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Mai
2003 |
L’expérience
de Dieu. Formes de l’amour implicite de Dieu
(2ème partie)
Simone
Weil
(1909–1943)
Née
à Paris dans une famille juive, Simone Weil entendait
se placer du côté des faibles et des opprimés,
contre toute forme de violence. Disciple d’Alain, élève
de l’école Normale Supérieure, agrégée
de philosophie (1931), ouvrière chez Renault (1934-1935),
engagée dans les Brigades internationales (1936), ouvrière
agricole (194)1, elle quitta la France (1942) pour New York
puis Londres où elle travailla pour la «France
Libre ». Atteinte de tuberculose, elle refusa de se
nourrir, désirant partager la souffrance des Français
demeurés au pays, et mourut le 24 août 1943 au
Grosvenor Sanatorium.
L’amour
du prochain (suite)
ette
opération est au même degré contre nature
chez un homme qui n'a pas connu le malheur et ignore ce que
c'est, et chez un homme qui a connu ou pressenti le malheur
et l'a pris en horreur.
Il n'est pas étonnant qu'un homme qui a du pain en
donne un morceau à un affamé. Ce qui est étonnant,
c'est qu'il soit capable de le faire par un geste diffèrent
de celui par lequel on achète un objet. L’aumône,
quand elle n'est pas surnaturelle, est semblable à
une opération d'achat. Elle achète le malheureux.
Quoi qu'un homme veuille, dans le crime comme dans la vertu
la plus haute, dans les soucis minuscules comme dans les grands
desseins, l'essence de son vouloir consiste toujours en ceci
qu'il veut d'abord vouloir librement. Vouloir l'existence
de cette faculté de libre consentement chez un autre
homme qui en a été privé par le malheur,
c'est se transporter dans l'autre, c'est consentir soi-même
au malheur, c'est-à-dire à la destruction de
soi-même. C'est se nier soi-même. En se niant
soi-même, on devient capable après Dieu d'affirmer
un autre par une affirmation créatrice. On se donne
en rançon pour l'autre. C'est un acte rédempteur.
La sympathie du faible pour le fort est naturelle, car le
faible en se transportant dans l'autre acquiert une force
imaginaire. La sympathie du fort pour le faible, étant
l'opération inverse, est contre nature.
C'est pourquoi la sympathie du faible pour le fort est pure
seulement si elle a pour unique objet la sympathie de l'autre
pour lui, au cas où l'autre est vraiment généreux.
C'est là la gratitude surnaturelle, qui consiste à
être heureux d'être l'objet d'une compassion surnaturelle.
Elle laisse la fierté absolument intacte. La conservation
de la fierté véritable dans le malheur est elle
aussi chose surnaturelle. La gratitude pure comme la compassion
pure est essentiellement consentement au malheur. Le malheureux
et son bienfaiteur, entre qui la diversité de la fortune
met une distance infinie, sont un dans ce consentement. Il
y a amitié entre eux au sens des Pythagoriciens, harmonie
miraculeuse et égalité.
En même temps l'un et l'autre reconnaissent de toute
leur âme qu'il est meilleur de ne pas commander partout
où on en a le pouvoir, Cette pensée, si elle
occupe toute l'âme et gouverne l'imagination, laquelle
est la source des actions, cette pensée constitue la
vraie foi. Car elle rejette le bien hors de ce monde, où
sont toutes les sources de puissance ; elle reconnaît
le bien comme le modèle du point secret qui se trouve
au centre de la personne humaine et qui est le principe de
renoncement.
Même dans l'art et la science, si la production de second
ordre, brillante ou médiocre, est extension de soi,
la production de tout premier ordre, la création, est
renoncement à soi. On ne discerne pas cette vérité,
parce que la gloire mélange et recouvre indistinctement
de son éclat les productions du premier ordre et les
plus brillantes du second ordre, en donnant même souvent
l'avantage à celles-ci.
La charité du prochain, étant constituée
par l'attention créatrice, est analogue au génie.
L'attention créatrice consiste à faire réellement
attention à ce qui n'existe pas. L’humanité
n'existe pas dans la chair anonyme inerte au bord de la route.
Le Samaritain qui s'arrête et regarde fait pourtant
attention à cette humanité absente, et les actes
qui suivent témoignent qu'il s'agit d'une attention
réelle.
La
foi, dit saint Paul, est la vue des choses invisibles. Dans
ce moment d'attention, la foi est présente aussi bien
que l'amour.
De même un homme qui est entièrement à
la discrétion d'autrui n'existe pas. Un esclave n'existe
pas, ni aux yeux du maître, ni a ses propres yeux Les
esclaves noirs d'Amérique, quand ils se blessaient
par accident le pied ou la main, disaient: «Cela ne
fait rien, c'est le pied du maître, la main du maître.
» Celui qui est entièrement privé des
biens, quels qu'ils soient, dans lesquels est cristallisée
la considération sociale n'existe pas. Une chanson
populaire espagnole dit en mots d'une merveilleuse vérité:
«Si quelqu'un veut se faire invisible, il n'a pas de
moyen plus sûr que de devenir pauvre.» L’amour
voit l'invisible. Dieu a pensé ce qui n'était
pas, et par le fait de le penser l'a fait être. A chaque
instant, nous existons seulement du fait que Dieu consent
à penser notre existence, quoiqu’en réalité
nous n'existions pas. Du moins c'est ainsi que nous nous représentons
la création, humainement et par suite faussement, mais
cette imagerie enferme de la vérité. Dieu seul
a ce pouvoir, de penser réellement ce qui n'est pas.
