| Spiritualite2000.com
|
|
Février
2003 |
Le
problème que nous sommes : La Trinité
dans notre vie
Maurice
Zundel (1897 –1975)
Maurice
Zundel naquit à Neuchâtel en Suisse. Ordonné
prêtre 1919, il est nommé vicaire à Genève.
Suite à une décision injuste de ses supérieurs,
il est exilé à Rome - où il obtient un
Doctorat en Théologie- puis exerce un ministère
de prédicateur itinérant (Paris, Jérusalem,
Proche Orient). Après son retour en Suisse, il exerce
son ministère à Lausanne jusqu’à
sa mort. Il est étonnant de constater à quel
point la pensée de cet homme tellement humble (pratiquement
inconnu de son vivant) continue de rayonner » il est
considéré, à juste titre comme un géant
de la spiritualité chrétienne.
Jésus
devant le mal : texte 15
ésus
devant le mal. Le mystère de Jésus est le mystère
d'un Dieu qui, devant le mal qui le blesse, n'a pas d’autre
ressource que de mourir pour ceux qui refusent de l'aimer.
C'est cela le mystère de Jésus. C'est cela le
mystère de la Croix parce que le mal blesse Dieu qui
ne pourra jamais cesser d'aimer, qui nous aimera éternellement,
quoi que nous fassions puisque nous ne pouvons exister que
par le don de son amour. Dieu, qui s'obstine éternellement
à aimer quand son amour est refusé, n'a d'autre
ressource que de mourir pour ceux qui refusent de l'aimer
et par ceux qui refusent de s'aimer. C'est cela qui est au
cœur du mystère de la Croix : Jésus va
faire, ou plutôt va offrir sa vie même comme un
contrepoids d'amour pour tous les refus d'amour au cours de
toute l'histoire humaine et dans le développement de
toute la Création, du commencement jusqu'à la
fin.
En Jésus crucifié, c'est Dieu qui meurt, c'est-à-dire
que, dans notre Histoire, cet Amour infini qui est Dieu, ce
Dieu qui est éternellement vidé de lui-même,
ce Dieu qui a tout perdu parce qu'il a tout donné,
ce Dieu qui n'est que l'extase éternelle de l'Amour
où tout est désapproprié, ce Dieu ne
peut exprimer dans l'Histoire le dépouillement de son
amour que par cette mort de l'humanité de Jésus
qui est le sacrement vivant et inséparable où
se révèle la présence personnelle de
la Divinité.
Il en sera toujours ainsi : Dieu ne cessera jamais de mourir
pour ceux qui refusent de l'aimer, comme Pascal l'a si admirablement
éprouvé lorsqu'il écrit : « Jésus
sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faut
pas dormir pendant ce temps-là. » Impossible
devant la Croix de Notre-Seigneur, impossible de ne pas être
saisis jusqu'au fond de l'âme, impossible de ne pas
croire à l'amour de Dieu, impossible de ne pas comprendre
la nouveauté du Nouveau Testament et la libération
incommensurable qu'il apporte, car nous ne sommes plus sous
une loi, nous ne sommes plus sous un commandement, nous ne
sommes plus sous des interdits : nous sommes en face de l'immense
amour qui nous est confié, d'une vie divine qui est
remise entre nos mains ; et la perfection à laquelle
nous sommes appelés, c'est justement ce don total de
nous-mêmes, mais par amour. S'il faut tout donner, c'est
parce que l'amour donne tout, c'est parce que Dieu, dont la
vie est répandue dans nos cœurs, ne peut s'exprimer
dans notre existence, ne peut s'exprimer dans l'histoire d'aujourd'hui
qu'à travers ce don de nous-mêmes.
Tout est nouveau dans cette liberté infinie, cette
liberté divine à laquelle nous sommes appelés
et qui doit instaurer en nous la vie divine en enracinant
notre vie au cœur de l'éternelle Trinité.
Il faut donc passer du dehors au dedans. Il faut prendre conscience
de cette vie divine qui nous est confiée pour comprendre
à quel point la Croix est notre unique espérance,
notre unique espérance précisément parce
que la Croix donne le sens de notre aventure.
Il y a donc toute une découverte à faire : ce
n'est pas Dieu qui nous condamnera jamais, mais nous pouvons
le condamner ; ce n'est pas Dieu qui nous rejettera jamais,
mais nous pouvons le rejeter. Le jugement de Dieu, c'est sa
crucifixion ; le jugement de Dieu, c'est comme aux portes
des vieilles cathédrales : Jésus montre ses
plaies. Voilà le jugement : « Je vous aime éternellement,
je ne cesserai jamais de vous aimer, s'ils se perdent, c'est
parce qu'ils me crucifient et j'accepte d'être éternellement
crucifié par eux et pour eux. »
Si cela est vrai — et c'est le cœur même
de la Passion du Sauveur — il ne s'agit plus de nous
sauver comme si nous étions menacés par un Dieu
implacable, il s'agit de Le décrucifier, de Le détacher
du bois du supplice. Il s'agit de Le sauver de nous-même,
de nos limites, de nos refus, de nos ténèbres,
de nos reniements.
