|
Spiritualite2000.com
|
|
Janvier
2003
|
Le
mystère de Noël * (2e partie)
édith
Stein (Sainte Thérèse Bénédicte
de la Croix. 1891-1942)
Philosophe et religieuse allemande d’origine
juive. Convertie au catholicisme en 1922, elle entre au carmel de
Cologne (1933), puis doit fuir au carmel de Echt (Pays-Bas) en 1938.
Elle est arrêtée par les nazis en 1942, déportée
au camp d’Auschwitz-Birkenau où elle meure gazée.
Béatifiée en 1987, canonisée en 1998, elle
est proclamée co-patronne de l’Europe en 1999.
Un
avec Dieu
ous
ignorons où l'Enfant divin veut nous conduire sur cette terre,
et nous n'avons pas à le demander avant le temps. Tout ce
que nous savons, c'est que pour ceux qui aiment le Seigneur toute
chose aboutit au bien, et que les chemins tracés par le Seigneur
mènent au-delà de cette terre.
En prenant un corps, le Créateur du genre humain nous offre
sa divinité. Dieu s'est fait homme pour que les hommes puissent
devenir fils de Dieu. 0 admirable échange ! C'est pour cette
œuvre que le Sauveur est venu dans le monde. L'un d'entre nous
avait rompu le lien de notre filiation à Dieu, l'un d'entre
nous devait le renouer et expier la faute. Aucun rejeton de la vieille
souche, malade et abâtardie, n'aurait pu le faire. Il fallait
que sur ce tronc fût greffé un plant nouveau, sain
et noble. Il est ainsi devenu l'un de nous et en même temps
plus que cela : un avec nous. C'est bien là ce qu'il y a
de merveilleux dans le genre humain : que nous soyons tous un. S'il
en était autrement, si nous nous tenions les uns à
côté des autres comme autant d'individus autonomes
et séparés, libres et indépendants, la chute
de l'un n'aurait pas entraîné la chute de tous. Il
eût été possible que le prix de l'expiation
fût payé pour nous d'une autre façon et qu'il
nous fût compté; mais alors sa justice n'aurait pu
être imputée aux pécheurs et aucune justification
n'aurait été possible. Or il est venu pour former
avec nous un corps mystérieux : lui, le Chef, et nous ses
membres. Si nous acceptons de mettre nos mains dans celles de l'Enfant
divin, si nous répondons «oui» à son suis-moi,
alors nous sommes siens et la voie est libre pour que passe en nous
sa vie divine.
Tel est le commencement de la vie éternelle en nous. Ce n'est
pas encore la vision béatifique dans la lumière de
gloire, c'est encore l'obscurité de la foi; mais ce n'est
plus l'obscurité de ce monde — c'est être déjà
dans le Royaume de Dieu. Lorsque la Vierge prononça son fiat,
le Royaume de Dieu commença sur terre, et elle en fut la
première servante. Tous ceux qui, avant ou après la
naissance de l'Enfant, se réclamèrent de lui en paroles
et en actes, Joseph, Elisabeth et son enfant, et ceux qui se tinrent
autour de la crèche, entrèrent, eux aussi, dans le
Royaume de Dieu.
Le règne du Roi divin diffère de ce que les Psaumes
et les prophètes laissaient entendre. Les Romains restaient
maîtres du pays, et les grands prêtres et les scribes
continuaient à tenir le pauvre peuple sous leur joug. Et
pourtant, tout homme qui appartenait au Seigneur portait en lui,
invisible, le Royaume des cieux. Son fardeau terrestre ne lui était
pas enlevé pour autant — bien plutôt alourdi
- mais il y avait en lui un élan et une force qui rendaient
doux le joug et léger le fardeau.
Il en va toujours ainsi. La vie divine allumée dans l'âme
est cette même Lumière venue dans les ténèbres,
ce miracle de la Nuit sainte. Et qui la porte en lui la reconnaît
quand on l'évoque. Pour les autres, tout ce qu'on peut en
dire n'est qu'un incompréhen- sible balbutiement. Tout l'Evangile
de Jean n'est qu'un tel balbutiement sur la Lumière éternelle
qui est Amour et Vie.
Dieu en nous et nous en Lui : voilà notre part au Royaume
de Dieu, dont l'Incarnation a posé le fondement.
Un
en Dieu
Être
un avec Dieu est premier. Mais une chose en découle immédiatement.
Si le Christ est le Chef et si nous sommes les membres du Corps
mystique, nous sommes l'un à l'autre ce qu'un membre est
à un autre membre - nous sommes tous ensemble un en Dieu,
dans une même vie divine. Et si Dieu est en nous et s'il est
l'Amour, nous ne pouvons qu'aimer nos frères. En cela, notre
amour des hommes est la mesure de notre amour de Dieu.
Pourtant cet amour est autre que l'amour naturel. Celui-ci ne s'adresse
qu'à ceux qui nous sont proches par les liens du sang, par
une affinité de caractère ou par des intérêts
communs. Les autres nous sont étrangers, ne nous concernent
pas, et leur manière d'être peut même nous rebuter
au point que nous les tenions à distance. Pour le chrétien,
il n'y a pas d'étranger; le prochain est toujours celui qui
se trouve devant nous et qui a le plus besoin de nous - qu'il soit
parent ou non, que nous le trouvions sympathique ou non, qu'il soit
ou non moralement digne de notre aide. L'amour du Christ ne connaît
pas de limites, il n'a pas de cesse, il n'est rebuté ni par
la laideur ni par la saleté. Le Christ est venu pour les
pécheurs et non pour les justes. Et si son amour vit en nous,
nous ferons comme lui et nous irons à la recherche des brebis
perdues.
L'amour naturel veut avoir l'être aimé pour soi, et
autant que possible le posséder sans partage. Le Christ est
venu pour ramener au Père l'humanité égarée;
or qui aime de son amour veut les hommes pour Dieu et non pour lui-même.
Tel est d'ailleurs le plus sûr moyen de les posséder
pour toujours, car si nous avons confié un homme à
la garde de Dieu, nous sommes avec lui un en Dieu ; alors que la
soif de posséder conduit souvent –en fait tôt
ou tard– à tout perdre. Ceci vaut pour l'âme
d'autrui comme pour la nôtre, comme pour tout bien extérieur.
Qui veut s'enrichir et conserver dans le monde, perdra. Qui abandonne
à Dieu, l'emportera.
________________________________________________________________________
*Conférence prononcée par Edith Stein le 31 janvier
1931 à Ludwigshafen, parue sous le titre « Das Weihnachtsgeheimnis
». Le Mystère de Noël fait pendant à quatre
méditations sur la Croix, dont il constitue une véritable
introduction et en est le thème dominant.
________________________________________________________________________
Edith
Stein. La Crèche et la Croix, traduit de l’allemand
par Genia Català et Philibert
Secretan, préface de Philibert Secretan, Editions Ad Solem,
Genève, 1995.
Retour
en haut
|