Seul Dieu présent en nous peut réellement penser
la qualité humaine chez les malheureux, les regarder
vraiment d'un regard autre que celui qu'on accorde aux objets,
écouter vraiment leur voix comme on écoute une
parole. Eux s'aperçoivent alors qu'ils ont une voix
; autrement ils n'auraient pas l'occasion de s'en rendre compte.
Autant il est difficile d'écouter vraiment un malheureux,
autant il lui est difficile de savoir qu'il est écouté
seulement par compassion.
L’amour du prochain est l'amour qui descend de Dieu
vers l'homme. Il est antérieur à celui qui monte
de l'homme vers Dieu. Dieu a hâte de descendre vers
les malheureux. Dès qu'une âme est disposée
au consentement, fût-elle la dernière, la plus
misérable, la plus difforme, Dieu se précipite
en elle pour pouvoir, à travers elle, regarder, écouter
les malheureux. Avec le temps seulement elle prend connaissance
de cette présence. Mais ne trouverait-elle pas de nom
pour la nommer, partout où les mal heureux sont
aimés pour eux-mêmes, Dieu est présent.
Dieu n'est pas présent, même s'il est invoqué,
là où les malheureux sont simplement une occasion
de faire le bien, même s'ils sont aimés à
ce titre. Car alors ils sont dans leur rôle naturel,
dans leur rôle de matière, de chose. Ils sont
aimés impersonnellement. Et il faut leur porter, dans
leur état inerte, anonyme, un amour personnel.
C'est pourquoi des expressions comme aimer le prochain en
Dieu, pour Dieu, sont des expressions trompeuses et équivoques.
Un homme n'a pas trop de tout son pouvoir d'attention pour
être capable simplement de regarder ce peu de chair
inerte et sans vêtements au bord de la route. Ce n'est
pas le moment de tourner la pensée vers Dieu. Comme
il y a des moments où il faut penser à Dieu
en oubliant toutes les créatures sans exception, il
y a des moments où en regardant les créatures
il ne faut pas penser explicitement au Créateur. Dans
ces moments la présence de Dieu en nous a pour condition
un secret si profond qu'elle soit un secret même pour
nous. n y a des moments où penser à Dieu nous
sépare de lui. La pudeur est la condition de l'union
nuptiale.
Dans l'amour vrai, ce n'est pas nous qui aimons les malheureux
en Dieu, c'est Dieu en nous qui aime les malheureux. Quand
nous sommes dans le malheur, c'est Dieu en nous qui aime ceux
qui nous veulent du bien. La compassion et la gratitude descendent
de Dieu, et quand elles s'échangent en un regard, Dieu
est présent au point où les regards se rencontrent.
Le malheureux et l'autre s'aiment à partir de Dieu,
à travers Dieu, mais non pas pour l'amour de Dieu ;
ils s'aiment pour l'amour l'un de l'autre. Cela est quelque
chose d'impossible. C'est pourquoi cela ne s'opère
que par Dieu. Celui qui donne du pain à un malheureux
affamé pour l'amour de Dieu ne sera pas remercié
par le Christ. Il a déjà eu son salaire dans
cette seule pensée. Le Christ remercie ceux qui ne
savaient pas à qui ils donnaient à manger. Au
reste le don n'est qu'une des deux formes possibles de l'amour
des malheureux. Le pouvoir est toujours le pouvoir de faire
du bien et du mal. Dans un rapport de forces très inégales,
le supérieur peut être juste à l'égard
de l'inférieur soit en lui faisant du bien avec justice,
soit en lui faisant du mal avec justice. Dans le premier cas
il y a aumône ; dans le second cas il y a châtiment.
Le châtiment juste, comme l'aumône juste, enveloppe
la présence réelle de Dieu et constitue quelque
chose comme un sacrement. Cela aussi est indiqué clairement
dans l'évangile. Cela est exprimé par les mots
: «Que celui qui est sans péché lui jette
la première pierre. » Le Christ seul est sans
péché. Le Christ a épargné la
femme adultère. La fonction du châtiment ne convenait
pas à l'existence terrestre qui allait se terminer
sur la croix. Mais il n'a pas prescrit d'abolir la justice
pénale. Il a permis qu'on continuât à
jeter des pierres. Partout où on le fait justement,
c'est donc lui qui jette la première.
Et comme il réside dans le malheureux affamé
qu'un juste nourrit, il réside. aussi dans le malheureux
condamné qu'un juste punit, ne l'a pas dit mais il
l'a suffisamment indiqué en mourant comme un condamné
de droit commun. II est le modèle divin des repris
de justice. Comme les jeunes ouvriers dans la JOC s'enivrent
de l'idée que le Christ a été l'un des
leurs les repris de justice pourraient légitimement
goûter la même ivresse. 0 faudrait seulement le
leur dire, comme on le dit aux ouvriers. En un sens le Christ
est plus proche d'eux que des martyrs.
La pierre qui tue, le morceau de pain qui nourrit ont exactement
la même vertu si le Christ est présent au point
de départ et au point d'arrivée. Le don de la
vie, le don de la mort sont équivalents.
*
Texte repris dans « Attente de Dieu », préface
de J.-M. Perrin, La Colombe-éditions du
Vieux Colombier, 1950.
Simone Weil. Œuvres, édition établie sous
la direction de Florence de Lussy, Quarto Gallimard, Paris,
1999.