Et c'est cela, justement, l'immense aventure chrétienne.
Nous avons — puisque nous portons la vie divine en nous,
puisque le ciel est au fond de nos cœurs dans une attente
infinie — nous avons à protéger Dieu de
nous-mêmes, comme dit Graham Greene dans La Puissance
et la Gloire : « Aimer Dieu, c'est vouloir le protéger
contre nous-mêmes. » Comme c'est bon ! S'il s'agissait
de notre salut, nous pourrions remettre cela à l'heure
de notre mort, comme l'a fait Constantin. S'il s'agissait
de notre exigence morale, nous pourrions prendre des vacances
et remettre cela à demain. Mais il s'agit de la vie
de Dieu aujourd'hui : aujourd'hui, Dieu nous est confié,
aujourd'hui le règne de Dieu doit s'accomplir par nos
mains, aujourd'hui la présence de Dieu ne peut s'exprimer
qu'à travers notre présence.
C'est cela seulement qui est un appel irrésistible
à la conversion, parce que rien n'est plus urgent que
de prendre soin de Dieu. Nous nous plaignons de la déchristianisation
du monde. Nous nous plaignons de l'athéisme, de la
révolte. Qu'est-ce que nous faisons pour rendre Dieu
présent au monde ? Qu'est-ce que nous faisons pour
rayonner le vrai visage du Christ ? Qu'est-ce que nous faisons
pour rendre la vie humaine plus grande, plus noble, plus libre
et plus belle ? Rien n'est plus urgent pour nous que d'entrer
dans cette mission. Rien n'est plus urgent pour nous que de
prendre soin de la vie divine. Notre-Seigneur a dit cette
parole : « Celui qui fait la volonté de Dieu
est mon frère et ma sœur et ma mère »
(Mc 3, 35).
Et ma mère... S'il faut donner à cette parole
de Jésus toute sa puissance, est-ce que notre vie tout
entière n'en sera pas radicalement transformée
? Si notre vocation, si la vocation de toute âme chrétienne
est de vivre la vocation de la Vierge Immaculée, si
nous avons à porter le Christ en nous comme elle l'a
porté, si nous avons à faire naître le
Christ comme il est né d'elle dans le mystère
de Noël, est-ce que notre vie ne sera pas radicalement
transformée ?
Si, à chaque instant, dans chaque rencontre, devant
chaque visage, si à chaque battement de notre cœur
nous avons ce souci de la naissance de Dieu dans l'humanité
d'aujourd'hui, est-ce que notre vie ne deviendra pas une prodigieuse
aventure ? Qu'est-ce qui peut donner une intensité
plus passionnante à notre existence que cette prise
de conscience de la vie divine confiée à notre
amour ?
Ah ! si nous pouvions, le temps qui nous reste à vivre,
garder au cœur et à l'esprit cette vision du Christ
agonisant qui nous appelle, du fond du Jardin de l'Agonie,
qui nous demande de passer une heure avec lui; si nous pouvions
être certains que le Dieu crucifié n'est crucifié
que par tous les refus d'amour et que seul l'amour peut guérir
ses blessures, à chaque instant nous aurions ce souci
de nous surmonter, de dépasser nos limites, d'émerger
de nos ténèbres et d'apporter, sans rien dire,
dans la vérité de notre amitié humaine
la Révélation de l'amitié divine.
Voilà ce que nous apprend le second jardin en nous
révélant le vrai visage de Dieu, en nous révélant
nous-même à nous-même et en nous appelant
à cette immense aventure de sauver Dieu de nous-même,
d'en révéler en nous toute l'immensité,
toute la beauté, toute la jeunesse et toute la joie
! Car, finalement, si le Christ est crucifié, ce n'est
pas pour enténébrer la vie éternelle,
c'est pour susciter l'amour qui réalisera enfin la
vocation de l'univers qui est une vocation de joie puisque,
avant même d'entrer dans le Jardin de l'Agonie, Jésus
nous dit cette parole qui est le testament que nous avons
à réaliser en prenant sur nous la Croix pour
l'épargner aux autres : « Je vous ai dit ces
choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit
parfaite » (Jn 15, 11).
Beyrouth, 1972.
Maurice
Zundel. Le problème que nous sommes : La Trinité
dans notre vie, textes inédits choisis et présentés
par Paul Debains, Le Sarment-Fayard, Paris 2000.