétienne
que si elle est tout illuminée de la clarté
de Pâque, victoire sur la mort et nos morts,
la libération. C’est ainsi que ce récit
des Rameaux peut trouver une signification universelle
et actuelle, et ne plus se limiter à une quelconque
évocation et célébration d’un
passé imprégné de nostalgie ou
de traditions spirituelles.
Au
XIVe et XVe siècle, la sensibilité doloriste
face à la Passion suscita une dévotion
à la croix et à la souffrance de Jésus
dont s’imprégnèrent tant de saints
et de saints. La compassion à Marie mère
des douleurs accapara une grande partie du marché
des dévotions. La « Pieta » de
Michel Ange aurait-elle connu pareil succès
artistique en dehors de ce temps ? La croix symbolisait
notre destin bien davantage que la résurrection.
« C’étaient nos souffrances qu’il
supportait, nos douleurs dont il était accablé.
Et nous autres, nous l’estimions châtié.
Il a été transpercé à
cause de nos péchés, écrasé
à cause de nos crimes. » (Is.53 : 4-5
)
Au
XIXe siècle, le récit de la Passion
est devenu expression de l’obéissance,
la résignation prit alors le pas sur la souffrance.
Au péché, révolte contre Dieu,
s’est substituée l’obéissance
au Père dans la lumière de Jésus.
C’était bien mal comprendre l’obéissance
de Jésus tout faite de fidélité
à proclamer, envers et contre tout, le Règne
de Dieu. Le spectre de la résignation éclipse
l’enthousiasme apportée à cette
cause. Il suffit d’écoute Jésus
parler de « Son Heure ».
Quant
au XXe siècle, il a ouvert une porte à
la méditation sur les faiblesses de Dieu en
ce monde. Le Dieu sur lequel nous devions compter
nous abandonne, Dieu semble absent de ce monde, «
Dieu est mort ». Quel sens alors donner à
sa Passion ? Dieu s’est-il laissé cloué
au bois de la croix pour laisser tout le champ libre
à l’homme, l’humanité ?
La mort de Dieu a-t-elle été pour la
résurrection de l’homme ? « A la
nouvelle que le vieux dieu est mort, écrivait
Nietzsche, nous nous sentons touchés comme
par les rayons d’une nouvelle aurore…nos
vaisseaux sont libres de reprendre leur course, voici
permise toute audace de connaissance…»
(« Le gai savoir » )
Jésus
révolutionne sans doute, mais conteste davantage
l’ « Ordre mondial » établi
depuis des siècles. Sa Parole de liberté
résonne tous jours en tous temps et en tous
lieux. Elle tente de secouer toutes ces traditions
qui, par les audaces et l’infidélité
palestinienne de Jésus, ont causé sa
mort, mais non moins semé les germes de sa
résurrection. C’est le bouleversement
de notre histoire, notre espérance dont le
récit de ce dimanche sonne la volée
comme les carillons de Pâques.
…
SELON MARC
Témoin
de cette libération, le récit de l’évangéliste
Marc est sobre et plein de petits anecdotes qui lui
donnent vie : le jeune homme qui s’enfuit (14
:51+), les noms des fils de Simon de Cyrène
(15 :21)… On peut facilement retrouver ici la
prédication de Pierre, témoin oculaire
de l’événement. La Passion de
Marc est un trésor pour l’église
parce que c’est en église primitive qu’elle
a été méditée et présentée.
On croirait entendre l’auteur lui-même
catéchisant ses ouailles, sans crainte de les
heurter, au contraire. Marc raconte les faits dans
leur réalité crue : Jésus abandonné
de tous, et traité le plus inhumainement possible
à l’affirmation de son identité.
Le « Roi des Juifs » est mis en compétition
avec Barrabas et la lie du peuple. Pour le Jésus
de Marc, au paroxysme de l’épreuve se
compare la perfection du don. L’exécration
dont il est l’objet ouvre la porte à
la pleine révélation du Fils de Dieu
par le centurion. La croix est scandaleuse mais elle
révèle par-dessus tout la folie de l’amour
de Jésus dont Marc a constamment voulu nous
faire le vivant portrait tout au long de son évangile.
Ce mystère de la Passion selon Marc ne peut
manquer de nous impressionner. L’acte de foi
clôt cette célébration de la liberté
(15 :39) Des ténèbres jaillit la pleine
lumière.
«
Ô mort , où est ta victoire ! »